Carto

La Belgique : un État ingouvernable et viable ?

L’État belge, qui enchaîne les crises politiques sur fond d’affrontements entre Wallons et Flamands et d’une fédéralisation poussée à l’extrême, est en pleine remise en cause de ses fondements et de ses pouvoirs régaliens. Les attentats du 22 mars 2016 ont mis en évidence l’ancrage d’un réseau djihadiste en plein cœur de Bruxelles, capitale du pays et de l’Union européenne (UE).

Selon les données les plus fiables, présentées en août 2016 par les chercheurs belges Pieter van Ostaeyen et Guy van Vlierden, 543 citoyens de Belgique se sont engagés en Irak et en Syrie aux côtés de forces djihadistes. La Belgique est, proportionnellement à sa population (11,29 millions en 2015, cf. carte 2 p. 44), le premier « fournisseur » de djihadistes d’Europe, tandis que les attentats de Paris de janvier et novembre 2015 et ceux de Bruxelles de mars 2016 ont mis en évidence qu’elle était aussi une place forte de vente illégale d’armes. Depuis, les opérations antiterroristes se succèdent, mais cette révélation tardive des foyers djihadistes et le manque de coordination des services de sécurité suscitent des interrogations quant à la solidité de l’État.

Une remise en question profonde
L’une des raisons de ce délitement national est la régionalisation et la fédéralisation des compétences. L’instabilité politique, qui s’est manifestée par des gouvernements éphémères, a créé un manque de réforme des services de l’État et de moyens accordés à certains pouvoirs. Le budget de la justice belge figure parmi les plus bas d’Europe : en 2016, il s’élève à 1,89 milliard d’euros (en France, il est de 8,04 milliards), couvrant les dépenses de la maintenance des prisons, le coût judiciaire, les salaires des magistrats et l’entretien du patrimoine. Quant au budget de la police fédérale, il a subi une coupe de 100 millions d’euros au cours des six dernières années. De cette gestion ont émané des mouvements de grèves au printemps 2016, touchant le service public, les chemins de fer et les gardiens de prisons wallonnes. La découverte d’une filière belge de l’islamisme radical participe à la dégradation sociale allant jusqu’à des dérives communautaires.
Ces événements ont concentré les critiques sur l’appareil politique belge à tous les niveaux administratifs. À Molenbeek, quartier d’origine des auteurs des attentats, l’ancien bourgmestre, Philippe Moureaux, a été accusé d’avoir fermé les yeux sur le développement d’une cellule -djihadiste active durant son mandat (1992-2012) à des fins électorales. Les renseignements font également l’objet de remontrances pour n’avoir pas pu efficacement repérer ces groupuscules sur le territoire national.
L’organisation administrative de Bruxelles, divisée en 19 communes et six zones de police, est également critiquée en raison de la complexité induite dans la collaboration entre les différents corps de sécurité. Les conséquences n’ont pas tardé avec les démissions refusées du vice-Premier ministre et du ministre de la Justice en mars 2016, fragilisant le gouvernement de coalition de Charles Michel, Premier ministre depuis octobre 2014. Et la rivalité entre Wallons et Flamands de ressurgir (cf. cartes pages centrales).

Une division nationale et communautaire historique
Les clivages font partie de l’histoire du royaume belge depuis ses premières heures (cf. carte 1 p. 41). Créée en 1830, la Belgique naît du démembrement du Royaume des Pays-Bas, divisé entre protestants au nord et catholiques au sud. Cet État est issu de stratégies territoriales entre puissances européennes et non d’un destin commun. À l’époque, les Britanniques ont œuvré à la création de la Belgique, désirant éviter la conquête de ce territoire par les Néerlandais et les Français.
Cette naissance étatique n’a pas généré de sentiment national fédérant les deux principales communautés du pays : les Flamands, dans la moitié nord, et les Wallons, dans le sud. Le rapport de forces se cristallise autour du débat linguistique, sur fond d’inégalités économiques. Bien que la Constitution belge proclame l’usage officiel du français et du flamand, la supériorité économique de la Wallonie au XXe siècle ainsi que le pouvoir exercé par la bourgeoisie flamande, alors francophone, ont hissé le français en langue dominante. Dans les années 1980, la crise du charbon a plongé la Wallonie dans un profond marasme économique, alors que la Flandre a développé des services portuaires et tertiaires, renversant le rapport de forces. Depuis 2000, l’écart économique creusé par la Flandre n’a cessé de s’accroître. Malgré tout, elle participe au PIB national à hauteur de 50 %, contre 25 % pour la Wallonie et 20 % pour Bruxelles-Capitale. La solidité de l’économie flamande se vérifie aussi par un taux de chômage de 5,2 % en 2015, contrastant avec la Wallonie (11,9 %) et Bruxelles (17,3 %). La frontière socio-économique entre les deux parties du pays s’accentue.

Une cohabitation impossible ?
Charles Michel avait réussi à apaiser les tensions politiques et sociales du pays après un fort risque de dislocation qui avait atteint son paroxysme en 2010. La Belgique connut alors 541 jours sans gouvernement à la suite d’élections législatives. Charles Michel a formé une coalition composée de son parti, le Mouvement des réformateurs (centre droit), associé aux libéraux de l’Open VLD, aux Chrétiens démocrates flamands (CD&V) et aux nationalistes flamands de l’Alliance néoflamande (N-VA), favorables à l’indépendance de la Flandre. Pour l’année 2017, le gouvernement s’est fixé 25 mesures phares concernant la vie économique et sociale du pays, permettant de bien préparer la campagne électorale des futures élections fédérales de 2018. Ce scrutin devrait voir s’aggraver le clivage traditionnel renforcé par le retour en force de l’extrême droite indépendantiste flamande. La N-VA a exprimé son souhait d’aboutir à une Belgique confédérale, creusant un peu plus une cicatrice insoignable.

Article paru dans Carto n°37, septembre-octobre 2016.

À propos de l'auteur

Xemartin Laborde

Cartographe indépendant pour différentes maisons d’édition, notamment sur des questions géopolitiques et de stratégies territoriales, Xemartin Laborde, formé en géomatique, est également en poste chez Réseau Ferré de France où il est chargé de l’analyse territoriale du réseau ferré francilien.

Dans notre boutique

PAVE ATLAS 2017
PAVE DIPLO
PAVE CARTO
PAVE DSI
PAVE MO

Pin It on Pinterest

X