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Présidentielle 2017 : quelques commentaires sur les programmes de défense

Avec un premier tour devant se dérouler dans moins d’un mois, le citoyen s’intéressant aux questions de défense pourrait se sentir frustré par les prises de position des candidats en la matière. C’est d’autant plus paradoxal que, depuis janvier 2015, jamais le concept de « guerre » n’aura été autant mobilisé par le gouvernement, mais aussi l’opposition.

Bien que certains candidats aient, depuis la parution de notre numéro spécial « présidentielle 2017 » de février-mars (n° 128), tenu des meetings présentant plus spécifiquement les programmes en matière de défense, peu de réelles nouveautés sont apparues pour le lecteur de DSI. Dans ce cadre, comment jauger les programmes et se faire une opinion informée ? Si le choix appartient à chacun, on peut cependant tenter une analyse à chaud ; au risque de déplaire aux uns et aux autres.

À première vue, force est de constater que deux tonalités générales de programmes existent. La première peut être qualifiée de managériale : il s’agit alors de penser l’évolution des forces dans une approche que l’on peut le plus souvent qualifier de réaliste, mais qui ne constitue qu’autant d’évolutions à la marge de l’existant – les marges de manœuvre étant, il est vrai, faibles. La deuxième se situe en rupture, chez Jean-Luc Mélenchon, par exemple. On y perçoit une approche de mise en cohérence idéologique et une « vision » que l’on ne trouve pas nécessairement ailleurs. Que l’on soit d’accord ou pas sur le fond des idées, on trouve une approche plus inventive que chez d’autres candidats. À bien des égards, en effet, celles et ceux intégrant une approche managériale se caractérisent par leur manque d’inventivité stratégique, voire, pour F. Fillon, de volubilité sur ces questions (1). Non seulement le modèle de force n’est pas remis en cause – ce qui peut être un choix –, mais l’on ne sent pas de réelle recherche d’une rupture vers plus d’efficacité. Des options, qui ne sont pas toujours coûteuses, existent pourtant au-delà des traditionnels appels aux coopérations européennes qui, par nature, ne dépendent pas que de nous.

Certes, les ruptures peuvent également coûter et l’argent manque, ce qui amène à une deuxième observation. Malgré la priorité affichée par les candidats aux questions de défense – c’est de bonne guerre –, les « actes proposés » ne suivent pas nécessairement les intentions. Chez B. Hamon, l’augmentation n’a rien d’automatique : le statu quo, voire les réductions, sont potentiellement de mise. En effet, en sachant que la part du PIB affectée à la « sécurité » est relativement variable en fonction de ce que l’on y met, proposer 3 % du PIB pour la « sécurité défense » n’offre aucune certitude pour les armées. Certes, les fameux 2 % du PIB peuvent être évoqués, mais bien après la fin du quinquennat d’E. Macron (2025) ou juste au terme de celui de F. Fillon. Au Front National, l’objectif de 3 % est une constante depuis que nous publions nos DSI « spécial présidentielle », ce qui pose la question de leur financement dans un contexte de forte intensité de la dépense publique et d’une dette élevée. Le niveau doit être atteint en fin de quinquennat, mais, dès 2018, la candidate entend passer à 2 %. Le lecteur attentif pourra ainsi remarquer qu’aucun des candidats ne répond à cette partie de la deuxième question que nous leur avions posée, consacrée à ce problème de la concrétisation.

L’affaire est d’autant plus délicate que les quelques prises de position des uns et des autres sont particulièrement coûteuses. Le « deuxième porte-avions visant à assurer la permanence à la mer » voulue par quelques candidats (voir l’interview du magazine Marine & océans (2)) ne se limite pas à 3 ou 4 milliards d’euros, mais sans doute à trois fois plus. Assurer une permanence n’implique, de fait, pas seulement le porte-avions (encore, disent avec raison les marins de la FOST, l’assurance d’une dissuasion à la mer implique-t-elle quatre bâtiments). Partons d’une logique minimaliste : outre le bâtiment, il y a son équipage, mais aussi le groupe aérien embarqué et l’escadre d’escorte (quatre frégates antiaériennes, six FREMM ASM et trois ravitailleurs ne peuvent suffire). Personne, en effet, ne peut rester à la mer 365 jours par an…

Les réserves (comprises au sens large) et le maintien de Sentinelle posent également question, d’abord d’un point de vue structurel. D’emblée, les problèmes liés à des volumes de force insuffisants sont reconnus, avec une attention portée à la garde nationale (et le maintien à 77 000 membres de la FOT) ; le plus souvent en indiquant que beaucoup reste à faire. La position est d’autant plus raisonnable que bien des problèmes restent en suspens. C’est le cas pour la formation, les règles d’engagement ou encore les infrastructures des futurs gardes. « Les réserves » sont aussi problématiques d’un point de vue budgétaire. Chez E. Macron, l’objectif de porter la garde nationale à 80 000 membres (notre interview) se couple à sa proposition, très remarquée et postérieure, d’un « service national » universel obligatoire d’un mois. Sa finalité est large : s’il est vu comme un vecteur de lien armée-Nation et État-Nation, il vise également un potentiel emploi opérationnel : « Ce temps de service militaire universel (…) permettra aussi de disposer, en cas de crise, d’un réservoir mobilisable complémentaire de la garde nationale ». L’ensemble des professionnels avec lesquels nous nous sommes entretenus sur la question avait souligné l’insuffisance de sa durée pour former de véritables soldats. La mesure permettrait par contre de détecter des vocations à entrer dans les armées et la garde nationale – ce qui n’est pas un mal au vu de la toujours difficile question du recrutement…

Au-delà, le coût de la mesure est potentiellement énorme : selon Pierre Bayle qui assistait au meeting (DSI n’était pas invité), 15 milliards d’euros sont nécessaires pour les infrastructures, tandis que le fonctionnement nécessiterait de 2 à 3 milliards d’euros annuellement (3). Sur dix ans, c’est de 35 à 45 milliards qui seraient investis – soit plus que le coût du renouvellement de la dissuasion. Selon le candidat, le financement de la mesure doit se faire hors défense. Mais si le budget national est déjà tendu, ce qui serait investi dans ce « nouveau service militaire » pourrait d’autant moins l’être dans un hypothétique « coup de rein » destiné à aplanir la bosse budgétaire ou encore à opérer une réelle montée en puissance en cas de nécessité. Ce service suscite par ailleurs les critiques de nombre d’observateurs par la ponction de personnel d’encadrement qu’il va nécessiter… alors que les armées sont déjà dans une situation précaire en la matière : on ne peut tout simplement pas affirmer qu’elles seront épargnées par cette mesure. In fine, le 26 mars, le candidat apporte une clarification et recentre la proposition sur son versant citoyen : « Je ne propose pas de rétablir le service militaire. Je propose, entre 18 et 21 ans, un mois pour reconstruire le lien républicain ». Reste la question de l’encadrement…

Plus largement, si certaines propositions effectuées par les candidats doivent être critiquées, la qualité d’autres doit cependant être mise en avant. C’est le cas par exemple de l’état-major permanent de lutte contre le terrorisme proposée par E. Macron ; un déficit très problématique isolé par Y. Trotignon il y a quelque temps dans nos pages. Et si l’inventivité n’est pas toujours au rendez-vous des programmes et que certaines questions semblent oubliées (l’évolution de l’armée de l’Air, cruciale pour une capacité d’entrée en premier qui caractérise la France parmi les puissances), les équipes défense méritent pour la plupart un coup de chapeau. Et ce, même si, par définition, ces programmes ne sont que des déclarations d’intentions attendant concrétisation : le lecteur attentif se souviendra qu’en 2007, Nicolas Sarkozy prônait une augmentation des moyens, tout comme François Hollande en 2012. On sait comment elles se sont traduites dans les derniers Livres blancs…

Notes

(1) Alors que les candidats disposaient de 14 000 signes pour répondre à nos questions, F. Fillon n’en a utilisé que 5 921. Dans l’ordre, il était suivi par Y. Jadot (8 477), M. Le Pen (9 705), E. Macron (14 086), J.-L. Mélenchon (14 189) et B. Hamon (15 505).

(2) http://www.marine-oceans.com/economie-maritime/14374-presidentielle-les-candidats-repondent-aux-questions-de-marine-a-oceans-et-du-cluster-maritime-francais

(3) http://pierrebayle.typepad.com/pensees_sur_la_planete/2017/03/un-discours-de-chef-des-armees.html

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC.

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