Déclin de la puissance aérienne : faut-il croire Martin Van Creveld ? (extraits)

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

L’historien militaire israélien Martin Van Creveld vient récemment de publier The Age of Airpower , un ouvrage de 500 pages dans lequel il revient sur l’histoire de la puissance aérienne, affirmant que l’aviation militaire est, littéralement, finie. Son inefficacité à gagner seule les guerres, son peu d’utilité dans les guerres irrégulières ou encore son coût seraient tels qu’elle serait condamnée. Appuyant son propos au travers de plusieurs articles et interview , les propos de l’auteur doit toutefois être remis dans leur contexte et méritent d’être à la fois nuancés et remis en perspective.

Pouvant faire des sorties théâtrales , l’auteur des excellents Command in War ou de Technology and War peut aussi produire des analyses confinant parfois à la mauvaise foi. En 1989, dans les Transformations de la guerre , il envisageait la fin de Clausewitz ou le règne des entités subnationales sur les questions stratégiques avec à la clé la fin des Etats comme entités stratégiques. Radical dans ses hypothèses – ce qui n’est certainement pas un mal – il peut également l’être dans la conduite de la méthodologie lui permettant d’étayer cette hypothèse, au risque de minorer des facteurs la relativisant. Si l’auteur de cet article, en ayant lui-même beaucoup écrit sur la puissance aérienne, est également susceptible d’être critiqué pour chercher à relativiser des travaux le contredisant, il n’en demeure pas moins que l’on ne travaille par sur les études stratégiques avec un hachoir. Reste, cependant, que M. Van Creveld pose avec son dernier ouvrage une série des questions qui reviennent périodiquement dans les débats stratégiques et qui présentent une certaine pertinence.

Gagner les guerres à la force de l’avion

La première de ces questions est un “marronnier” pour les critiques de la puissance aérienne : elle ne serait pas capable de gagner à elle seule les guerres comme le prédisaient ses grands théoriciens, Douhet, Mitchell ou Trenchard. Premier arrêt ici sur trois auteurs qui ont certes marqué l’historiographie de la puissance aérienne, toutefois plus pour leur rôle de propagandistes que pour leurs apports théoriques, fondamentalement faibles. La défense d’une arme à peine née et à peine disponible les pousse souvent à développer un réel activisme politique doublé d’une radicalité de leurs prises de positions. Pour Douhet, quelque soit la défense qui lui est opposée, le bombardier passera ; pour Trenchard (dont l’essentiel des travaux seront de nature doctrinale), les bombardements de villes sont la clé de la victoire. Pour Mitchell, l’aviation élimine le besoin d’avoir des marines. Mais si la lecture des documents qu’ils nous ont laissé est intéressante en soi, elle n’offre toutefois qu’un panorama très partiel de ce qu’est la pensée aérienne et, comme souvent, ce sont les auteurs les plus radicaux qui sont aussi les plus lus.

Or, l’historiographie montre aussi des auteurs nettement plus prudents : Slessor ou, plus récemment, Pape ou Warden, pour ne citer que ceux-là, qui savent se montrer très critiques à l’égard de leurs prédécesseurs. Une bonne partie de Bombing to win de Robert Pape est d’ailleurs une critique assez virulente des théories de Douhet . Les travaux allemands de l’entre-deux-guerres, qui tirent notamment parti de l’expérience de la guerre civile espagnole, sont également très intéressants. Et si l’on peut être très critiques à l’endroit des EBO, un certain nombre de travaux qui ont été menés dans ce cadre – dans leurs liaisons à Boyd notamment – sont intéressants, que ce soit chez Osinga ou Szafranski.

Passons maintenant à la question de la victoire, évidemment décisive, par la seule puissance aérienne. Or, que ses propagandistes l’aient prédit n’est pas, en soi, le signe que l’assertion soit fondée. Surtout, très peu de théoriciens de la puissance aérienne et encore moins de doctrines nationales reprennent l’assertion à leur compte. Si l’histoire de la stratégie aérienne montre bien une tendance lourde, c’est au contraire vers l’emploi synergistique de l’ensemble des formes de puissance disponible permettant de créer la corrélation des forces nécessaires à la victoire . On ajoutera, d’ailleurs, que cette synergie ne renvoie pas nécessairement à des structures interarmées.

Dans pareil cadre, la puissance aérienne est un véritable atout. C’est elle qui – suivant les règles de la Compounded warfare – et en conjonction avec l’Alliance du nord en 2001 ou avec le CNT en 2011 qui permet d’obtenir des résultats tangibles en permettant de ne déployer qu’un minimum d’hommes sur le terrain. C’est encore elle qui, avec la puissance navale, permet d’étrangler le Japon : en 1945, ses eaux sont minées, ses approvisionnements sont taris et les ressources japonaises déclinent de jour en jour. C’est également elle qui permet à Israël d’éliminer, en 1981 et en 2007, les réacteurs nucléaires irakien et syrien. Pour l’auteur, dès lors qu’il s’agit là que d’opérations ponctuelles, il n’est pas question de guerre. Pour autant, le résultat a bel et bien été atteint et ne peux pas être considéré comme négligeable : la stratégie ne touche pas que la tactique stricto sensu…

Extrait de DSI n°75, novembre 2011. Toute reproduction interdite sans l’accord de la rédaction

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