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Habiter en ville : l’avenir du monde ?

S’il existe un phénomène géographique universel, c’est bien la ville. Et il ne va que s’amplifier : selon les Nations unies, 54 % des habitants de la planète sont urbains en 2014, un taux qui n’était que de 30 % en 1950 et devrait atteindre 66 % en 2050 (1). Habiter la Terre se fera donc principalement dans ces territoires présentant une certaine densité de constructions, d’individus et de réseaux. Les villes ne semblent avoir aucune limite. Pourtant, une réflexion s’impose.

Article publié sur Areion24.news en écho au thème du Festival de Géopolitique de Grenoble 2017, « le pouvoir des villes », auquel s’associe le magazine CARTO (dont le n° 40 vient de paraître).

Symbole par excellence d’un mode de vie contemporain inscrit dans la mondialisation et la société de consommation, la ville a de tout temps fait l’objet d’une fascination des scientifiques, mais aussi des artistes, comme l’illustre le cinéma : depuis Metropolis (1927) de Fritz Lang jusqu’à 2046 (2004) de Wong Kar-wai, en passant par la trilogie Retour vers le futur (1985, 1989 et 1990) de Robert Zemeckis, pour ne donner que des exemples connus, la ville fait parler le quotidien et l’imagination. Mais qu’est-ce qu’une ville ? Le géographe français Jacques Lévy retient le double critère de densité/diversité : densité d’habitants, de réalités matérielles (bâtiments, objets mobiles) et immatérielles (information, culture) ; diversité de populations et d’espaces. Le critère démographique n’est donc pas le seul à prendre en compte ; d’ailleurs, le nombre d’habitants requis pour constituer une ville varie selon les États (2 000 en France, 50 000 au Japon, par exemple).

Ville et campagne, urbain et rural

Le phénomène d’urbanisation suit l’industrialisation d’un pays et d’une économie : les paysans fuient les campagnes et les villes moyennes sont progressivement absorbées par les plus grandes, certaines atteignant des tailles gigantesques. En 2014, selon l’ONU, les métropoles les plus peuplées de la planète sont Tokyo (Japon) avec 38 millions d’âmes, Delhi (Inde ; 25 millions), Shanghai (Chine ; 23 millions), Mexico (Mexique), Bombay (Inde) et São Paulo (Brésil) ayant chacune 21 millions d’habitants (cf. carte). On l’aura compris : de nos jours, c’est dans les pays émergents que la ville monte en puissance, tel un acteur à part entière de la scène internationale.

Car, contrairement au Vieux Continent, où la cité est traditionnellement présentée comme une entité matérielle et politique (civitas), le concept anglo-américain de city, mettant l’accent sur le développement et la finance, s’est imposé. Par ailleurs, si le mode de vie urbain a progressivement été adopté dans les zones rurales en Occident, l’opposition ville-campagne fonctionne encore dans les pays émergents et en voie de développement, notamment en raison de l’absence d’un maillage de cités moyennes capables d’absorber les flux de populations.

Une première conséquence apparaît : l’émergence de villes géantes ou « megacities » qui dépassent les 10 millions d’habitants. Au nombre de deux il y a soixante ans (New York et Tokyo), elles sont une vingtaine de nos jours.

Territoire de la mondialisation

La sociologue néerlandaise Saskia Sassen a été la première, en 1991, à conceptualiser la notion de « ville mondiale », définie comme une agglomération jouant un rôle pilote dans l’oligarchie internationale par ses fonctions économiques et financières. À côté des traditionnelles New York ou Londres, on retrouve aujourd’hui Dubaï (Émirats arabes unis), Singapour ou encore Istanbul (Turquie). L’attrait d’une ville et sa capacité à s’insérer dans la mondialisation deviennent ainsi un enjeu pour attirer les investisseurs.

Une fois assimilé cet aspect de « puissance » d’une métropole, rivalisant parfois avec l’État où elle se situe, qu’en est-il du mode de vie ? De l’extension urbaine, de la pollution, de l’accès à l’eau, au logement, au transport ? Voilà des défis que doivent relever les autorités municipales de bien des villes en plein boom, notamment en Inde. Le pays asiatique, où vit la plus importante population rurale de la planète (857 millions en 2014), est celui où le nombre de personnes attendues dans les zones urbaines d’ici à 2050 est le plus élevé : 404 millions. On devine une conséquence importante : à défaut de planification, les constructions d’habitations précaires illégales prolifèrent. Selon le Programme des Nations unies pour les établissements humains (ONU-Habitat), 862,5 millions d’âmes survivent dans des bidonvilles en 2012 dans le monde, un chiffre qui devrait être multiplié par trois d’ici à 2050 !

Cette question était notamment au cœur du septième Forum urbain mondial, organisé à Medellín en avril 2014. Ce n’est pas un hasard si la rencontre, qui a réuni 20 000 représentants de 130 pays, a eu lieu dans cette ville colombienne. Considérée entre les années 1970 et 1990 comme l’une des capitales du trafic de drogue, marquée par la violence des cartels, Medellín a opéré une importante transformation au début de la décennie 2000, devenant un laboratoire, voire un modèle de développement, notamment avec la construction d’un téléphérique (le metrocable), qui a permis le désenclavement des quartiers pauvres situés sur les collines, une restructuration des espaces publics et l’organisation de nombreux festivals. Elle a été élue « ville innovante » de l’année 2013.

En 2050, les deux tiers des habitants de la planète résideront en ville. Comment anticiper l’avenir ? En rappelant l’importance de prendre en compte la révolution numérique et les préoccupations environnementales, afin de ne pas sombrer dans une approche sombre mais vraisemblable du futur, faite d’exclusions des individus et de « bunkérisation » des territoires, le philosophe français Thierry Paquot imagine un monde en 2100 où les gratte-ciel auraient disparu et où les megacities auraient éclaté en aires urbanisées décentralisées et plus habitables, plus vertes. Cette vision (utopique ?) ne saurait devenir réalité sans la nécessité de redonner un sens à la cité. 

Note

(1) ONU, World Urbanization Prospects: The 2014 Revision, Highlights, 2014.

Article paru dans Carto n°25, septembre-octobre 2014.

À propos de l'auteur

Guillaume Fourmont

Guillaume Fourmont

Guillaume Fourmont est le rédacteur en chef des revues Carto et Moyen-Orient depuis 2011, date de son retour en France après un long séjour en Espagne, où il a travaillé pour les quotidiens El País et Público. Diplômé de l’Institut français de géopolitique (université de Paris VIII Vincennes Saint-Denis), il est l’auteur de Géopolitique de l’Arabie saoudite : La guerre intérieure (Ellipses, 2005) et Madrid : Régénérations (Autrement, 2009). Il enseigne à l’Institut d’études politiques de Grenoble sur les monarchies du golfe Persique. Pour les éditions Ateliers Henry Dougier, il dirige la collection "Mappe".

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