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Paris : guerre hybride « open source »

Au-delà des sentiments d’horreur et de tristesse qui nous animent, l’attentat commis hier dans les locaux de Charlie Hebdo appelle à plusieurs commentaires d’un point de vue stratégique. Certes, avec Michel Goya, on peut souscrire à l’idée que l’attaque, si elle a conduit à une victoire tactique, a certainement réveillé un géant assoupi interdisant la victoire stratégique à l’ennemi – notamment par un phénomène pour l’heure très sensible de résilience, sur lequel nous reviendrons plus bas.

L’attaque en tant que telle renvoie à un modus operandi connu et visible aussi bien à Nairobi et Bombay, comme le souligne Abou Djaffar mais dont les prémices étaient visibles encore avant. En 2006, une petite cellule cherchait ainsi à faire exploser des trains en Allemagne au moyen de bonbonnes de gaz trafiquées. Elles ouvraient ainsi à la voie à ce que nous qualifions alors de « méso-terrorisme », par opposition à « l’hyper-terrorisme » des attentats de New York, Washington, Madrid et Londres. Stratégiquement, cela impliquait alors de trouver un point d’équilibre entre sûreté (ne pas être détecté par les services de renseignement), concentration des effets et économie des forces.

Une manifestation de la guerre hybride

Reste que l’action d’hier impose également de reconsidérer la perception de ce qu’est le terrorisme pour le grand public : il a longtemps été considéré, y compris par des chercheurs non rompus aux études stratégiques, comme une catégorie un peu particulière de l’action stratégique, comme « en dehors » d’un champ de la stratégie qui aurait été uniquement centré sur les armées.

Cette perception est douteuse, tant dans la forme (le terroriste a des objectifs politiques, il constitue donc lui aussi « la continuation de la politique par d’autres moyens ») que dans le fond. De facto, le terrorisme est l’une des catégories de la guerre irrégulière, avec la guerre de partisan, la guérilla et l’insurrection. Les publications, en la matière, ne manquent pas.

Reste que ne pas prendre en compte ces deux aspects de forme et de fond a très souvent abouti à des conséquences très concrètes sur l’organisation et la conduite des opérations : aux militaires « l’extérieur » et les opérations militaires ; aux policiers et gendarmes « l’intérieur » et le contre-terrorisme. Au droit pénal le terrorisme, au droit des conflits armés les opérations militaires. Cette dichotomie a certes évolué, notamment lorsqu’il a été question de « continuum sécurité-défense » et qu’ont été mis en place des organes de coordination.

Il n’en demeure pas moins que, dans le sens commun, que ce soit celui des citoyens ou des décideurs politiques, cette dichotomie tend à perdurer – peut-être aussi par peur de voir des appels à la militarisation de l’espace public. On comprend donc que l’attentat d’hier agit également comme un révélateur du réel du champ guerrier contemporain. Il renvoie ainsi directement au concept de guerre hybride, en mêlant intimement, sur différentes zones d’actions parfois très éloignées, des actions qui naguère semblaient aussi différentes qu’un attentat à la bombe et des opérations de guérilla.

De ce point de vue, l’attentat d’hier n’est qu’un nouvel avatar d’une évolution historique marquée par :

– Le durcissement : la puissance de feu déployée par les groupes armés tend à s’accroître historiquement et est en quelque sorte « accélérée » par l’accès aux technologies relativement avancées. Cette puissance de feu se diversifie également.

– La dérégulation : la conduite des opérations militaires par l’adversaire probable répond de moins en moins aux règles classiques de l’art de la guerre régulier, pour lesquelles les Etats européens sont entraînés, équipés et organisés. De même, l’utilisation d’armements chimiques improvisés par des groupes irréguliers et donc non soumis aux traités internationaux pourrait s’accroître.

– La glocalisation : les acteurs stratégiques hostiles ne travaillent plus uniquement selon des logiques locales, elles deviennent globales. Elles passent notamment par des stratégies adaptées de guerre de l’information (action cyber, propagande et influence), des actions de recrutement mais aussi, potentiellement, de déstabilisation et de renseignement. Elle implique également la conduite d’opérations telles que celle vue hier.

Reste que cette analyse de ce qu’est la guerre hybride dans sa globalité doit également être amendée. Michel Goya a parfaitement raison d’indiquer que le binôme ayant agi hier ne peut réussir stratégiquement si le caractère tactique de son action n’est pas intégré dans une stratégie plus large. Cependant, c’est précisément un des « pièges » propres à la guerre hybride, l’auftragstaktik (commandement par l’intention) est déterminante : ce qui compte est le cumul des actions tactiques ; et qu’in fine elles aillent dans le sens de la cause défendue.

Autrement dit, ce qui fait la pertinence stratégique de l’attaque d’hier est certes « de causer des pertes » ou de « venger » mais c’est surtout de s’intégrer dans un horizon plus large, qu’il soit celui des ramifications d’Al Qaïda ou de l’Etat islamique et ce nonobstant leurs divergences doctrinales bien réelles. Cette attaque fera-t-elle « gagner » ces organismes ? Certainement pas. Mais elle est célébrée comme une victoire par différents groupes et factions et l’attaque pourra être instrumentalisée à volonté, qui pour « punir la France de s’engager contre l’EI », qui pour la « punir de lutter contre AQMI », qui pour « la punir de ce qu’elle est ». En ce sens, il s’agit d’une action s’intégrant dans un schéma hybride « open source », chacun y puisera ce qu’il estimera être utile.

Du rôle de la résilience

Si l’ennemi ne peut pas vaincre, c’est notamment en fonction de la résilience dont fait preuve, pour l’heure, la société française. Nous insistons ici sur le terme « société française ». Le niveau sociétal importe plus que le niveau des institutions : c’est la société qui « fait et défait » les réactions d’un pays à une problématique – la question des institutions ou des positions des décideurs politiques importe finalement peu.

Ainsi, en 2004, après l’assassinat de Théo Van Gogh aux Pays-Bas par un islamiste et malgré les appels à la tolérance de l’essentiel des décideurs, 174 évènements violents anti-musulmans ont été recensés, allant de la molestation de personnes à des incendies d’écoles ou des attaques de mosquées. Là se déterminera le caractère résilient ou non de la société française : sa capacité de discernement. Il y aura sans doute des incidents, on verra cependant leur amplitude et la réaction de la société à leur égard.

En ce sens, deux derniers Livre blanc sur la défense et la sécurité ont tendu à délaisser la société elle-même pour ce concentrer sur d’autres aspects, comme la continuité du gouvernement ou la protection des infrastructures critiques et vitales – des questions certes importantes mais qui ont plus à voir avec une organisation efficiente de l’Etat qu’avec la résilience en tant que concept opératoire.

Il y a, derrière l’attentat d’hier, une leçon d’humilité face au réel que tout étudiant ou tout praticien de la chose militaire devrait méditer. Le concept de guerre hybride est évoqué pour la première fois en 1998 (sans même parler de celui de techno-guérilla, vieux de 40 ans) ; celui de résilience depuis 2003. L’Etat, les institutions, les chercheurs ont cherché à « chevaucher le tigre » de la conflictualité en tentant vaille que vaille de s’adapter et d’anticiper. Mais c’est à présent l’heure de l’épreuve de vérité : un « tribunal de la force » dont le caractère, mais pas la nature, a changé depuis Clausewitz.

Joseph Henrotin. Aucune reproduction autorisée.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC.

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