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Quand le Togo mobilise l’Afrique contre l’insécurité maritime

Des marins camerounais s’apprêtent à aborder un navire au cours d’une inspection. (© DoD)
En octobre 2016, 31 États du continent signaient la Charte africaine sur la sûreté et la sécurité maritimes et le développement en Afrique, dite Charte de Lomé. La piraterie en est restée l’enjeu le plus symbolique, même si elle n’est que l’un des thèmes abordés : pêche illégale, coopération entre les marines, protection de l’environnement marin, économie durable…, la réflexion prend son élan sur tous ces sujets. Le Togo entendait miser sur ses récents efforts pour montrer la voie à suivre. DSI était présent pour la signature du document.

À Lomé, la salle des opérations maritimes ne paie pas de mine. Un petit bureau, ouvert sur l’extérieur, dans lequel les trois opérateurs radio qui se relaient 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 n’ont plus beaucoup d’espace. Sur un mur, quelques écrans affichent les navires circulant dans les eaux togolaises. Sur les ondes, les deux marins présents aujourd’hui vérifient que le relais passe bien avec les voisins béninois et ghanéens, tantôt en français, tantôt en anglais. Ce dispositif, réparti entre deux postes différents, est en place depuis 2007. Les résultats sont bons : la petite marine de 400 hommes est parvenue à faire de son petit morceau d’océan un havre de paix plébiscité par les navires qui circulent dans la région. Depuis la côte, on peut en effet observer à l’œil nu les dizaines de bâtiments qui préfèrent stationner ici plutôt que de patienter à l’entrée de ports considérés comme moins sûrs, à Cotonou notamment, où l’on souffre de l’insécurité en provenance du Nigeria.

Le Togo pouvait donc se présenter en exemple lorsqu’il a reçu les pays de l’Union africaine le 15 octobre dernier. Au cours de ce sommet, on a parlé de la mer comme espace de sécurité commune, mais aussi comme espace de développement potentiel. Avec pour but un meilleur dialogue entre les pays concernés par des problématiques aussi diverses que la piraterie, la pêche illégale ou la pollution maritime. Reste que, comme souvent, il n’est pas évident de confronter les déclarations de bonnes intentions à la réalité opérationnelle de la région.

Une piraterie persistante

En dix ans, il y a eu dans l’ensemble du golfe de Guinée 551 attaques de pirates officiellement renseignées. En 2013, on y recensait encore une trentaine de prises d’otages. Et puis depuis… plus rien ! Le problème est-il réglé ? Évidemment non, sinon le Togo et l’Union africaine n’auraient pas organisé un tel sommet. Alors, comment expliquer cette réduction des chiffres ? Les plus sceptiques soupçonnent les autorités de se faire discrètes sur les incidents pour éviter d’inquiéter les navigateurs et pour maîtriser les coûts des assurances.

Les autorités togolaises aiment en tout cas à dire que c’est là le résultat des efforts engagés à l’échelle régionale. En juin 2013, 24 États signaient déjà le Code de conduite de Yaoundé qui les engageait à échanger des informations et à instaurer un cadre juridique permettant de poursuivre les pirates. Dans cette même logique, un Centre interrégional de coordination a été mis en place dans la capitale du Cameroun, pour faire en particulier le lien entre un Centre régional de la sécurité maritime de l’Afrique centrale, au Congo, à Pointe-Noire, et un autre de l’Afrique de l’Ouest, à Abidjan. Le ministre des Affaires étrangères du Togo, Robert Dussey, a insisté en conférence de presse sur le bon fonctionnement de la coopération entre les États.

Pourtant, en creusant un peu, on se rend compte que la piraterie persiste. La plupart des petits États, comme le Togo, le Bénin, le Ghana, mais aussi un peu plus loin la Côte d’Ivoire, ont effectivement vu baisser le nombre d’attaques. Mais le delta du Niger reste touché dans dans une proportion qui reste inconnue, faute de transparence de la part du Nigeria. On peut légitimement se demander si ces incidents respectent les frontières et évitent de déborder chez les voisins. De même, en haute mer, brigandage, braconnage et piraterie se mêlent régulièrement. L’un des cycles les plus connus, pour les pays du Golfe, est l’impact économique de la pêche illégale sur les pêcheurs. Ces derniers, par désespoir, finissent parfois par se rabattre sur des activités criminelles, dont la piraterie n’est qu’un des visages. Au Nigeria, le problème est encore aggravé par les violences et la corruption qui ravagent le sud côtier.

Robert Dussey, lui, nous assure que les pirates sont des étrangers. Non seulement ils ne viendraient pas de la région, mais ils ne seraient même pas Africains. Il refuse en revanche de donner des nationalités. Les Asiatiques restent pourtant globalement concentrés sur des activités de pêche illégale. Le capitaine de vaisseau Mayo Kossi, commandant de la marine togolaise, explique lui que la dernière action en mer de ce type a eu lieu en juillet 2013 pour intercepter des pirates philippins. Mais la plupart des acteurs, notamment occidentaux, ne donnent aucun crédit à ce constat. Tout juste parle-t-on d’Indiens arrêtés il y a quelques années… après avoir piraté leur propre navire dans une volonté probable d’arnaque à l’assurance.

L’efficacité des contrôles de navires repose en grande partie sur la connaissance des profils des criminels. Il est parfois difficile de distinguer une embarcation servant à la pêche la plus légale qui soit d’une embarcation pirate. Un officier français décrit ainsi le type de détails qui peuvent rassurer lors d’une « approche amicale » de bateaux croisés en mer : « Il y a parfois quinze personnes qui restent pendant des mois en mer, avec des enfants à bord. » L’occasion de dispenser quelques soins médicaux qui amélioreront l’image de la Marine nationale auprès des populations locales… mais qui permettent surtout de récolter les connaissances nécessaires pour identifier les pratiques des pêcheurs, et celles des contrevenants de toutes sortes.

Les marins français confirment que la piraterie est toujours présente dans la zone, et même qu’elle est en augmentation depuis le début de l’année 2016. Le risque est principalement concentré autour du Nigeria. « C’est plutôt du braconnage, précise un officier. Ça reste près des côtes. » « Franchement, ce sont des pieds nickelés, confirme le pacha du Dixmude, le capitaine de vaisseau Éric Lavault. Ce sont parfois des gens qui grimpent aux chaînes des navires au mouillage pour voler une radio. Rien qui menace les intérêts français. La piraterie, pour nous, ce n’est pas le cœur de métier. On n’est pas en Somalie, il n’y a pas d’États faillis. »

Un sommet pour quoi faire ?

Pour le Togo, l’organisation de ce sommet était un pari pour se trouver une place sur l’échiquier diplomatique régional. Il convient de rappeler que l’élection présidentielle de 2005 avait été marquée par d’importantes violences, Amnesty International estimant qu’elles ont coûté la vie à au moins 500 personnes. « Depuis quelque temps, le Togo avait disparu de la scène internationale, ce sommet marque son retour », se félicite le ministre des Affaires étrangères. Recevoir les pays de l’Union africaine pour organiser un effort sécuritaire continental est un vrai symbole pour un Togo revenu à la stabilité. La décision a été prise lors de la 23e session de la Conférence des chefs d’État de l’Union africaine, en juin 2014. Et pourtant, premier échec en novembre 2015 : le sommet est annulé. Il faudra attendre presque un an de plus pour aboutir.

Le pari est réussi avec la présence de 43 délégations dans la capitale togolaise. Avant la grande cérémonie, pourtant, rien n’était encore gagné. Robert Dussey ne criait pas victoire. « Il y a des pays qui sont réticents pour une raison ou pour une autre », concédait-il. Il en fallait quinze pour lancer le processus, 31 pays ont signé la charte de Lomé. Parmi eux, des acteurs incontournables de la lutte contre l’insécurité maritime, comme la Somalie, le Kenya, Madagascar, les Seychelles ou encore le Nigeria, indispensable dans la région. Mais il y a malgré tout quelques grands absents, qui détonnent dans un traité de l’Union africaine : l’Afrique du Sud, le Maroc ou encore la Libye. Le Maghreb dans son ensemble reste d’ailleurs parfaitement invisible dans ce dispositif. La question des migrants, qui devait initialement être évoquée dans le premier projet avorté de novembre 2015, n’aura finalement pas du tout été à l’ordre du jour.

La Charte en elle-même est un agrégat de bonnes résolutions et de rappels de décisions antérieures. Les signataires s’engagent ainsi aussi bien à promouvoir « l’économie bleue » qu’à « réprimer la criminalité transnationale ». Chaque pays s’engage également à « poursuivre les efforts en prenant des mesures appropriées ». Rien de contraignant ni de concret à l’ordre du jour. Mais rien d’étonnant à cela avec ce type de document qui vise avant tout à officialiser un effort collectif des acteurs concernés. De l’aveu du ministre des Affaires étrangères togolais, il s’agit surtout de pouvoir mobiliser un fonds. Celui-ci pourrait être alimenté par les bailleurs habituels que sont les États-Unis, l’Europe ou le Japon. Il permettrait de financer les urgences opérationnelles les plus évidentes et d’aider les pays qui ont le plus de mal à se doter de matériels et de personnels à la hauteur des enjeux.

Reste en effet l’éternelle question des équipements. Le Togo s’est doté de moyens. « Nous sommes partis avec deux patrouilleurs côtiers, témoigne le capitaine de vaisseau Kossi. Aujourd’hui, nous avons des patrouilleurs de haute mer, nous avons acquis des radars et nous pouvons capter des échos jusqu’à 80 milles nautiques. Nous avons aussi une salle de navigation modernisée. Nous n’avons pas besoin d’un porte-avions ou d’un aviso ! ». Rares sont pourtant les marines à pouvoir poursuivre des suspects loin des côtes. Seul le Nigeria, dans la région, se démarque avec des capacités navales supérieures. Certains manquent même d’équipements indispensables, comme le Ghana qui a de vraies lacunes en matière de radars longue portée. Un industriel français nous a confirmé avoir eu des contacts avec des officiers de tous les pays de la région à l’occasion de ce sommet. Mais il s’est montré sceptique sur leur volonté de consacrer des moyens importants : « Il faut être pragmatique et proposer des solutions gérables financièrement. Les militaires comprennent bien les besoins. Mais c’est plus une question de mise en musique au niveau politique. » Un autre a confirmé que si les marins rencontrés se montraient toujours intéressés par les offres qui leur étaient faites, l’échelon politique suivait rarement et qu’il restait rare que ces contacts débouchent sur quelque chose de concret.

La France, « tonton » incontournable

Avant le sommet lui-même, le Togo avait organisé toute une semaine de conférences, d’ateliers et de rencontres entre les professionnels du secteur maritime. Et pour clore cet événement, c’est le ministre de la Défense français, Jean-Yves Le Drian, qui a pris la parole : « Par cette manifestation, l’Afrique fait œuvre de pionniers. Je ne pense pas que les chefs d’État européens se soient déjà rencontrés pour parler de sécurité maritime. C’est une première. » Tout comme lors des Forums de Dakar, le ministre a valorisé l’effort tout en renouvelant les promesses : « La France est présente pour la sécurité depuis 1990. Chaque année, un navire français est présent pour soutenir les marines africaines. »

La mission « Corymbe » est effectivement un sujet incontournable en matière de sécurité maritime dans la région. À tel point que, la veille de la signature de la Charte de Lomé, Jean-Yves Le Drian recevait sur le BPC Dixmude, en rade dans le port, quatre chefs d’État de la région. Accompagné du patrouilleur de haute mer Commandant Ducuing, le porte-hélicoptères rappelle le rôle de la France dans le golfe de Guinée. Cette opération a vocation à protéger les intérêts français en Afrique de l’Ouest et centrale. La présence permanente depuis plus de vingt-cinq ans permet d’évacuer des ressortissants en cas de crise (ils sont 80 000 dans le Golfe), de sécuriser des axes logistiques maritimes ou encore de récolter du renseignement.

Mais la mission des marins français est également fondamentalement diplomatique. Au cours de ce mandat, le Dixmude et le Commandant Ducuing ont multiplié les manœuvres avec leurs homologues africains. Le plus gros exercice a été « NEMO » (Navy’s Exercise for Maritime Operations), mené en septembre 2016 en coopération avec le Cameroun, le Bénin, le Nigeria, le Togo, la Côte d’Ivoire et le Ghana, en collaboration avec les différentes instances de sécurité maritime de la région. Des Américains y ont également participé. L’objectif était de jouer différents scénarios allant du contrôle d’un navire pratiquant la pêche illégale en passant par la prise d’otages, afin de tester les dispositifs de communication entre marines des différents pays participants. Le BPC a fait office de plastron, ses dimensions et sa forme étant assez comparables à celles… d’un thonier.

« Corymbe » a également permis, rien que sur ce mandat, de former des marins de plusieurs pays africains. À bord du Dixmude, on nous a expliqué que « plus de 100 personnes du Sénégal, de Côte d’Ivoire, de Guinée équatoriale, du Congo ont été formées par des marins experts en protection et intervention ». D’autres instructions ont porté sur des aspects mécaniques avec la maintenance des principaux équipements de bord. Lors d’une escale à Téma, ce sont enfin 45 Ghanéens qui ont suivi des modules de sécurité à bord (incendie notamment), de conduite nautique et d’intervention sur un bâtiment suspect. Les arrêts réguliers des deux navires français dans des ports du Nigeria, du Bénin, du Togo, du Sénégal, du Ghana ou encore du Cameroun ont multiplié les occasions de contacts.

« C’est la même logique de mentoring que l’on peut avoir sur d’autres opérations au sein de l’armée de Terre, explique l’officier opérations du Dixmude. L’objectif, c’est de pouvoir passer au niveau supérieur et de faire des patrouilles communes. […] Le niveau [des marines de la région] est assez aléatoire. Je suis venu il y a huit ans, je vois tout de même une sacrée montée en puissance. Il y a une réelle dynamique. »

D’autres problèmes qui contribuent à l’insécurité

Pourtant, la piraterie n’est pas plus le principal problème de la région que la priorité des marins français. Derrière cette criminalité se cachent bien d’autres difficultés. L’une des plus importantes reste la pêche clandestine. Des navires viennent en effet piller les fonds marins, sans aucun respect des normes et de l’équilibre environnemental. Si les diplomates se retiennent de donner des nationalités, tous les yeux restent braqués sur l’Asie et en particulier sur la Chine. Le manque à gagner pour les États côtiers s’élèverait chaque année à 170 milliards de francs CFA, soit 258 millions d’euros. Cette concurrence illicite fait perdre aux pêcheurs légaux un revenu vital et peut contribuer à les pousser vers l’illégalité. La question est également environnementale et économique puisque le poisson ne cesse de se raréfier à proximité des côtes, poussant les marins toujours plus loin… dans des eaux plus difficiles à contrôler pour les forces de sécurité.

Les flux de trafics illégaux restent également importants, même s’ils circulent majoritairement plus au nord du golfe de Guinée. La multiplicité des échanges entre mouvements terroristes, cartels de la drogue en Amérique du Sud et réseaux de trafiquants en Afrique complexifie les problèmes sécuritaires. « Ces ennemis non conventionnels ont aujourd’hui des moyens largement supérieurs à ceux de chacun de nos États, plaide l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou. En coopérant, on rééquilibre les forces. Il faut dépasser le golfe de Guinée. Il y a des choses qu’on peut faire entre le Togo et le Bénin. Et il y a des choses pour lesquelles il faut unir toutes les puissances. »

D’autres problèmes peuvent paraître moins urgents dans le golfe de Guinée qu’ailleurs. La question des migrants, par exemple, n’est manifestement pas aussi catastrophique qu’en Méditerranée. Pourtant, plusieurs sources nous ont confirmé qu’il arrivait que des embarcations circulant le long des côtes permettent à des clandestins, souvent en provenance du Nigeria, de chercher refuge ailleurs. Mais Lomé ne compte pas suspendre l’effort. Le gouvernement espère que, désormais, de telles rencontres pourront avoir lieu tous les deux ans pour amener les acteurs à dialoguer, échanger et proposer des solutions aux différents problèmes du continent.

Article paru dans DSI n°127, janvier-février 2017.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Journaliste indépendant spécialisé dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek travaille principalement pour les rédactions de Radio France Internationale (RFI), La Vie et du mensuel Défense et Sécurité Internationale (DSI). Doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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