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Pour une analyse militaire de la guerre soviétique en Afghanistan

«Le général Varennikov, commandant en chef  en Afghanistan, proposa, vers la fin du conflit, de couper l’Afghanistan en deux. L’intérêt aurait ainsi été de créer une sorte de zone tampon protégeant les républiques d’Asie centrale de l’extrémisme islamique.» (Philippe Sidos) (©picattos/Shutterstock)
Entretien avec Philippe Sidos, colonel, docteur en histoire, ancien attaché militaire en Russie et en Asie centrale, auteur de "La guerre soviétique en Afghanistan" (Economica, 2016)

La guerre d’Afghanistan est assez peu traitée : il y a eu quelques ouvrages américains et pratiquement rien en français jusqu’à votre livre. Pourtant, dans les années 1980, l’URSS était encore l’adversaire probable et il y avait là une démonstration de ses capacités. À quoi a tenu ce manque d’intérêt ?

Il me semble que, en France, on a longtemps montré une réelle réticence ou une incapacité à étudier objectivement, froidement un conflit. On a plutôt tendance à passionner le sujet, sur un plan politique ou de façon purement émotionnelle, avec son corollaire d’aveuglement additionné d’une tendance au pacifisme ou à l’antimilitarisme. À cela se sont ajoutés une méconnaissance durable des langues étrangères chez nos compatriotes et un rejet culturel des domaines du renseignement ou de la géopolitique. Ce cocktail négatif s’est depuis atténué, mais les obstacles demeurent et l’on reproche souvent encore aux militaires de traiter de questions stratégiques ou opérationnelles qui forcément suscitent des remises en question et des interrogations. Ce n’est en effet que depuis quelques années qu’il est possible de disposer en France d’une littérature assez abondante sur les questions techniques militaires et, plus largement, sur la stratégie.

En pleine guerre froide, les contradictions étaient nombreuses. Quand j’étais à Saint-Cyr, entre 1980 et 1982, je me souviens du regard très désapprobateur de mon instructeur quand il me vit lire La vraie guerre de Richard Nixon. Ce premier exemple s’est reproduit à l’infini tout au long de ma carrière. À l’inverse, lors d’un contrôle d’histoire militaire, je me rappelle une phrase extraite d’un texte écrit par un général français dans les années 1920, qui disait en gros qu’il fallait rester très prudent sur le bilan de la victoire de 1918, car c’était en fait l’infanterie allemande qui avait techniquement gagné la Première Guerre mondiale.

Dans la même idée, dans les années 1980, il était de bon ton dans nos armées de se gausser de la médiocrité physique et tactique de l’armée américaine en laissant de côté toutes les opérations qu’elle avait conduites. C’est un parti pris qui a été depuis largement inversé tant pour la Deuxième Guerre mondiale que pour le Vietnam ou ce qu’a pu montrer l’Afghanistan. À l’inverse également, la presse militaire américaine qui se développa après la guerre du Vietnam regorgeait d’analyses et d’études historico-­militaires et suscita sans doute l’intérêt français actuel pour ces questions.

Autre frein aux analyses : il a toujours existé, à mon sens, une défiance vis-à‑vis de l’officier, pourtant expert de la chose militaire, qui se mêle d’analyser un conflit. Il y a alors un double risque : celui de se voir étiqueté comme sympathisant politique de l’adversaire et celui de diffuser vers le grand public des connaissances acquises et des analyses élaborées dans des emplois tous plus ou moins proches de la confidentialité. Ainsi, mon initiative de ramener à Coëtquidan un exemplaire d’une revue militaire soviétique (éditée en français et vendue à la Librairie du Globe, à Paris) qui évoquait des procédés tactiques en Afghanistan reçut un accueil plus que mitigé, certains y voyant l’introduction d’un fascicule de propagande soviétique. L’analyse militaire du Pacte de Varsovie se limitait donc aux schémas opérationnels offensifs et à la destruction des pointes d’avant-­garde blindées lors des phases d’instruction. Je ne me souviens pas non plus avoir jamais assisté, en cinq ans de formation, à une conférence sur la guerre en Afghanistan et encore moins à une analyse de la stratégie soviétique alors que l’étude de la langue russe était pourtant valorisée à Saint‑Cyr.

La lecture de votre ouvrage montre que l’URSS n’a pas été aussi loin de gagner la guerre que ce que l’on pensait. Qu’a‑t‑il manqué à Moscou pour remporter la victoire : une résilience socio-­économique et/ou plus de capacités militaires ?

Je pense qu’il n’y avait pas de solution purement technique, qu’elle fût militaire ou socio-économique, pour obtenir un résultat effectif en Afghanistan. En premier lieu, en URSS, les réticences étaient nombreuses dès l’origine pour conduire la guerre. La réalité des opérations fut masquée à la population soviétique jusqu’à l’arrivée de Gorbatchev. Jusque-­là, le contingent soviétique ne devait mener qu’une mission d’assistance aux populations et laisser l’armée afghane combattre. C’était une nécessité, car la société soviétique se fracturait lentement et si le culte du 9 mai 1945 pouvait servir de ciment idéologique pour la propagande, les pertes effroyables subies, mais aussi les divisions politiques, avaient finalement laissé des traces profondes et négatives. C’est cet aspect qui était le mieux connu en Europe, mais il faut souligner qu’une frange importante de la haute hiérarchie militaire et politique soviétique fut particulièrement réticente et manqua de résolution pour lancer l’intervention et ensuite mener cette guerre. Andropov, l’inspirateur de Vladimir Poutine, quand il arriva au pouvoir fin 1985, chercha à se retirer d’Afghanistan, ce que même Brejnev avait laissé entendre dès 1980.

Conduire une guerre limitée avec des pertes réduites aurait à la limite pu être accepté, mais il n’y eut pas de succès rapides et l’essoufflement idéologique de l’URSS avait déjà été mis en évidence lors de l’intervention de Prague en 1968. L’implantation désastreuse d’un système répressif par des Afghans communistes fut à l’origine de l’insurrection populaire et la cause de l’intervention de Moscou pour que cette caricature de gouvernement cesse. L’erreur fut aussi de ne pas se contenter du coup d’État bien monté qui conduisit au renversement du régime d’Hafizullah Amin et de faire entrer la 40e Armée, une force de qualité médiocre et inadaptée au théâtre qui devenait ainsi une présence agressive et visible, ce qui focalisa une résistance intérieure et une forte opposition internationale.

Tous ces facteurs négatifs ne pouvaient plus supplanter ce qui aurait effectivement pu conserver l’Afghanistan dans la sphère d’influence soviétique, à savoir une coopération économique comme celle mise en place depuis les années 1950, à condition cependant qu’elle ne fût pas accompagnée d’une rupture sociale inspirée d’une application fanatique de l’idéologie communiste. Il est intéressant à ce sujet de noter que les communistes afghans en étaient arrivés en 1979 à justifier la répression auprès de Moscou en faisant référence aux méthodes de Lénine et de Staline. Cependant, à cette époque, certains dirigeants soviétiques avaient admis qu’après Budapest et l’invasion de la Tchécoslovaquie, le principe de l’intervention/répression n’était plus viable, tant à cause du discrédit international jeté sur l’URSS que parce que la population agressée ne se soumettait pas, mais aussi parce que la motivation de la troupe soviétique se révélait très limitée pour mener cette forme de conflit.

N’oublions pas que le commandement militaire soviétique fut toujours réticent à s’engager sur ce théâtre d’opération. Les moyens matériels et humains restèrent limités, avec une force réellement combattante d’environ 30 000 hommes seulement face à une réserve de 250 000 moudjahidines largement soutenus par le monde presque entier et en particulier le Pakistan, mais aussi par les moyens techniques et l’argent fournis par la CIA et l’Arabie saoudite. L’OTAN, avec une abondance de moyens techniques sans aucune comparaison avec le contingent soviétique, a dû céder devant moins de 5 000 talibans sous-­équipés, mais qui multipliaient les bombes improvisées élaborées avec des engrais chimiques. On était loin du Stinger, mais le résultat fut le même.

En revanche, l’engagement soviétique fut réel et intense à travers une forte coopération militaire en faveur des forces de sécurité afghanes, mais aussi avec l’action des forces spéciales et d’une infanterie de qualité combinée au bon emploi des hélicoptères de transport, des Mi‑24 et des Su‑25. C’est un peu comme ce que nous avions fait en Algérie et ce qui a effectivement permis d’obtenir des résultats opérationnels significatifs. De 1985 à 1986, ce schéma fut effectivement très efficace, mais il conduisit par contrecoup à l’accroissement de l’aide américaine. Gorbatchev refusa d’affronter l’escalade qui en résultait, alors que la guerre froide en Europe mobilisait et mettait au défi de leur viabilité nombre de ressources matérielles et idéologiques soviétiques.

Face à ces résultats opérationnels, il existait cependant un gouffre culturel que les Russes pouvaient au moins appréhender et tenter de combler grâce à une culture acquise par leur présence séculaire en Asie centrale et à leur capacité traditionnelle à admettre la culture des peuples dominés. En revanche, l’action militaire résolue des Soviétiques en Afghanistan leur avait permis de se positionner pour engager des négociations locales avec certains adversaires. Ce fut le cas en particulier avec Massoud, alors que les États-Unis ont toujours couru après le début d’une illusion de contact avec les talibans. Cependant, il est vrai que l’opposition restait inconciliable avec la résistance fondamentaliste alimentée et conduite par le Pakistan, et en particulier ses services secrets, et ce sont leurs héritiers que l’Alliance du Nord puis l’OTAN durent combattre.

En ce qui concerne l’assistance économique, elle fut apportée par l’URSS bien avant 1979 et la formation technique tant civile qu’administrative ou sécuritaire a toujours été en Afghanistan un outil d’influence soviétique. C’est cet aspect qui autorise à dire que les Russes bénéficient encore d’une image positive en Afghanistan. Cependant, sauf à considérer le pays comme un territoire presque intégré à l’URSS, cette approche trouvait rapidement ses limites. Pourtant, le général Varennikov, « commandant en chef » en Afghanistan, suivit cette logique en proposant, vers la fin du conflit, de couper l’Afghanistan en deux et de s’appuyer sur la partie tadjike qui aurait ainsi été associée culturellement et économiquement au Tadjikistan soviétique. L’intérêt aurait ainsi été de créer une sorte de zone tampon protégeant les républiques d’Asie centrale de l’extrémisme islamique. Cette idée de partition réapparut aussi parfois sous la période otanienne.

Si, effectivement, l’URSS avait mieux analysé la situation afin d’obtenir une décision, il eût fallu mettre en œuvre plus de moyens militaires spécialisés et adaptés, et cela dès le début du conflit. Il eût aussi fallu engager bien plus tôt les opérations qui furent menées pour bloquer les caravanes d’approvisionnement venant du Pakistan, car c’est là que se situait le centre de gravité du conflit. C’était une condition initiale pour obtenir le succès. Elle fut d’ailleurs bien identifiée par la direction politique et acceptée par le commandement soviétique. Mais cet objectif ne fut pas atteint dans la première phase, ce qui permit aux moudjahidines de constamment maintenir et assurer leur renforcement matériel.

Enfin, quels que fussent les moyens alloués, n’oublions pas que, jusqu’à l’arrivée de Gorbatchev, la gérontocratie en place à Moscou se révéla incapable de durer et qu’une partie de la direction voulut même se retirer d’Afghanistan, en particulier quand Andropov arriva au pouvoir. Plus tard, au bout d’une année, la décision de Gorbatchev de renforcer l’action offensive des forces spéciales obtint effectivement un réel succès, mais elle conduisit au renforcement de l’aide américaine. Cela risquait de provoquer une escalade militaire incontrôlable au moment où il ne souhaitait que s’entendre avec Reagan, alors que celui-ci voulait en premier lieu mettre à genoux l’URSS, et ce par tous les moyens.

La place prise par les forces spéciales, les forces aéroportées et les capacités aériennes a été importante. De ces différents points de vue, est-ce que la doctrine soviétique, historiquement marquée par les engagements blindés/mécanisés, a été affectée par les opérations en Afghanistan ?

L’URSS, voire la Russie impériale, a toujours abordé la guerre irrégulière avec intérêt. Il suffit de se rappeler que les premières grandes formations aéroportées furent créées par l’URSS et que la Grande Armée souffrit des partisans en 1812. Bien plus, l’expansionnisme idéologique communiste a favorisé le développement de méthodes subversives appuyées sur des forces spéciales plus ou moins clandestines. Au-delà, la stratégie opérationnelle offensive soviétique issue de la guerre victorieuse contre l’Allemagne a confirmé le développement de doctrines d’emploi d’unités aéroportées, de « Spetznaz » et des hélicoptères de transport et d’attaque à tous les niveaux de la manœuvre opérationnelle.

C’était aussi un exemple de la richesse de la pensée militaire soviétique qui peut effectivement contraster avec l’image réductrice des lourdes divisions blindées dont le chemin était par ailleurs ouvert dans la profondeur par ces unités mobiles et audacieuses. L’opération de prise de contrôle de Kaboul de décembre 1979 fut le meilleur exemple de l’efficacité de la coopération de toutes ces forces spéciales issues de différents ministères. Mais cette forme d’esprit audacieux était déjà mise en valeur en URSS. J’en prendrai pour exemple le film Les officiers (Ofitsery, en russe), de Vladimir Rogovoy, vu par près de 60 millions de Soviétiques depuis sa sortie en 1971. Il raconte l’histoire d’une famille d’officiers sur plusieurs générations. À chaque époque, ils interviennent, homme ou femme d’ailleurs, dans tous les conflits de l’URSS, par exemple contre les Basmatchis d’Asie centrale ou lors de la guerre d’Espagne, et cela permet de mettre en valeur cette culture spécifique de l’action subversive, de la contre-­insurrection et enfin de l’action parachutiste. Il y a même aujourd’hui à Moscou un monument représentant la dernière scène regroupant toutes les générations des héros du film, ce qui montre bien que l’héritage existe. Il est bien sûr resté inconnu en Europe, mais il illustre parfaitement le fait que le rouleau compresseur blindé ne constitue qu’une facette de la stratégie opérationnelle russo-­soviétique.

Ainsi, en Afghanistan, quand l’emploi de la 40e Armée révéla ses limites tant sur le plan de la qualité des personnels que sur celui de l’utilisation des matériels lourds, ce fut la quasi-­totalité des personnels appartenant aux Spetznaz, aux « bérets bleus » parachutistes et aux unités d’hélicoptères qui participa aux opérations. Ce fut alors l’« Heure d’or » des Spetznaz, ce qui entraîna par la suite des jalousies et une tendance des grands commandements russes à minimiser les enseignements de cette forme de guerre par rapport à la menace classique et prégnante de l’OTAN ou de la Chine. Cette erreur fut à l’origine des déboires initiaux que Moscou a connus en Tchétchénie. Depuis, l’emploi de ces méthodes asymétriques ou hybrides est devenu une référence pour l’état-­major général russe et l’expérience afghane est particulièrement bien mise en valeur tant sur le plan technique que sur le plan humain pour valoriser les combats conduits par les « Afgantsy ». Cela répond aussi bien à un besoin tactique et technique qu’à la nécessité politique de ne plus dévaloriser les anciens combattants et leurs combats.

Simple exemple anecdotique : quand les « petits hommes verts », selon le vocable occidental, prennent le contrôle de la Crimée, ils ne font que s’inscrire dans la lignée du bataillon musulman du GRU qui participa à la prise de Kaboul en étant vêtu d’uniformes (d’ailleurs par pure coïncidence, verts…) de l’armée afghane. À ce propos, en 1989, l’abandon des militaires afghans, surnommés les « Zilionis », les « Verts », par les Soviétiques, en raison de la couleur de leur uniforme, créa un réel malaise, en particulier dans les unités spéciales russes. Les forces aéroportées russes ont par ailleurs été rétablies, sous la présidence de Vladimir Poutine, à un niveau d’effectifs élevé et les forces spéciales ont été réorganisées et renforcées. Nul doute qu’elles ont déjà été employées au Donbass, en uniforme ou non, et dans des formes d’action de combat classiques ou irrégulières, mais en tout cas sans publicité.

De même, plusieurs raids de bombardiers Tu‑22 lançant leurs bombes à haute altitude ont été conduits. Ont-ils affecté les opérations ?

L’action de l’aviation tactique eut un réel effet sur les opérations. L’action au plus près des troupes au sol du Mi‑24 permit d’obtenir de réels succès tactiques et quand des unités furent anéanties ou mises en échec, c’est qu’elles se retrouvaient à armes égales « Kalachnikov contre Kalachnikov ». L’aviation d’attaque au sol, avec le Su‑25, fut tout aussi redoutable et c’est cet appareil que Massoud redoutait le plus. La résistance afghane disposa toujours d’une défense antiaérienne qui lui permit de disputer la supériorité aérienne aux Soviétiques. L’introduction du Stinger qui suivit la fourniture de missiles moins performants et de canons mitrailleurs moins efficaces changea effectivement le rapport de forces. L’aviation soviétique fut alors contrainte d’accroître son plafond d’intervention, ce qui valut aux aviateurs le sobriquet de « cosmonautes » attribué par les combattants au sol. Cette nécessité était apparue parce que le taux de pertes des aéronefs soviétiques restait relativement élevé et régulier. L’emploi des bombardiers lourds à long rayon d’action s’est alors inscrit dans ce cadre. Plus tard, en novembre 2001, le binôme constitué par le guidage aérien des forces spéciales et l’action des B‑52 a permis d’annihiler des unités homogènes de talibans et de rompre leur front, ce qui rendit la chute de Kaboul imminente. Les bombardiers à long rayon d’action soviétiques furent effectivement détournés de leurs missions vers l’Europe ou la Chine pour apporter au contingent soviétique l’allonge, la puissance et la précision qui manquaient aux autres appareils. Généralement, les Tu‑16 et Tu‑22 étaient utilisés de façon ponctuelle, plutôt en harcèlement contre des positions éloignées et protégées, mais aussi contre des exploitations de pierres précieuses comme dans le Panchir. Ils opérèrent ainsi en complément efficace des autres moyens de frappe, en particulier lors de l’offensive contre le Panchir, en 1984, et pour couvrir des bases soviétiques éloignées. Dans ce cas, ils apportèrent effectivement une valeur ajoutée qui fut mise en relief.

Les opérations soviétiques sont aussi un cas de figure de contre-­insurrection/guérilla. Des leçons sont-­elles à en tirer pour nos armées ?

Je pense que nous avions tiré les meilleures leçons pour conduire une contre-­insurrection après les guerres d’Indochine et surtout d’Algérie. Les meilleurs enseignements et les principes les plus clairs peuvent se trouver en particulier, sous une forme pratique, dans les mémoires du général Bigeard : Pour une parcelle de gloire. Mais si des insurrections ont pu être vaincues, elles le furent d’abord quand des forces policières ou militaires étaient issues du territoire à reconquérir et pouvaient ainsi contribuer à faire basculer une part importante de la population. Bien plus, il apparaît indispensable que la direction politique démontre son intention de ne jamais céder, parce qu’elle lie son existence territoriale et politique à la condition de réduire l’insurrection. Si les Soviétiques sont effectivement parvenus à réduire les insurrections issues de la guerre civile contre les Blancs et contre les Basmatchis en Asie centrale, voire en Ukraine après 1945, mais aussi contre les Frères de la forêt dans les pays baltes et enfin lors de la deuxième guerre de Tchétchénie, c’est en raison de ce postulat.

Si, en Algérie, des succès opérationnels furent effectivement atteints, ce fut grâce à de très bonnes troupes de terrain, qu’elles fussent métropolitaines ou locales, voire mixtes comme c’était la tradition dans l’armée française, mais aussi, bien sûr, grâce aux outils adaptés que furent les commandos de chasse, les manœuvres héliportées et les barrages aux frontières. Ainsi, les succès obtenus par les Soviétiques le furent en coopération étroite avec les forces afghanes et parce qu’il y avait une prise de risque majeure quand les unités d’infanterie légère ou de Spetznaz s’engageaient contre les moudjahidines. Des détachements entiers disparurent alors au cours de ces actions, avec des pertes comparables à ce que nous avions connu en Algérie. Ces succès furent réels, certes nombreux, mais ils restèrent ponctuels et ils ne cherchaient qu’à offrir une situation tactique favorable pour le pouvoir de Kaboul, ce qui permettait de se retirer. Le retrait devenait ainsi l’objectif politique principal à travers quelques succès tactiques. L’objectif de l’OTAN fut d’ailleurs le même. Massoud, lui, pourtant présenté comme victorieux des Soviétiques, fut contraint de négocier des cessez-­le-feu en raison du succès d’opérations géographiquement localisées, répétitives et conduites avec des moyens massifs et qui amélioraient constamment leur efficacité. Mais, c’est sans jamais avoir été totalement neutralisés que, plus tard, les Russes et Massoud établirent une forme d’alliance contre le fanatisme des talibans et parce que l’Afghano-­Tadjik Massoud pouvait utiliser le Tadjikistan indépendant comme base arrière et bénéficier du soutien technique des Russes. Lors de la deuxième guerre de Tchétchénie, Poutine sut aussi s’allier à d’anciens adversaires pour établir une forme de stabilisation de la région tout en ayant posé, dès 1999, le postulat que la décomposition de la Russie était terminée.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 27 juillet 2016

Article paru dans DSI n°125, septembre-octobre 2016 ;
À lire aussi : Philippe SIDOS, La guerre soviétique en Afghanistan, Coll. « Campagnes et stratégies », Economica, Paris, 2016, 320 p.

À propos de l'auteur

Philippe Sidos

Diplômé de l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr (1980-1982) et breveté de l'École de Guerre, le colonel Philippe Sidos est également docteur en histoire et diplômé de l'INALCO (russe).
Parmi ses nombreuses missions pour le MINDEF, il a notamment occupé des postes d'attaché militaire en Russie et en Asie centrale.
En 2016, il a publié La guerre soviétique en Afghanistan, coll. "campagnes et stratégies", chez Economica.

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