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Colombie : la paix et l’argent des FARC

L’heure de la paix a-t-elle enfin sonné ? Après plus de trois ans de négociations, le gouvernement de Bogotá et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont signé, le 23 juin 2016 à La Havane (Cuba), un accord historique prévoyant un cessez-le-feu définitif. Toutefois, tandis que certains points restent à négocier, les polémiques autour de la fortune cachée de la guérilla affaiblissent le processus.

Les FARC sont-elles riches ? Si la question paraît accessoire, l’argent n’étant officiellement pas la priorité d’un mouvement qui se définit comme marxiste, elle pourrait mettre en péril un processus de paix engagé depuis décembre 2012 et sur le point de se concrétiser. À l’origine de la polémique, un article de l’hebdomadaire britannique The Economist, publié le 16 avril 2016 (1). Selon une source anonyme, le mouvement possédait 10,5 milliards de dollars en 2012, alors qu’en décembre 2015, le responsable des négociations pour les FARC, Iván Márquez, avait assuré qu’elles n’avaient pas d’argent, notamment pour indemniser les victimes. Ce dernier a démenti les informations de The Economist, mais le doute subsiste : les FARC ont-elles amassé un trésor et, si oui, où se cache-t-il ?

Plus d’un demi-siècle de guerre et 260 000 morts
Fondées en 1964 dans un contexte de violence politique contre l’État central et de lutte pour l’accès à la terre, les FARC optent pour le combat armé dans leur conquête du pouvoir et, avant le processus de La Havane, toutes les initiatives de paix ont échoué. Sous la présidence d’Álvaro Uribe (2002-2010), le gouvernement n’avait qu’un seul objectif : défaire militairement les guérilleros. Après de nombreux accrochages meurtriers en 2012, l’exécutif de Juan Manuel Santos, en fonction depuis août 2010, et les FARC annoncent le début des négociations en octobre. Les principaux points de discussion portent sur la réforme agraire, la réinsertion des combattants, la lutte contre le trafic de drogue, l’indemnisation des victimes. Car la guerre, l’une des plus anciennes en cours sur la planète, a causé 260 000 morts, 45 000 disparus et 7 millions de déplacés.
Pour financer les combats, les membres des FARC pratiquent les enlèvements, l’extorsion et le commerce de cocaïne. Selon les Nations unies, la production potentielle de cette drogue reste l’une des plus importantes au monde, avec 442 tonnes en 2014, issue d’une surface cultivable de 69 000 hectares. Un rapide regard sur la géographie du pays montre que là où se trouve la coca, est implantée la guérilla (cf. carte). Les FARC auraient ainsi tiré du narcotrafic jusqu’à 300 millions de dollars par an, tandis que l’orpaillage, l’extorsion et le kidnapping (pratique à laquelle l’organisation a officiellement renoncé en 2012) figurent parmi leurs autres principales ressources de devises.
Il est néanmoins difficile d’obtenir des estimations. Même l’Unité d’information et d’analyse financière (UIAF), organisme dépendant du ministère des Finances colombien, avoue ne pas avoir de données précises en raison de la faible fiabilité des sources. Après avoir démenti les chiffres publiés par The Economist, l’UIAF a reconnu que les FARC avaient de l’argent, tandis que les autorités annonçaient que toute somme trouvée serait saisie. Ainsi, le 17 mai 2016, 13 personnes accusées de blanchiment d’argent pour le compte de la guérilla ont été arrêtées : elles avaient en leur possession 20 millions de dollars, 40 immeubles, huit véhicules et une société.

Des actifs divers mais flous
Dans cette chasse au trésor, Bogotá jouit de l’aide des États-Unis, dont l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), dépendant du Département du Trésor, qui suit quelques pistes. En 2008, cet organisme a identifié trois sociétés de change colombiennes travaillant pour les FARC et, en août 2015, cinq de leurs membres étaient inscrits sur la « Liste Clinton » (recensant les personnes et entreprises liées au narcotrafic) pour des activités de transferts de fonds vers la Suisse. Une autre piste est l’achat de marchandises en provenance de Chine via le Panama et le Nicaragua et à destination des zones tenues par la guérilla. Sur place, celle-ci contrôle par ailleurs de petites compagnies employant d’anciens combattants démobilisés. Les FARC tireraient également des revenus de l’exploitation et de l’extraction illégale d’or et des terres agricoles. Enfin, elles auraient -investi au Costa Rica, au Venezuela, en Équateur et au Panama, notamment dans l’immobilier.
Le gouvernement de Bogotá a promis de faire la lumière sur la fortune des FARC tout en continuant le processus de paix, tandis que plusieurs experts appellent la guérilla à être la plus transparente possible afin de ne pas mettre en péril ce dernier. Car les traces laissées par plus d’un demi-siècle de conflit sont encore importantes dans les paysages et les mémoires. Les armes se taisent depuis la « trêve indéfinie » déclarée en juillet 2015. Pour prouver leur bonne foi, les FARC se sont engagées à démobiliser tous les mineurs de leurs rangs et à respecter le désarmement accordé en juin 2016. Pour le président Santos, l’enjeu est de taille. Alors que l’opposition et l’opinion publique se lassent de négociations qui n’en finissent pas, il intègre la paix dans un vaste programme de développement de la Colombie, dont l’économie est l’une des plus dynamiques du continent. 

Note
(1) « Unfunny money: The government may never get its hands on the guerrillas’ ill-gotten gains », in The Economist, 16 avril 2016.

Repères

Nom officiel
République de Colombie

Chef de l’état
Juan Manuel Santos (président depuis 2010)

Superficie
1 138 910 km2 (26e rang mondial)

Langue officielle
Espagnol

Capitale
Bogotá

Population est. 2015
48,22 millions d’habitants

Densité
42 hab./km

Monnaie
Peso

Histoire
Terre de différentes civilisations amérindiennes, la Colombie est sous le joug espagnol depuis le début du XVIe siècle jusqu’à l’indépendance déclarée par Simón Bolívar en 1819. À l’époque, elle regroupe aussi le Venezuela, l’Équateur et le Panama, chacun acquérant sa souveraineté lors de différentes guerres civiles. La Constitution de la République de Colombie actuelle est adoptée en 1886.

PIB par habitant est. 2015 (en parité de pouvoir d’achat)
13 800 dollars

Indice de développement humain (2014)
0,720 (97e rang)

Article paru dans Carto n°36, juillet-août 2016.

À propos de l'auteur

Guillaume Fourmont

Guillaume Fourmont

Guillaume Fourmont est le rédacteur en chef des revues Carto et Moyen-Orient depuis 2011, date de son retour en France après un long séjour en Espagne, où il a travaillé pour les quotidiens El País et Público. Diplômé de l’Institut français de géopolitique (université de Paris VIII Vincennes Saint-Denis), il est l’auteur de Géopolitique de l’Arabie saoudite : La guerre intérieure (Ellipses, 2005) et Madrid : Régénérations (Autrement, 2009). Il enseigne à l’Institut d’études politiques de Grenoble sur les monarchies du golfe Persique. Pour les éditions Ateliers Henry Dougier, il dirige la collection "Mappe".

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