Diplomatie

Religion : Pékin veut-il une messe ?

Religion : Pékin veut-il une messe ?
La cathédrale du Saint-Sauveur, également appelée Beitang (cathédrale du Nord), située à Pékin, est une ancienne cathédrale de la fin du XIXe siècle située à l’intérieur de l’enceinte de la Cité impériale. À l’instar de tous les bâtiments catholiques de la capitale chinoise, elle fut assiégée lors de la révolte des Boxers de juin à août 1900. (© Fotokon/Shutterstock)
Le pape François veut un accord avec la Chine qui serait historique. Mais le but ultime du Saint-Siège est de restaurer la pleine communion de l’Église en Chine avec l’Église universelle, tandis que celui de Pékin est à l’inverse de « siniser » l’Église et le dogme catholiques en Chine.

Depuis l’élection du pape François, la Curie romaine ne ménage pas ses efforts pour parvenir à une amélioration substantielle des relations entre le Saint-Siège et Pékin. Le pape François et le président Xi Jinping ont failli se rencontrer à New York à la fin du mois de septembre 2015 à l’occasion d’une visite simultanée en Chine (1). Hésitant, le leader chinois a finalement décliné l’offre de rencontrer le pape. Cela n’a pas découragé le souverain pontife, qui multiplie les gestes à l’égard de la Chine : messages d’amitiés, interview chaleureuse oubliant très diplomatiquement de mentionner les persécutions dont souffrent les catholiques chinois (2), mise à l’écart des voix les plus critiques de la Chine parmi les prélats qui l’entourent. Selon la radio vaticane, le pape François prie tous les jours « pour la Chine », devant une statue de Notre-Dame de Sheshan qui se trouve dans sa chapelle privée. Est-ce à dire que, comme semble le penser une bonne partie des médias, l’ouverture des relations diplomatiques entre la Chine et le Vatican est imminente ? Les problèmes qui restent à résoudre sont multiples et la volonté d’ouverture du pape François rencontre une grande méfiance et un contexte difficile du côté chinois.

Aujourd’hui, le Vatican et la République populaire de Chine n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles, même si les contacts officieux sont nombreux et les canaux de communication bien établis. Après la victoire communiste contre la Chine nationaliste en 1949, les dirigeants de la « Nouvelle Chine » ont expulsé en 1951 le nonce apostolique Antonio Riberi – qui s’est réinstallé à Taïwan – et férocement combattu la « superstition chrétienne ». Depuis la fin des années 1970, la politique de Pékin est moins d’éradiquer la religion chrétienne que de la contrôler et de la « siniser » afin de minimiser sa force subversive et de maximiser son utilité sociale. Le Vatican, pour sa part, n’a jamais, de son initiative, rompu des relations diplomatiques avec quelque pays que ce soit, en vertu du principe apostolique selon lequel un pasteur n’abandonne pas ses brebis. Si le Saint-Siège acceptait les conditions imposées par Pékin, c’est pourtant ce qu’il faudrait faire avec Taïwan pour ouvrir des relations diplomatiques pleines et entières avec la Chine. Pour Pékin, il s’agirait sans aucun doute d’une victoire éclatante, à la fois sur le plan diplomatique, et sur celui des relations publiques. Cet accord aurait cependant un coût pour ce qui concerne Taïwan : alors même que les relations se dégradent entre Taïwan et la Chine depuis l’élection à Taipei d’une présidente moins favorable à un rapprochement avec le continent, la rupture éventuelle des relations entre le Vatican et la République de Chine (Taïwan) serait vécue dans la population taïwanaise comme un traumatisme et une nouvelle preuve de l’hostilité de Pékin à l’égard de Taipei.

Pour le Saint-Siège, l’ouverture de relations diplomatiques avec Pékin n’est pas un but en soi ; cette ouverture est subordonnée aux objectifs plus larges de l’Église que sont la diffusion de la foi catholique et, in fine, le salut de l’humanité entière. Dans les termes de la Curie romaine, le but des tractations actuelles avec Pékin est donc moins de trouver un arrangement diplomatique, ou même seulement d’organiser une visite spectaculaire du pape François à Pékin, que de parvenir à restaurer la pleine communion de l’Église en Chine avec l’Église universelle (3), c’est-à-dire d’éviter que la situation actuelle – qu’à certains égards on pourrait qualifier de schismatique – ne perdure.

Une histoire ancienne et tourmentée

Étrangement, les réticences du pouvoir chinois à nouer des relations diplomatiques avec le Vatican sont souvent attribuées aux griefs que le peuple chinois devrait légitimement entretenir à l’encontre de l’Église catholique et de ses missionnaires. Il a certes pu arriver aux catholiques chinois et étrangers en Chine de jouir de certains privilèges dans le cadre des traités dits « inégaux » (notamment le traité de Huangpu de 1844 entre le Royaume de France et la Chine, grâce auquel l’Église en Chine, ses missionnaires et les catholiques chinois, passèrent sous la protection des forces coloniales de la Royauté, puis du Second Empire, puis sous celles, étonnamment, de la troisième République française et de ses gouvernements anticléricaux). Mais ces privilèges étaient souvent obtenus à la suite de persécutions exercées par la population et par les magistrats chinois à l’encontre des missionnaires et des catholiques chinois. Aucun des 120 martyrs canonisés par le pape Jean-Paul II en 2000 – canonisations qui ont provoqué l’ire de Pékin – n’était imaginaire. Le prêtre rochelais Auguste Chapdelaine, des missions étrangères de Paris, a ainsi été martyrisé en février 1856 en compagnie de catholiques chinois. Après avoir été torturé, il fut décapité et sa tête exposée fut lapidée par des enfants, puis dévorée par des chiens. Son cœur, selon le témoignage le plus complet dont nous disposions, aurait été frit dans de la graisse de porc et consommé (4). Cet événement horrifique n’est aucunement anecdotique : il devint un casus belli lorsque le gouvernement impérial chinois refusa de punir, comme le lui demandait la France, le magistrat responsable de l’exécution du père Chapdelaine. Ce refus fut un des éléments qui entraînèrent la France aux côtés du Royaume-Uni dans la seconde guerre de l’opium, au cours de laquelle les troupes françaises et britanniques mirent à sac le palais d’Été. La mémoire de cet épisode est entretenue par le pouvoir chinois pour justifier la montée en puissance militaire de la Chine contemporaine. Le cas du père Chapdelaine lui-même continue d’être controversé aujourd’hui. Alors que d’évidence, les cruautés qu’il a subies ne peuvent être justifiées par aucune morale humaine, ou même par aucune politique digne de ce nom, la ville de Dingan, dans la province méridionale du Guangxi, où prit place le martyre du père Chapdelaine, a ouvert en 2016 un musée visant à justifier sa mise à mort, accusant le père Chapdelaine d’avoir été un « violeur », un « espion », et célébrant « l’esprit patriotique » du magistrat qui l’a fait condamner (5).

Dans ce contexte, les Jésuites au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, pour la plupart français, nombreux alors en Chine, étaient dans un état d’esprit très différent de ceux qui aux XVIe et XVII e siècles voyaient dans la Chine, à la suite du précurseur Matteo Ricci, un modèle de civilisation pour l’Europe elle-même. Influencés par les théories racialistes, et même parfois racistes, de leur temps, certains missionnaires dédaignaient souvent de confier des responsabilités aux catholiques chinois jugés incompétents par nature. Cependant, les missions ont aussi été à l’origine d’avancées sociétales décisives. Parce que les filles étaient parfois considérées par les familles comme une charge inutile, l’infanticide des bébés féminins était encore largement répandu dans la Chine du XIXe siècle. À cette époque, et à la suite de campagnes dans la presse européenne, les missions ont pu créer grâce aux fonds récoltés de nombreux orphelinats au cœur de l’Empire chinois (on en dénombrait 101 dès 1875) qui prenaient soin des bébés abandonnés et s’occupaient de l’éducation des jeunes filles dans un pays où l’illettrisme féminin était la règle. Des catholiques chinois, tel l’intellectuel chinois d’ethnie mandchou Ying Lianzhi, étaient en pointe dans la lutte contre la pratique barbare des pieds bandés (6), par laquelle on brisait les pieds des jeunes femmes chinoises au point parfois de les faire boiter à vie, parce que c’était la tradition et parce que, paraît-il, les hommes chinois trouvaient cela sexuellement attirant.

Entre persécutions et instrumentalisation

Ces progrès civilisationnels indéniables n’ont guère été récompensés par les dirigeants de la « Nouvelle Chine » qui ont pris le pouvoir en 1949. Dans les années 1950, des milliers de cadres de l’Église catholique en Chine ont été expulsés du pays, emprisonnés et mis à mort. Malgré toute la haine qu’elle vouait à la Chine impériale des Mandchous, la Chine communiste ne pouvait reconnaitre ce qu’elle devait, dans le processus d’édification d’une nouvelle Chine, à des missionnaires étrangers dénoncés comme étant « au service des impérialistes américains ». Dès 1951, lors de vastes procès populaires conclus par d’innombrables exécutions publiques, beaucoup de prêtres chinois ont été accusés de séduire les jeunes Chinoises dont ils avaient charge d’âme, tandis que les religieuses étaient accusées de concocter des potions curatives avec le cœur et le sang des enfants chinois qu’elles étaient censées avoir mis à mort, alors même qu’elles avaient consacré leur existence à les sauver d’une mort programmée (7).

La persécution des chrétiens, et singulièrement des catholiques, s’est poursuivie sur un mode aigu jusqu’à la fin de la « Révolution culturelle», en 1976. Sous l’impulsion de Deng Xiaoping, le pouvoir chinois aménage ensuite une politique plus tolérante. Aujourd’hui, tout en restant officiellement athée, la Chine garantit d’une façon purement formelle, dans le cadre de sa Constitution, la liberté religieuse. Le pouvoir chinois reconnait officiellement cinq religions : le bouddhisme, le taoïsme, l’islam, le protestantisme et le catholicisme.

Montée du sentiment religieux et inquiétudes du pouvoir

Outre le poids de l’Histoire, les réticences du pouvoir chinois à nouer des relations diplomatiques avec le Vatican ne peuvent se comprendre sans prendre en compte les changements sociétaux qui transforment la Chine. Alors que le pouvoir communiste chinois pensait que la religion avait vocation à disparaître, elle ressort renforcée de la politique d’ouverture menée ces trente dernières années, après avoir résisté à de longues décennies de persécutions. Non seulement les religions traditionnelles chinoises, mais aussi et surtout le christianisme voient le nombre de leurs adeptes augmenter et leur influence sur la société se renforcer (8). Inquiet, le pouvoir chinois garde en tête le précédent européen. Il connait le rôle joué par le pape Jean-Paul II dans la chute de l’Empire soviétique et se méfie du charisme du pape actuel. En outre, le catholicisme est la seule des religions officielles chinoises à s’inscrire dans le cadre d’une hiérarchie religieuse dont le chef est aussi un chef d’État. Le pouvoir chinois cherche donc à « siniser » la religion pour la rendre inoffensive, voire utile au statu quo sociopolitique et n’hésite pas aussi à réprimer ceux qui refusent d’inscrire leur pratique religieuse dans le cadre de l’État. Un jeune prêtre de 40 ans, membre de l’Église catholique « souterraine », c’est-à-dire de la partie de l’Église catholique en Chine qui reste fidèle à Rome et refuse donc de se soumettre à « l’association patriotique des catholiques chinois » inféodée au pouvoir, a été retrouvé mort à l’automne 2015. Les autorités affirment qu’il s’agit d’un suicide, mais l’Église pense qu’il s’agit plutôt des conséquences des sévices qu’il aurait subis à la suite d’interrogatoires menés par la police chinoise en dehors de tout cadre judiciaire (9).

Le rapprochement actuel et la question de la nomination des évêques

Au cours des derniers mois, de nombreux articles de presse se sont fait l’écho des négociations qui seraient sur le point d’aboutir entre le pouvoir chinois et le Saint-Siège sur la question de la nomination des évêques. Ces dernières années, plusieurs prêtres chinois ont été ordonnés évêques par des évêques chinois qui ne bénéficiaient pas de l’autorité pour le faire. Au moins un de ces évêques illégitimes a lui-même ordonné des prêtres (10). Il arrive en outre que le mode de vie de certains prêtres de l’Église dite « officielle » (inféodée à Pékin) soit, au regard des exigences de chasteté par exemple, irrégulier. À l’inverse, d’autres évêques, clandestins, ne peuvent participer à la conférence des évêques chinois, qui pour le Saint-Siège devrait être l’autorité suprême de l’Église en Chine. Un compromis serait susceptible de se dessiner si les évêques et prêtres « illégitimes » demandaient ouvertement à bénéficier d’une pleine réintégration dans l’Église universelle, et si les évêques clandestins étaient admis à siéger au sein de la conférence des évêques chinois, qui deviendrait ainsi véritablement représentative aux yeux du Saint-Siège. Le Saint-Siège pourrait par ailleurs accepter que le pape choisisse parmi une liste établie par Pékin les nouveaux évêques susceptibles d’être ordonnés.

Beaucoup de critiques se font cependant entendre au sein même de la hiérarchie vaticane. Le cardinal Joseph Zen, un proche de l’ancien pape Benoît XVI, qui est aujourd’hui écarté des négociations, a comparé le dialogue actuel à un dialogue que Joseph aurait mené avec Hérode, se faisant ainsi l’écho des inquiétudes de nombreux fidèles de l’Église souterraine en Chine, qui redoutent que la volonté de compromis du pape François ne s’exerce au détriment de la liberté religieuse en Chine, ou même du dogme catholique selon lequel l’autorité suprême sur les fidèles ne peut résider ailleurs que chez celui qui exerce le ministère pétrinien. Le cardinal Zen prétend ainsi éloquemment « être loyal au pape (à la papauté, au vicaire du Christ) en dépit du pape [François] », qui semble être sur le point, selon le cardinal, de renoncer à son autorité sur les catholiques chinois, au profit d’une « association patriotique » d’un gouvernement ouvertement athée (11).

Le catholicisme en Chine, religion universelle ou religion chinoise ?

Il ne faut en effet pas sous-estimer la détermination du gouvernement chinois à contrôler coûte que coûte la religion catholique en Chine. Ces derniers mois, plusieurs conférences organisées par le parti et le gouvernement ont souligné la nécessité de rendre compatible la religion avec les « valeurs socialistes », de lutter contre « toute infiltration étrangère menée au nom de la religion » et enfin de rendre la religion « cohérente avec l’excellence de la culture traditionnelle [chinoise] » (12). Ces directives idéologiques n’ont rien de nouveau, mais elles s’accompagnent dans la province du Zhejiang (autour de Shanghaï) – où le christianisme est très présent – d’une campagne de répression et d’abattage des croix et des églises trop visibles. Au moment de la tenue du sommet du G20 à Hangzhou, début septembre 2016, les églises ont été fermées. L’omniprésence du christianisme dans certaines régions de Chine, plus urbaines et développées que d’autres, inquiète le parti qui redoute de perdre son emprise idéologique sur la population. Celle-ci manifeste son esprit d’indépendance à l’égard du pouvoir en se convertissant à une religion qui, dans son universalité, fait fi des barrières idéologiques que le pouvoir chinois tente d’ériger entre sa population et le reste du monde, en particulier occidental. De son point de vue, le parti est engagé dans une forme de Kulturkampf avec des caractéristiques chinoises. Il s’agit d’une lutte vitale pour la prééminence idéologique qui laisse mal augurer de la pérennité d’un accord éventuel entre le Saint-Siège et le gouvernement chinois.

Notes

(1) « After decades of mistrust, Pope pushes for diplomatic breakthrough with China », Reuters, 14 juillet 2016.

(2) « Pope Francis urges world not to fear China’s rise », Asia Times, 2 février 2016.

(3) John Cardinal Tong, « The communion of the Church in China with the universal Church », Sunday Examiner, 3 septembre 2016.

(4) D.E. Mungello, The Catholic Invasion of China: Remaking Chinese Christianity, Lanham, Rowman & Littlefield, 2015, p. 104.

(5) « Au Guangxi, un musée dénigre un saint missionnaire français du XIXe siècle », Églises d’Asie, 12 juillet 2016.

(6) D.E. Mungello, op.cit., p. 52.

(7) D.E. Mungello, op. cit., p. 90.

(8) Les catholiques seraient entre 10 et 12 millions en Chine (6 millions appartenant à l’église officielle) et les protestants plusieurs dizaines de millions. Yang Fenggang mentionne un rapport interne du Parti communiste évoquant 100 à 130 millions de chrétiens chinois en 2010. Selon ce chercheur, le nombre de chrétiens croît de 10 % par an en Chine.

(9) « La famille d’un prêtre déclaré “ mort par suicide “ demande une nouvelle enquête », Églises d’Asie, 1er février 2016.

(10) « Le 24 mai 2016, un évêque illégitime a ordonné neuf prêtres catholiques », Églises d’Asie, 27 mai 2016.

(11) « A painful appeal », blog du cardinal Joseph Zen, 28 juillet 2016.

(12) « Que retenir de la réunion au sommet sur les religions que vient de présider Xi Jinping ? », Églises d’Asie, 27 avril 2016.

Article paru dans Diplomatie n°83, novembre-décembre 2016.

À propos de l'auteur

Emmanuel Dubois de Prisque

Emmanuel Dubois de Prisque

Chercheur associé à l'Institut Thomas More et chercheur invité à l’Institut de Relations Internationales de l’Université Nationale de Chengchi, à Taipei (Taïwan), Emmanuel Dubois de Prisque est diplômé de l’École Supérieure de Commerce de Tours et titulaire d’un DEA d’Histoire de la Philosophie de l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Consultant indépendant et membre du groupe de réflexion Asie21-Futuribles, il contribue notamment au magazine Causeur.

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