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La drogue, éternelle partenaire du combattant dans la guerre

La drogue, éternelle partenaire du combattant dans la guerre
Des soldats américains au Vietnam prennent la file pour un test d’urine devant permettre la détection d’héroïne, avant leur retour aux États-Unis. Jusqu’à 20 % des troupes de Washington ont développé une addiction à la drogue. (© US Army)
On n’y pense pas toujours, mais les drogues sont omniprésentes sur les champs de bataille depuis que l’homme fait la guerre. C’est en tout cas la thèse avancée par Lukasz Kamienski dans Shooting Up: a History of Drugs in Warfare, récente traduction en anglais de son ouvrage paru en polonais en 2012. Les drogues sont en général utilisées pour renforcer les combattants, tant physiquement que psychologiquement. Mais elles peuvent aussi servir d’armes. Petit tour d’horizon des différentes expériences menées, d’un conflit à un autre, à travers le temps et l’espace.

S’il y a bien une chose qui est récurrente à travers l’histoire, c’est la guerre. Et, d’après le politologue polonais Lukasz Kamienski, s’il y a bien une chose qui est récurrente dans la guerre, c’est l’usage de drogues et psychotropes en tous genres. Les États ont souvent dû se pencher sur un cruel dilemme, entre le contrôle des stupéfiants consommés par leurs populations, considérés comme nuisibles, et ceux fournis à leurs combattants, indispensables pour améliorer leurs performances au combat.

Qu’elles soient naturelles ou chimiquement créées, les drogues peuvent augmenter les capacités des soldats avant, pendant et après le combat. Jusque dans les années 1930, la plupart des substances étaient tolérées au sein même des sociétés. Elles étaient consommées aussi bien par le peuple que par les combattants, même si le sujet reste largement tabou dans les armées. Il l’est devenu encore plus par la suite, quand les gouvernements de nombreux États ont commencé à interdire la plupart des stupéfiants. Cette peur des États a été renforcée par la circulation d’un certain nombre de rumeurs. Pendant la Première Guerre mondiale, les Britanniques ont littéralement été pris de panique à l’idée que leurs vétérans puissent répandre la cocaïne à travers tout le pays. Au Vietnam, les articles de presse sur la dépendance des boys aux drogues ont semé le même type de craintes, à tel point que le président Nixon a lancé une vaste – et peu efficace – campagne de dépistage. Les militaires, eux, ont à chaque fois assuré que ces rumeurs n’étaient pas fondées.

Qu’elles soient disponibles dans la nature ou chimiquement synthétisées, les drogues peuvent servir à améliorer les capacités physiques de l’homme : réduire le sommeil et la faim, augmenter les réflexes, neutraliser la perception des blessures ou de la peur. Elles permettent aussi de le calmer après les combats, pour lutter contre le traumatisme ou les regrets, avec des effets apaisants et décontractants. Enfin, certaines forces ont utilisé des drogues comme des armes contre leurs ennemis, même si cette démarche est restée plus marginale que les deux premières, faute de trouver les bons moyens d’atteindre l’adversaire.

Le soldat renforcé

La première chose que les hommes ont cherché à renforcer chez le soldat, c’est sa capacité à résister à la peur. Et très tôt, l’alcool s’est imposé comme un moyen de se donner du courage qui a traversé les âges. Les hoplites grecs partaient au combat après avoir bu d’importantes quantités de vin. Les Aztèques consommaient du pulque, un alcool local renforcé d’herbes et d’épices aux effets narcotiques. À Austerlitz, Napoléon a fait distribuer aux troupes une triple ration de brandy, ses ennemis à Waterloo lui préférant le rhum. Cette fourniture était parfaitement réglementée : au XVIIe siècle, la Royal Navy attribuait à chaque marin une demi-pinte de rhum par jour. George Washington voyait cette ressource comme un indispensable dont l’approvisionnement devait être pris en compte dans les plans de bataille. Le maréchal Pétain disait que « de tous les approvisionnements envoyés à l’armée pendant la guerre, le vin était certainement le plus attendu et apprécié par le soldat ». L’alcool n’était pas qu’un moyen de se donner du courage. Il a pendant longtemps été considéré comme un médicament efficace. Il permettait de tenir dans le froid, de surmonter la fatigue des longues marches et de rendre le corps plus résistant aux maladies. Les drogues arrivées par la suite sur le marché du champ de bataille avaient souvent les mêmes intérêts médicaux, avant d’être considérées comme des narcotiques.

Parmi nos plus lointains ancêtres, certains ont opté pour une autre solution : les champignons. Différentes variétés d’amanites ont été consommées par les guerriers qui profitaient de leurs vertus hallucinogènes. C’est probablement de là que vient la légende des berserkers, ces guerriers vikings dont on dit qu’ils étaient envahis par les esprits d’animaux. L’amanite fait perdre la conscience de la réalité et peut donner l’impression de se transformer en autre chose. Elle peut aussi générer un effet de micropsie, qui fait croire au consommateur que tout ce qu’il voit est plus petit. L’élite viking pouvait ainsi foncer sur le champ de bataille sans peur, sûre de triompher de minuscules ennemis, sans percevoir la douleur découlant des blessures reçues. En Sibérie, d’autres tribus avaient les mêmes pratiques, liées au chamanisme, associant la prise de stupéfiants à un rituel spirituel favorable à la bataille à venir. Les Zoulous, à la fin du XIXe siècle, continuaient de préparer des décoctions à base de champignons et d’herbes pour rendre leurs combattants plus puissants. Ils terrifieront les Anglais. Ailleurs, on trouvait aux feuilles de coca une capacité précieuse : celle d’augmenter l’endurance et le rythme cardiaque. Un avantage certain pour les messagers incas, puis pour l’ensemble des armées sud-américaines, amenés à parcourir de longues distances à des altitudes où l’oxygène se raréfie. C’était également un coupe-faim et un coupe-soif permettant de réduire les rations. Plus tard, au XXe siècle, les composés chimiques ont pris le relais, même si certains produits, notamment l’alcool, continuaient d’être largement consommés. La cocaïne fut d’abord synthétisée en Allemagne et appréciée par les militaires pour son rôle de coupe-faim, permettant de réduire les besoins en vivres de 15 à 20 %. Pendant la Première Guerre mondiale, des quantités considérables de cette drogue furent distribuées aux soldats de toutes les armées, qui n’en étaient pas toujours informés, car on la mêlait à leur nourriture. Elle renforçait également leurs réflexes et était utilisée comme médicament pour soigner toutes les maladies.

Rapidement, ce sont les amphétamines qui sont devenues un produit clé. Hitler en fut l’un des plus fervents consommateurs, avec des cocktails explosifs grimpant à 150 pilules diverses et variées par semaine. Elles permettent de réduire massivement les besoins en sommeil et en nourriture, tout en contrôlant la douleur. Il fallut attendre 1942 pour que l’on commence à s’inquiéter des effets négatifs : une très forte dépendance et, faute d’une consommation régulière, une fatigue accrue et des pertes de contrôle. La perturbation des cycles de sommeil imposait d’équilibrer avec des narcotiques. Mais ce qui était alors perçu comme un médicament permettait d’augmenter largement les réflexes au combat. On a donc fait avec. Les Allemands distribuaient même des barres au chocolat remplies de métamphétamines, les Fliegerschokolade pour les pilotes et les Panzerschokolade pour les équipages de chars. Churchill aussi en était un gros consommateur et y ajoutait des barbituriques, comme il l’a lui même raconté dans ses mémoires.

Lors des derniers conflits, les grandes armées modernes ont continué d’expérimenter des médicaments assimilables aux amphétamines. L’une des principales raisons est de pouvoir maintenir éveillés des militaires qui doivent parfois renoncer au sommeil pendant plusieurs jours d’affilée. En 1989, durant l’opération de l’invasion du Panama, l’Air Force américaine a imposé aux pilotes de prendre de la dextroamphétamine lors de leurs vols retours et avant l’atterrissage. C’est en effet au cours de cette phase que le risque est critique : le relâchement après une forte dose de tension et d’adrénaline favorise l’endormissement. Les Français ont fait la même chose avec le modafinil, une substance causant moins d’effets secondaires, testé sur des légionnaires pendant la première guerre du Golfe, puis sur des pilotes et d’autres fantassins les années suivantes. Cette substance, qui n’entraîne pas d’insomnie par la suite et ne demande donc pas de contre-médication, a ensuite été utilisée par les pilotes américains en Afghanistan en 2001, permettant à des équipages de mener des opérations allant jusqu’à quatre-vingt-cinq heures sans dormir.

Mais si la lutte contre le sommeil est un enjeu récurrent, son inverse est tout aussi vrai. En périodes de combats intenses, les soldats sont de plus en plus amenés à se battre la nuit et à se reposer le jour. Cela implique de pouvoir dormir malgré la lumière et le bruit, nuisibles aux cycles de sommeil. Même problème pour la gestion du jetlag. Les laboratoires pharmaceutiques continuent de travailler à développer des somnifères permettant d’optimiser les cycles de sommeil afin d’assurer une meilleure récupération, même dans de mauvaises conditions. Les groupes insurgés ou terroristes ont exactement les mêmes pratiques. Les attaquants de Bombay, en 2008, avaient consommé un curieux cocktail de cocaïne, d’amphétamines et de LSD. Cette dernière substance, hallucinogène, suscite des interrogations chez les policiers, qui ne comprennent pas pourquoi elle a été utilisée puisqu’elle réduit les compétences. Mais cette médication a probablement aidé le commando à tenir tout le temps qu’a duré le siège (près de quatre jours). De nombreux témoignages de guérilleros et de djihadistes révèlent que la prise d’une multitude de stupéfiants leur permet de booster leur moral, leur concentration au combat et leurs réflexes, tout en réduisant les effets de la faim et de la fatigue. Dans un autre registre, les enfants soldats sont largement placés sous stupéfiants. La fourniture massive de cocaïne, d’amphétamines et de marijuana augmente leur cruauté et leur moral, les rendant capables de violences incontrôlables. Une accoutumance qui rend encore plus difficile leur démobilisation lorsqu’ils sont capturés.

Ces différents groupes se servent des drogues pour améliorer leurs capacités, mais aussi pour récompenser leurs combattants. Le khat, l’héroïne ou même des médicaments peuvent ainsi être distribués pour féliciter les hommes de leurs prouesses au combat, comme on le ferait avec de l’alcool. Si les groupes armés du Libéria, de Sierra Leone, de Somalie ou d’Ouganda ont eu une approche totalement anarchique de ces produits, sans vraie réglementation, d’autres organisations en gèrent la distribution. En Bosnie, en Colombie, au Congo ou encore en Tchétchénie, la drogue était distribuée par les commandants afin d’encourager les troupes à la discipline. Dans d’autres cas, comme les insurrections irakiennes et Al-Qaïda, la consommation de drogue reste individuelle et la hiérarchie l’ignore ou la tolère plus ou moins.

Contrôler l’esprit

La plupart des drogues, ainsi que l’alcool, jouent également un important rôle de cohésion dans les groupes de combat. À toutes les époques, ils sont consommés en groupe, souvent pour valider les liens de la fraternité d’armes autour d’un geste commun. Que ce soit avant le combat, dans une action initiatique et rituelle, ou après, dans un réconfort collectif, la prise de ces substances est rarement solitaire.

Un certain nombre de produits permettent aussi de gérer l’après-bataille. Après avoir affronté l’horreur, les soldats s’en servent pour décompresser. Historiquement, l’alcool a joué ce rôle apaisant dans nos contrées. Ailleurs, notamment dans le monde arabo-musulman, on y a renoncé pour des raisons religieuses et on l’a remplacé par le haschisch. Lors de la campagne d’Égypte, les armées de Napoléon furent bien obligées de faire de même, faute de pouvoir s’approvisionner en alcool. Mais cette substance ayant des effets relaxants importants, sa consommation réduisit la qualité des troupes et l’empereur dut finalement l’interdire. L’opium a été utilisé de la même manière, notamment lors de la guerre de Sécession aux États-Unis. Prescrit comme un médicament, il permettait de lutter contre toutes sortes de troubles : migraines, dépression… et même masturbation. Les quantités administrées aux blessés étaient telles que 400 000 soldats finirent dépendants.

Ce besoin de se soulager après la bataille génère parfois une automédication massive, lorsque l’institution ne prend pas en charge la prescription de drogues ou de médicaments. Le cas le plus flagrant est le Vietnam, où les soldats américains se shootaient à tout ce qu’ils pouvaient trouver. Selon une publication de 1973 du Special Action Office for Drug Abuse, ils étaient 92 % à consommer de l’alcool, 69 % de la marijuana, 38 % de l’opium, 34 % de l’héroïne, 25 % des amphétamines et 23 % des barbituriques. Si le phénomène a fait l’objet d’une forte médiatisation, les militaires estiment que les soldats restaient prudents et qu’ils ne se droguaient qu’après les combats, de peur de mourir bêtement s’ils n’étaient pas en état avant. Le taux de soldats déclarant consommer régulièrement des stupéfiants passe même de 11 % avant le déploiement à 10 % après (43 % sur le théâtre). Les Soviétiques ont connu exactement le même problème en Afghanistan, remplaçant l’alcool trop coûteux par de la marijuana et de l’opium.

Plus récemment, ce sont les antidépresseurs qui ont pris le relais et ont été largement prescrits. Finalement, les armées ont peiné – et le font toujours – à gérer les addictions de soldats touchés par des syndromes post-traumatiques. Aujourd’hui encore, des recherches sont menées pour trouver des substances moins nocives qui permettent de contrôler les souffrances psychiques, notamment à partir de dérivés du LSD.

Neutraliser l’ennemi

Les stupéfiants peuvent aussi être utilisés comme des armes, directement contre l’ennemi. L’un des plus vieux exemples connus est celui des Carthaginois, deux siècles avant Jésus-Christ, qui ont neutralisé une tribu africaine en laissant derrière eux du vin contaminé à l’atropine. La substance rendit tous les gourmands malades et les mit hors de combat. Plus récemment, les moudjahidines afghans ont développé les mêmes logiques face aux Soviétiques. Chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, ils abandonnaient des stocks d’opium et de marijuana destinés à affaiblir le niveau opérationnel des soldats ennemis qui consommaient de manière incontrôlée ces drogues réduisant les réflexes et l’attention.

Pendant la guerre froide, de nombreux travaux ont porté sur l’étude d’armes chimiques reposant sur la dispersion de drogues afin de paralyser armées et populations adverses. En 1949, l’Américain Luther Wilson Greene identifiait, dans Psychochemical Warfare: A New Concept of War, 61 substances différentes qui pourraient être utilisées comme des armes incapacitantes. Parmi les plus connues, on relève le cannabis et le LSD. Des expériences furent menées sur cette dernière drogue : toute une section de soldats britanniques sur laquelle on en avait vaporisé fut prise d’une crise de fou rire. Le commandant d’unité ne savait plus du tout se repérer sur sa carte. Les tireurs ne touchaient plus leurs cibles. Le radio ne savait plus comment fonctionnait son poste. Au bout de soixante-dix minutes, l’officier se rendit, après avoir vu un de ses hommes grimper à un arbre pour nourrir des oiseaux affamés. Dans les années 1960, les Américains ont développé le BZ, l’« Agent Buzz », qui génère des hallucinations pendant quatre-vingts heures.

Ces expériences ont finalement tourné court, faute de pouvoir trouver des vecteurs efficaces. Infecter des réserves d’eau aurait demandé des quantités colossales de substances et comporté des risques importants d’échec. Ces travaux ont cependant été largement repris dans la recherche de sérums de vérité, notamment à base de LSD, qui seront utilisés dans les interrogatoires.

La drogue peut aussi servir d’arme de propagande, à travers la dénonciation des pratiques de l’ennemi. L’un des cas les plus célèbres est celui des nizaris, au XIe siècle. Ces guerriers musulmans furent accusés par leurs adversaires de se droguer au haschisch avant leurs missions, afin de pouvoir accepter la mort. Une injure grave à l’époque, les cultures islamiques ne tolérant que peu la consommation de tels produits, assimilés à l’alcool. Le terme « haschisch » a donné naissance au mot « assassin », ces guerriers étant des maîtres dans la conduite d’opérations spéciales destinées à l’élimination de cibles précises, se concluant souvent par leur propre mort. Mais si rien ne laisse penser qu’ils ont effectivement consommé des stupéfiants (ce sont notamment des témoins indirects, hostiles, qui l’ont rapporté), l’idée est restée ancrée dans les esprits. On repensera aux accusations systématiques portées pendant la guerre froide contre le bloc de l’Ouest par les communistes, pour lesquels la drogue est liée au capitalisme ; ou encore aux rumeurs récurrentes de consommation de captagon dans les rangs des djihadistes aujourd’hui.

Article paru dans DSI n°125, septembre-octobre 2016.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Journaliste indépendant spécialisé dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek travaille principalement pour les rédactions de Radio France Internationale (RFI), La Vie et du mensuel Défense et Sécurité Internationale (DSI). Doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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