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Jakarta : une mégapole sauvée des eaux ?

La catastrophe est habituelle. En janvier et février de chaque année, Jakarta est en grande partie envahie par les eaux. La capitale indonésienne est-elle vouée à sombrer définitivement ? Non, répond le gouvernement, qui a lancé en octobre 2014 un ambitieux projet pour lutter contre les inondations : une barrière de sept mètres de haut en forme de garouda, oiseau de la mythologie hindoue et symbole national d’un pays soumis à une forte urbanisation.

Article publié sur Areion24.news en écho au thème du Festival de Géopolitique de Grenoble 2017, « le pouvoir des villes », auquel s’associe le magazine CARTO (dont le n° 40 vient de paraître).

Les inondations qu’ont connues les habitants de Jakarta en janvier 2014 font partie des catastrophes les plus importantes de ces dernières années dans l’ancienne Batavia, fondée par les Néerlandais au début du XVIIe siècle. Certains quartiers ont disparu en quelques jours sous 2 mètres d’eau ; ces mêmes eaux qui ont recouvert près de 10 % de la surface de la métropole indonésienne, provoquant le déplacement de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Jakarta est l’une des mégapoles les plus vulnérables dans le monde. Il faut dire que les facteurs se combinent pour transformer le principal foyer urbain d’Indonésie – 10,2 millions d’habitants en 2014, sur un total de 253,6 millions – en un véritable lac.

Vulnérabilité aux inondations

Chaque année, la ville subit le passage de la mousson et des pluies tropicales. Les mois de janvier et de février constituent de loin la saison la plus arrosée (en moyenne 400 et 290 millimètres de précipitations, respectivement) pendant laquelle il tombe environ 40 % des pluies annuelles. Jakarta est installée dans une gigantesque plaine littorale, basse, et s’articule le long du fleuve Ciliwung, l’un des principaux de l’île de Java avec 97 kilomètres, et d’une dizaine d’autres petits cours d’eau côtiers. Le site de la ville est donc une sorte de gouttière « naturelle », réceptacle des eaux en provenance des montagnes qui l’entourent.

Or l’intense déforestation des reliefs opérée ces dernières décennies a accentué les phénomènes de ruissellements violents lors des épisodes pluvieux en direction de la métropole indonésienne. Car, si l’on inclut les villes satellites de Bogor, Depok, Tangerang et Bekasi (toutes situées entre 15 et 45 kilomètres de la capitale) dans ce qui est communément nommé « Jabodetabek », Jakarta est peuplée d’environ 28 millions d’habitants en 2012. L’artificialisation de cette nappe urbaine a considérablement accru les phénomènes de ruissellement.

Par ailleurs, les pompages incessants des nappes phréatiques ont fragilisé le substrat de la mégapole, victime d’une subsidence lente mais quasi inexorable. Dans certains quartiers du centre et de l’ouest de la capitale, les bâtiments s’enfoncent de 10 à 18 centimètres par an. Cet affaissement signifie que près de 40 % de la population pourraient se retrouver en dessous du niveau de la mer d’ici à la fin du siècle. Les prévisions sont d’autant plus alarmantes que, située au bord de la mer de Java, la ville est encore plus vulnérable en période de fortes marées, qui contribuent à refluer les eaux continentales vers l’agglomération. De plus, la nature semble avoir disparu du paysage : l’urbanisation s’est effectuée au détriment des espaces verts et de la mangrove littorale. Il n’y a donc plus d’« éponges » naturelles pour absorber les surplus d’eau.

Une « grande muraille » de sept mètres

Face au caractère répétitif de ces catastrophes et aux perspectives les plus sombres, les autorités indonésiennes se sont engagées dans l’élaboration d’un vaste programme de protection et d’aménagement de l’espace métropolitain et d’une partie de la baie de Jakarta. Sur le modèle de ce que les Néerlandais ont jadis réalisé à grande échelle pour protéger leur territoire, dont 40 % sont situés sous le niveau de la mer du Nord, et inspiré par des experts hollandais, la Jakarta Coastal Development Strategy est une gigantesque opération de planification dont l’objectif annoncé est d’anticiper et de garantir la durabilité d’une aire urbaine qui sera l’une des plus peuplées de la planète à l’horizon 2050. Le coût estimé de ce projet à long terme est de 49 milliards de dollars, soit environ 39,5 milliards d’euros.

Le vecteur principal de cet aménagement repose sur la maîtrise des eaux fluviales et maritimes (cf. carte). Un vaste programme de réorganisation de la canalisation des fleuves côtiers est envisagé afin de mieux orienter les eaux vers la baie, notamment lors des épisodes de pluies tropicales. Mais il s’agit tout d’abord de faire barrage à la montée du niveau de la mer.

Le plan s’appuie sur la construction d’une gigantesque digue protectrice. Cette « grande muraille » offshore ou « mur de mer » devrait s’étirer sur près de 35 kilomètres à travers la baie à environ 8 kilomètres au large de la ville. Sa hauteur pourrait dépasser de 7 mètres le niveau de la mer et s’enfoncer à 16 mètres en dessous, constituant un obstacle efficace contre les vagues. Entre cette digue et le littoral, un ensemble de polders, comme ceux que l’on peut trouver dans la baie de Tokyo ou dans les monarchies arabes du Golfe, doit accueillir la croissance urbaine des prochaines décennies et contribuer à la dédensification de la mégapole.

Cette poldérisation s’accompagnera de la réimplantation de périmètres de mangrove, afin qu’elle s’inscrive dans cette politique de résorption des eaux. Des réservoirs et des stations de pompage doivent également être construits pour recevoir les excédents en période sensible. Ainsi, c’est une « nouvelle Jakarta » qui naîtrait de ces eaux menaçantes. Cependant, si l’achèvement de la construction de la digue est envisagé entre 2025 et 2030, le reste des aménagements devrait durer au moins une ou deux décennies supplémentaires.

Pendant ce temps, la croissance démographique aura continué, et les inondations aussi. Autant dire que le compte à rebours est lancé et qu’il faudra faire vite pour que Jakarta ne sombre pas définitivement sous les eaux. Pour beaucoup d’observateurs, il est déjà trop tard et certains conseillent même d’abandonner la ville à son funeste sort et de créer une nouvelle capitale plus loin dans les terres.

Article paru dans Carto n°27, janvier-février 2015.

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