Grands Dossiers de Diplomatie

Immigration : que reste-t-il du rêve américain ?

Reçu ici en août 2016 par le président mexicain Enrique Peña Nieto, le candidat Donald Trump devenu président des États-Unis veut tenir sa promesse de campagne de construire un mur entre les deux pays. Si le décret lançant sa construction a été signé le 25 janvier 2017, le Mexique refuse de la payer. (© Xinhua)
À la veille du scrutin présidentiel de 2016, le pays est en pleine mutation. Une fraction importante de l’électorat tente de composer avec l’érosion des mythes fondateurs de la nation américaine : le « Melting Pot » semble s’atrophier au même rythme que l’« American Dream » (cet ascenseur social fondé sur l’entrepreneuriat, le travail et l’innovation) – et les attaques répétées de Donald Trump semblent enterrer ce qu’il en restait.

Huit années après la crise financière qui a laissé la classe moyenne américaine exsangue, les États-Unis ont retrouvé le chemin de la croissance économique… mais ont laissé sur le bord du chemin un grand nombre d’Américains qui ne ressentent pas les effets de la reprise. En effet, la place de la classe moyenne diminue rapidement, de même que le revenu médian. Au même moment, les États-Unis ont dépassé les 300 millions d’habitants, confirmant leur puissance démographique et leur attractivité : le Pew Research Center prévoit ainsi que le nombre d’immigrants de première génération va atteindre d’ici 2065 un record – avec 17,7 % de la population.

L’immigration au cœur de la mutation démographique et des débats politiques

En toile de fond, il y a le fait que le portrait démographique des États-Unis est en pleine métamorphose. D’ici 2044, les Américains blancs (non hispaniques) seront une minorité aux États-Unis (1) et dès à présent, l’immigration a déjà redéfini le profil démographique du pays. En effet, d’ici 50 ans, les Asiatiques représenteront plus du tiers des immigrants, devenant ainsi un groupe démographique plus important que la minorité afro-américaine (2). Dans le même temps, la croissance rapide de la population hispanophone alimente véritablement le débat identitaire aux États-Unis – énoncé par Samuel Huntington dès 2005 (3) – tandis que l’immigration en provenance d’Amérique centrale, souvent représentée comme une menace, est devenue le bouc émissaire de la vindicte trumpienne. Cette évolution rapide de la société américaine s’est doublée d’une polarisation alimentée par la frange extrême du parti républicain (éperonnée il y a de cela deux décennies par le Contract with America de Newt Gingrich) aux dépens de factions plus modérées, largement éclipsées depuis l’élection de Barack Obama (4). La classe moyenne blanche, électorat traditionnel du Grand Old Party, se paupérise et s’atrophie : ce faisant, le discours populiste de Donald Trump, axé sur l’immigration et particulièrement l’immigration illégale pour expliquer les déboires des cols bleus américains, y a trouvé une résonance toute particulière. Dans ce contexte, la réforme de l’immigration est devenue un enjeu central et polarisant de l’élection et ce, bien que l’administration Obama ait reconduit à la frontière un nombre record d’immigrants illégaux et que le flux migratoire se soit inversé – depuis la crise de 2008 en effet, le nombre d’immigrants illégaux a chuté constamment pour tomber au plus bas depuis 2003 (10,9 millions) (5) : ils sont de plus en plus nombreux à quitter le territoire américain. Au cours des six dernières années pourtant, le Parti démocrate a tenté de faire adopter le DREAM Act (Development, Relief and Education for Alien Minors, déposé devant le Congrès en août 2001) pour permettre de régulariser le statut de plusieurs millions d’immigrants illégaux (parmi ceux arrivés aux États-Unis alors qu’ils étaient mineurs, ayant terminé des études secondaires). Toutefois, l’hostilité de la Chambre des représentants (républicaine) et l’arrivée massive de mineurs non accompagnés à la frontière à partir de l’été 2014 ont mis un terme à ces ambitions ; d’autant que l’année électorale 2016 s’est amorcée avec un candidat de téléréalité – Trump – qui a fait de l’immigration son thème de prédilection et du mur avec le Mexique un programme.

L’immigration au cœur des élections

La candidature de Donald Trump à l’investiture républicaine et subséquemment sa campagne officielle ont été émaillées dès le début de déclarations-chocs incendiaires. Dès l’annonce officielle de sa candidature à l’investiture républicaine en juin 2015, ce bouillonnant candidat a dénoncé l’ouverture américaine et l’immigration mexicaine, affirmant que les États-Unis étaient devenus la « décharge à ciel ouvert des problèmes du monde. (…) Que le Mexique n’envoie pas ses meilleurs citoyens (…), mais des gens à problèmes. Et qui amènent avec eux les problèmes de drogue, de criminalité. Ce sont des violeurs ». Ce discours, qui devait être emblématique du ton du programme de Trump, a en fait défini les termes de la campagne à l’investiture républicaine : la question de l’immigration a alors pris une place centrale dans les débats. En effet, d’une part, le discours de Trump a entraîné un durcissement du discours des autres candidats à l’investiture, qui ont mis davantage en valeur leur plan de restriction de l’immigration et de fortification des frontières – avec le Mexique, mais aussi avec le Canada. D’autre part, il a autorisé l’expression publique et décomplexée des discours qui avaient été réprimés en 2012 (la candidature d’Herman Cain, par exemple, en avait fait les frais), aux accents de plus en plus xénophobes.

Le discours de Donald Trump en matière d’immigration s’appuie sur deux éléments centraux : l’amalgame entre immigration et terrorisme, d’une part, et la menace que représente l’immigration non documentée pour la sécurité interne et économique, d’autre part. Mobilisant les récents exemples de terrorisme islamique (San Bernardino, Miami, Paris), Trump alimente le climat déjà très anxiogène et les suspicions envers les immigrants, alors qu’il utilise à profusion les amalgames entre terrorisme, immigration et islamisme – le mythe de la cinquième colonne s’infiltrant progressivement dans les propos des candidats. D’où sa proposition d’interdire temporairement l’immigration de musulmans en sol américain et sa volonté d’imposer un examen de valeurs à tout candidat à l’immigration. Dans un contexte économique fragile, où la robotisation des emplois affecte directement le taux d’activité – et la ratification du partenariat Transpacifique pourrait avoir un impact analogue –, l’amalgame entre immigration et perte d’emploi permet de désigner un bouc émissaire, une cible facile. L’attrait de ce discours est particulièrement élevé dans les régions américaines où les effets de la crise économique de 2008 perdurent, notamment dans la « Rust Belt » et le Sud-Est. En ce sens, Trump est parvenu à canaliser les frustrations d’une part de l’électorat républicain qui ne se retrouve plus dans les positions de l’establishment du parti, qui se sent déconnecté des élites et de Washington, surfant sur une vague de populisme qui prend ses racines dans le milieu des années 1990. Il offre également un débouché politique, une voix « légitime » à des groupuscules d’extrême droite et des milices patriotiques dont le nombre, selon le Southern Poverty Law Center, ne cesse d’augmenter depuis 8 ans (6).

L’illusion de l’emmurement pour répondre à l’anxiété sécuritaire

La crispation autour des enjeux sécuritaires incarnée par l’assimilation de l’immigration et du terrorisme se manifeste de manière récurrente dans les cycles électoraux depuis 2012. Dès les élections de mi-mandat de 2014 d’ailleurs, des candidats aux élections congressionnelles de l’Arkansas et du New Hampshire avaient établi un lien entre cartels de la drogue mexicains et terrorisme, affirmant que les premiers pourraient faciliter l’infiltration d’agents de l’État islamique en territoire américain. Mais cette tendance s’est substantiellement accentuée avec les discours incendiaires de Donald Trump qui utilisent et alimentent cette anxiété, attisée plus encore par les attentats en Europe, et surtout ceux de San Bernardino fin 2015 et d’Orlando en juin 2016 en sol américain, ramenant l’enjeu terroriste en tête des préoccupations des Américains, devant l’économie, le contrôle des armes à feu, l’emploi et l’éducation (7).

C’est dans ce climat anxiogène que la solution – à la fois à l’immigration clandestine et à la menace terroriste islamiste – d’un mur à la frontière méridionale du pays, méthode tout à la fois visible et spectaculaire, a été brandie par le candidat républicain, Donald Trump :

[Huit Syriens viennent d’être arrêtés à la frontière sud, alors qu’ils essayaient de rejoindre les États-Unis. L’État islamique peut-être ? Je vous l’avais dit. NOUS AVONS BESOIN D’UN BON GROS MUR ! (traduction de la rédaction)]

Alors que 1125 kilomètres de la frontière avec le Mexique, soit près du tiers de la ligne de démarcation, sont déjà murés, le plan de Donald Trump est un projet pharaonique, une infrastructure qui viendrait grever plus encore une dette publique galopante.

Car l’érection d’un mur, de l’expropriation des terrains à sa construction effective, varie en moyenne, selon un rapport du Government Accountability Office (8), entre 900 000 et 4 millions d’euros par kilomètre, pour culminer à 5,7 millions d’Euros par kilomètre dans la réserve naturelle des montagnes Otay et Smuggler Gutch près de San Diego. Comme pour n’importe quel ouvrage public, le coût d’entretien est également considérable : le Customs and Border Protection aux États-Unis évalue à 5,8 milliards de dollars le coût de fonctionnement du mur existant sur les 20 prochaines années (9). D’une part, le plan de Donald Trump d’hérisser l’intégralité de la frontière mexicano-américaine d’un mur est peu réaliste car les zones désertiques et montagneuses, parfois isolées, supposent des moyens considérables – ne serait-ce que pour tracer des routes, inexistantes, vers la ligne de démarcation. D’autre part, ce projet est un désastre diplomatique, et ce malgré sa visite au Mexique le 31 août dernier : Trump prévoit que le Mexique paie pour le mur, alors que les États-Unis, qui ont externalisé leur frontière, se reposent justement sur ce dernier pour « filtrer » les migrants venus d’Amérique centrale.

Ce projet de mur bénéficie pourtant du soutien du syndicat principal des Border Patrol qui, pour la première fois de son histoire, a appuyé une candidature dans une élection présidentielle (10) et alors même que les échelles de fortune s’empilent le long de la barrière, côté mexicain et tandis que les trafiquants multiplient les méthodes de contournement, sous le mur (comme à Nogales, où un 115e tunnel vient d’être découvert) ou par-dessus le mur (en usant de drones, ou de rampes). Si l’efficacité du mur frontalier reste donc à démontrer [cf. Diplomatie Les Grands Dossiers no 31, p. 20-23], les partisans de Trump par contre, estiment à 79 % qu’il est la panacée, contre seulement 10 % pour ceux de Clinton – preuve que la polarisation est grande dans les solutions avancées dans le débat migratoire.

Un discours qui divise le Parti républicain

Bien qu’électrisant pour une partie de la population américaine, le discours de Trump sur l’immigration ne peut être transposé ni à l’ensemble de la population américaine, ni à l’ensemble du « Grand Old Party » : la position dominante est beaucoup plus nuancée. Dans un premier temps, il y a une claire division entre électeurs : 78 % des démocrates considèrent que les immigrants sont une force pour les États-Unis, alors que seuls 35 % des républicains défendent cette vision (11). Si la virulence des propos de Trump enflamme les débats et mène à des confrontations entre démocrates et républicains, elle est également source de division au sein même du Parti républicain. En effet, dans plusieurs sonxdages réalisés à la sortie des points de vote des primaires, les électeurs républicains se sont majoritairement dits en opposition à la politique d’expulsion massive proposée par Trump (12), plusieurs caciques du parti (aucun ancien président ni même le gouverneur de l’Ohio, où elle se déroulait, n’a assisté à la convention de juillet 2016), de même que des Congressmen, qui sont également en campagne pour le 8 novembre, se sont dissociés du candidat officiel de leur parti.

Pour autant, la surmédiatisation des propos controversés de Trump et la popularité de ses rassemblements ont pu créer l’illusion d’un soutien global envers cette rhétorique alors que sa position face à l’immigration ne peut être considérée comme représentative de l’opinion publique américaine. D’autant plus que le candidat controversé s’est montré versatile, oscillant entre un discours xénophobe et radical (érection d’un mur tout le long de la frontière, expulsions massives inconditionnelles et tests idéologiques d’admission) et des tentatives de rallier les électeurs plus modérés du Parti républicain (avantages d’un mur virtuel, expulsions des migrants non documentés ayant un dossier criminel et non plus de la totalité des « illégaux » présents sur le sol américain, propositions édulcorées sur le Mexique et l’ALÉNA). Malgré une visite surprise au Mexique le 31 août et des propos très tempérés en présence du président mexicain, le soir-même, Trump présentait un plan en matière d’immigration, plus dur encore que tout ce qui avait été dit dans les mois précédents, allant de la construction d’un mur infranchissable à la restriction de l’immigration « légale », en passant par la militarisation de la frontière.

Le sentiment d’insécurité aux États-Unis se cristallise sur deux éléments qui tendent à se confondre dans la psyché populaire : le terrorisme islamiste et l’immigration. Or, depuis 2001, les attentats d’extrême droite et islamistes cumulés ont fait 136 morts, alors qu’il y a eu 400 000 morts par armes à feu, dont 430 dans une tuerie de masse (13). Pour autant, d’un bord à l’autre du spectre politique, l’insécurité ne se focalise ni sur les armes à feu, ni sur les mouvements d’extrême droite et les crimes haineux – en croissance, notamment à l’égard des musulmans. La rhétorique incendiaire adoptée par Donald Trump est en fait largement la résultante d’une grande implantation de ces groupes et du discours xénophobe dans les médias, mais aussi de la manière de parler d’immigration et de qualifier les relations raciales (14). Ce qui n’était à l’origine sans doute qu’un discours opportuniste électoraliste a ainsi tous les risques de redéfinir la manière de faire campagne dans l’avenir, et de manière plus immédiate, de redessiner la fabrique des politiques publiques en matière d’immigration. La réalité du Melting Pot est depuis longtemps disputée, mais 2016 pourrait marquer la fin de ses mythes fondateurs, qui, pourtant, constituaient le socle du rêve américain.

Notes

(1) Sandra L. Colby, Jennifer M. Ortman, « Projections of the Size and Composition of the U.S. Population : 2014 to 2060 », Census Bureau, P25-1143, mars 2015.

(2) D’Vera Cohn, Future immigration will change the face of America by 2065, Pew Research Center, 5 octobre 2015.

(3) Samuel P. Huntington, « Who are We? The Challenges to America’s National Identity », Simon & Schuster, 2005.

(4) Matt A. Barreto, Betsy L. Cooper, Benjamin Gonzalez, Christopher S. Parker, Christopher Towler (2011), The Tea Party in the Age of Obama: Mainstream Conservatism or Out-Group Anxiety?, in Julian Go (dir.), Rethinking Obama, Political Power and Social Theory, vol. 22, p. 105-137.

(5) Robert Warren, « US Undocumented Population Drops Below 11 Million in 2014, with Continued Declines in the Mexican Undocumented Population », Journal on Migration and Human Security, vol. 4, 1, 2016, p. 1-15.

(6) The Southern Poverty Law Center, « The Year in Hate and Extremism », Intelligence Report, no 160, printemps 2016.

(7) Selon l’institut Gallup, « American Public Opinion, Terrorism and Guns », 13 juin 2016.

(8) United States Governement Accountability Office, « Secure Border Initiative Fence Construction Costs », GAO-09-244R, janvier 2009.

(9) Richard M. Stana, « Border Security – DHS Progress and Challenges in Securing the U.S. Southwest and Northern Borders », Déposition devant le Committee on Homeland Security and Governemental Affairs, US Senate, GAO-11-508T, 30 mars 2011.

(10) Joe Davidson, « Border Patrol agents union endorses Trump », The Washington Post, 30 mars 2016.

(11) Pew Research Center, Americans’ views of immigrants marked by widening partisan, generational divides.

(12) CNN Politics, « Republican Exit Polls ».

(13) D’après le décompte du magazine Mother Jones, basé sur une définition de la tuerie de masse qui n’inclut pas les meurtres multiples. Voir leur base de données à jour, consultée le 14/09/16. Lire aussi : Chaire Raoul-Dandurand, L’Effet 11-Septembre, Québec, Septentrion, 2016.

(14) Kristina M. Campbell, A Dry Hate: White Supremacy and Anti-Immigrant Rhetoric in the Humanitarian Crisis on the U.S.-Mexico Border, West Virginia Law Review , no 117, printemps 2015, p. 1081.

Article paru dans Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 35, octobre-novembre 2016.

À propos de l'auteur

Élisabeth Vallet

Élisabeth Vallet

Directrice de l’Observatoire de géopolitique à la chaire Raoul-Dandurand, professeure associée au département de géographie de l’UQAM et co-chercheure dans le projet « Borders in Globalization ».

À propos de l'auteur

Andréanne Bissonnette

Andréanne Bissonnette

Andréanne Bissonnette est coordonnatrice de l'Observatoire sur les États-Unis - Chaire Raoul Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Université du Québec à Montréal (UQAM).
Ses domaines d'expertises sont : frontières et murs frontaliers ; femmes et migration ; immigration ; États-Unis ; Mexique ; Amérique latine; femmes et politique

Dans notre boutique

Pin It on Pinterest

X