DSI HS

Corée du Sud : une puissance navale ascendante en Asie orientale

Deux navires militaires de Corée du Sud
Un « destroyer » – le terme de croiseur serait plus adapté – de la classe Sejongdaewang (KDX‑III, à l'avant-plan) et un destroyer de classe Chungmugong (KDX‑II, à l'arrière-plan) escortent un navire de commandement américain. (© US Navy)
Entretien avec Marianne Péron-Doise, capitaine de frégate, chercheur Asie du Nord et chargée du programme « Sécurité et stratégie maritime internationale » à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM), sur la montée en puissance sud-coréenne dans le domaine naval militaire.

Le développement de la marine sud-coréenne est le fruit d’une situation stratégique complexe : face-à‑face et litiges sur les frontières maritimes avec la Corée du Nord ; différends multiples avec le Japon ; questionnements autour de la politique stratégique chinoise ; volonté d’occuper une place plus importante sur l’échiquier des puissances… Comment Séoul priorise-t‑elle ces différents paramètres ?

Marianne Péron-Doise : Vous avez raison de souligner cette multiplicité, mais aussi cette proximité des menaces maritimes auxquelles la Corée du Sud doit faire face avec, au premier plan, un voisin nord-coréen extrêmement agressif.

Des accrochages récurrents ont lieu entre les deux marines en mer Jaune autour de la Northern Limit Line (NLL) qui délimite les eaux territoriales entre les deux pays depuis la fin de la guerre de Corée et qui est contestée par Pyongyang.

Le torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en mars 2010, qui a entraîné la mort de 46 marins sud-coréens, constitue l’incident maritime le plus grave à ce jour. L’ordre de bataille de la marine nord-coréenne, notamment les 22 sous-marins diesel Romeo, pour anciens qu’ils soient, restent capables d’infliger de sérieux dommages à la marine du Sud. Dans les années 1990, on se souvient que les sous-marins de poche nord-coréens ont réalisé des opérations d’infiltrations de commandos extrêmement déstabilisantes pour le régime sud-coréen. Depuis l’incident du Cheonan, la surveillance et la défense de leurs eaux territoriales sont devenues un enjeu majeur pour les autorités politiques sud-coréennes.

Concernant le Japon, le différend sur les îles Dokdo (Takeshima pour Tokyo) constitue un irritant sérieux en raison d’une relation bilatérale qui reste marquée par la résurgence des questions du passé et l’épisode douloureux de la colonisation japonaise de 1910 à 1945. Ce nationalisme très prégnant de part et d’autre a donné lieu à la répétition d’épisodes fiévreux autour des îlots disputés. Ainsi, en 2012, Lee Myung-bak, alors président, y a effectué une visite afin de rappeler solennellement les revendications sud-coréennes. Par ailleurs, il n’est pas anodin que l’un des plus importants navires de la flotte sud-coréenne, un porte-hélicoptères d’assaut de 14000 t à vocation amphibie, ait été nommé Dokdo.

Ce qui m’amène à dire qu’entre la Corée du Sud et le Japon on peut parler d’une rivalité, voire d’une compétition stratégique entre deux marines assez proches en matière de tonnage et de capacité, même si l’avantage est nettement du côté japonais. Mais c’est aussi que les impératifs de défense de l’archipel nippon, constitué comme l’on sait d’un chapelet de plus de 6 000 îles, sont entièrement dominés par la mer et la nécessité de défendre un vaste espace maritime dont les frontières sont contestées par trois voisins et non des moindres : à la Corée du Sud, s’ajoutent la Chine et la Russie. Cette rivalité navale coréano-japonaise n’exclut pas la recherche d’une forme de complémentarité politico-militaire dictée par la posture d’allié majeur des États-Unis pour les deux pays. Ainsi, les manœuvres navales conjointes États-Unis/Corée du Sud/Japon se multiplient depuis cinq ans.

La relation de la Corée du Sud avec la Chine reste marquée par une grande ambivalence. La Chine se comporte en suzeraine vis-à‑vis de la péninsule coréenne qu’elle considère comme un verrou stratégique destinée à protéger ses frontières du nord. C’est dire que le prépositionnement d’importantes troupes américaines sur le sol sud-coréen depuis 1953 l’irrite profondément en dépit des étroites relations économiques et commerciales nouées depuis avec Séoul.

La mer est une pomme de discorde entre les deux pays. Il y a d’abord la question du chevauchement des ZEE. Celle-ci fait l’objet de discussions qui pourraient aboutir à un accord bilatéral. Mais à ce différend s’ajoute un épineux problème de pêches illégales qui voit chaque année des centaines de bâtiments de pêche chinois arrêtés dans les eaux coréennes par des unités de gardes-côtes. Tout aussi problématique est le contentieux territorial de l’atoll Iedo (Suyan pour les Chinois). En effet, l’instauration unilatérale par la Chine, en 2013, d’une zone d’identification de la défense aérienne en mer de Chine orientale (où elle s’oppose violemment au Japon sur les îlots Senkaku/Diaoyu) a abouti à englober l’atoll Iedo.

Pour conclure ce panorama, je dirai que l’expansionnisme agressif dont fait montre la Chine sur l’ensemble des contentieux maritimes qu’elle entretient en mer de Chine du Sud et orientale constitue un sujet d’inquiétude régionale et pèse de plus en plus sur l’emploi des principales marines d’Asie.

À ce titre, on assiste à une redistribution des loyautés et des affiliations stratégiques entre les principaux protagonistes, c’est-à‑dire les États-Unis et la Chine. On peut ainsi observer que la force maritime chinoise (marine de l’APL et composante garde-côtes) se retrouve quelque peu isolée face à un «front maritime» potentiel constitué par les États-Unis, leurs alliés sud-coréen et japonais, mais aussi certains partenaires de l’ASEAN – comment ne pas citer l’Indonésie, le Vietnam et les Philippines –, sans oublier l’Inde et l’Australie. C’est dire que les manœuvres d’entraînements navals devraient se multiplier dans l’ensemble des eaux asiatiques contestées et que la Corée du Sud devrait y prendre toute sa part aux côtés des États‑Unis.

Dans leurs revendications respectives, Chine et Japon utilisent pour l’instant essentiellement leurs gardes-côtes comme vecteurs de présence/de communication politique – ce qui permet de ne pas dramatiser outre mesure. Quelle tactique adopte pour sa part Séoul ?

Je comprends votre question, mais je dois dire que je ne partage pas cette vision parce que, à mon sens, la Chine a beaucoup trop fait bouger les lignes et qu’on assiste depuis peu à une «militarisation» des vecteurs utilisés pour appuyer ses revendications. Par exemple, dès 2015, on a vu avec le déploiement du bâtiment garde-côtes chinois CGC-2901 l’introduction d’un navire de l’ordre de 12000 t équipé d’un canon de 76 mm à tir rapide, de deux canons auxiliaires et de deux mitrailleuses antiaériennes. De plus, ce type d’unité, dont la Chine a entrepris de construire plusieurs exemplaires, est doté d’une plate-forme pouvant accueillir des hélicoptères lourds. Il y a aussi la question de la constitution de «milices maritimes» chinoises embarquées à bord de bateaux de pêche dont la mission est de participer à des opérations de force organisées dans les zones contestées en pêchant en grand nombre sachant que des unités gardes-côtes chinoises patrouillent à proximité.

Ainsi, on a pu observer une nouvelle tactique chinoise dans les Senkaku/Diaoyu – les îlots disputés entre Pékin et Tokyo – qui consiste à organiser le rassemblement de jusqu’à 200 bâtiments de pêche que l’on voit stationner quelques heures sous la «protection» d’une dizaine de navires garde-côtes chinois avant de se disperser. Le gouvernement japonais a adressé plusieurs protestations à la Chine pour dénoncer ces manœuvres d’intimidation. Dans la gestion de son domaine maritime, Séoul peut être particulièrement ferme, voire brutal. On se souvient en 2006 de la décision de dépêcher 18 navires de combat autour des Dokdo pour empêcher la mise en place d’une mission japonaise prétextant la conduite de recherches maritimes.

Toutefois, dans leur combat au quotidien contre les très nombreux bâtiments de pêche chinois qui braconnent dans les eaux coréennes, près de la NLL et jusqu’à l’embouchure du fleuve Han, les gardes-côtes coréens se montrent dépassés.

Ces dernières années, les incursions chinoises se sont multipliées. En 2015, plus de 500 infractions de pêche ont été reportées et communiquées en vain par le gouvernement coréen à son homologue chinois.

Les bâtiments chinois opèrent en groupe et sont très actifs pendant la période de pêche du crabe bleu, d’avril à juin, dont le commerce est très lucratif. Il faut comprendre que les unités sud-coréennes ne peuvent pas s’aventurer trop près de la NLL par crainte de représailles de la marine nord-coréenne, ce dont profitent largement les braconniers chinois. La situation est extrêmement tendue, car les pêcheurs se montrent très violents. En 2011, un garde-côte sud-coréen avait été poignardé par un pêcheur chinois alors que son embarcation avait été arraisonnée dans la ZEE sud-coréenne. Jusqu’ici, les négociations entre les deux pays sur le problème de la pêche illégale n’ont débouché sur aucune action convaincante de la part des autorités chinoises.

La Corée du Sud a finalement accepté la proposition américaine de déployer des antimissiles THAAD, tout en modernisant ses capacités embarquées (upgrade Aegis). Le Japon développe également ses capacités antimissiles. Officiellement, il s’agit de répondre aux capacités balistiques de Pyongyang, mais on ne peut s’empêcher, également, de penser aux capacités de Pékin. Est-il possible d’envisager une coopération entre Tokyo et Séoul ? Sous quelle éventuelle forme ?

Ce que l’on peut dire, à ce stade, c’est que la décision de Mme Park d’accepter le déploiement du système américain THAAD sur le sol sud-coréen a un coût politique assez lourd. La classe politique sud-coréenne et la société civile sont apparues l’une comme l’autre très divisées sur ce projet d’emblée très critiqué pour tout un ensemble de raisons : tout d’abord pour son coût, ensuite parce qu’il protégerait les installations militaires américaines, mais pas la ville de Séoul (environ 25 millions d’habitants) qui est à portée de l’artillerie lourde nord-coréenne. Par ailleurs, les habitants de la ville de Seongju, où le système devrait être déployé, craignent pour leur santé. Enfin, le projet sacrifie la relation de Séoul avec la Chine à un moment où celle entre les États-Unis et la Chine est particulièrement tendue. Or l’ambition de long terme de la diplomatie sud-coréenne est de se positionner comme un point d’équilibre régional, un pays pivot qui pourrait faciliter la relation sino-américaine. On en est loin actuellement et le milieu des affaires et du commerce sud-coréen redoute des rétorsions économiques et commerciales de la part de Pékin. En effet, la Chine est le premier marché d’exportation pour la Corée du Sud, et ce largement devant les États‑Unis.

Comme c’était prévisible, les autorités chinoises ont surréagi dès l’annonce du déploiement du THAAD sur le sol sud-coréen en l’estimant avant tout dirigé contre leurs capacités balistiques intercontinentales et la Russie lui a fait écho, pour les mêmes raisons. Donc la situation est bloquée et l’essai nord-coréen intervenu le 9 septembre dernier n’a fait qu’aggraver les tensions puisque la Chine interprète, à tort ou à raison, ce tir comme une réaction de Pyongyang à l’annonce du déploiement du THAAD. Quelque chose qui s’apparenterait à un «tir de semonce», si je puis dire. On voit donc très bien l’usage que va faire la Chine de ce projet dans les discussions assez difficiles au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur la question du renforcement des sanctions envers la Corée du Nord après ce cinquième essai nucléaire. Aussi, à peine annoncé, ce projet si controversé pourrait-il être mis entre parenthèses plus ou moins durablement ou devenir l’objet d’un «marchandage» pour obtenir un soutien chinois sur le durcissement et surtout l’application de nouvelles sanctions internationales contre le programme d’armes de destruction massive de Pyongyang.

Pour terminer, je dirai que j’estime plus crédible, et sans doute plus utile, de voir la Corée du Sud aller jusqu’au bout de son projet d’équiper ses destroyers Aegis de type Sejongdaewang de missiles SM‑3 plutôt que de la voir faire aboutir le projet THAAD.

Au-delà des contingences « immédiates », Séoul se perçoit de plus en plus comme une puissance en bonne et due forme – au moins à l’échelle Asie-Pacifique –, le développement des capacités hauturières de sa marine en étant une de ses concrétisations. Vous qui êtes marin, comment voyez-vous cette évolution ?

La prise de conscience du «destin maritime» de la Corée du Sud est assez récente et remonte aux années 1990. C’est d’ailleurs assez paradoxal si l’on garde en tête le fait que le pays est leader dans le domaine des constructions navales, avec des groupes de tête comme Hyundai Heavy Industries (qui d’ailleurs travaille sur le projet de premier sous-marin océanique de construction nationale) et Daewoo Shipbuildings. Par ailleurs, le profil international de la Corée du Sud est celui d’une puissance moyenne très industrialisée, extrêmement dépendante de ses approvisionnements, car, à l’image du Japon, elle ne dispose que de très peu de ressources naturelles, notamment dans le domaine énergétique. Le pays doit donc s’appuyer sur des capacités de transport maritime suffisantes et un accès sécurisé aux principales voies de communication maritimes (SLOC : Sea Lines of Communication). D’où son besoin de développer une marine océanique.

Ainsi, ce n’est pas uniquement au regard d’impératifs de puissance et avec le souci de montrer le pavillon que les autorités sud-coréennes ont participé dès le début à la coalition internationale de lutte contre la piraterie déployée à partir de 2008 dans l’océan Indien. Il s’agit bien, en puissance responsable, de participer à l’effort international de sécurisation d’une des principales voies de commerce international, dont la croissance sud-coréenne est par ailleurs largement tributaire.

Nous avons affaire à une marine moderne d’un haut niveau technologique que ses autorités politiques voudraient engager au service de la vision d’une Corée globale, pour reprendre le concept de «Global Korea» développé sous la présidence de Lee Myung‑bak.

Toutefois, cette ambition de faire du pays et de ses forces de défense un acteur au service de la sécurité et de la paix internationales se heurte à la persistance d’une menace nord-coréenne dans ses approches, mais aussi à une dépendance stratégique vis-à‑vis de l’alliance avec les États-Unis. La marine n’échappe pas à cette contradiction qui fait qu’elle doit veiller à un équilibre entre ses capacités de dissuasion dans la défense de son littoral et le souci de contribuer à l’élargissement des intérêts stratégiques du pays en se tournant vers le large et en acquérant des capacités de projection de puissance. γ

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 18 septembre 2016

Article paru dans DSI Hors-Série n° 50, octobre-novembre 2016.

À propos de l'auteur

Marianne Peron-Doise

Marianne Peron-Doise

Capitaine de frégate, Marianne Peron-Doise est chercheur Asie du Nord et chargée du programme « Sécurité et stratégie maritime internationale » à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM). Ses domaines d'expertises sont la zone Asie-Pacifique, l'Asie du Nord-Est, les questions maritimes liées à l'ASEAN et l'océan Indien.

Dans notre boutique

Pin It on Pinterest

X