Le quatrième âge de la frappe stratégique. Bombardier fractal et drones, quels concepts matériels ?

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI, article paru dans DSI hors-série n°30, juin-juillet 2013. Aucune reproduction sans autorisation préalable.

On l’oublie fréquemment mais « la technologie », ce sont d’abord des idées avant d’être des matériels et des systèmes. Or, si la question des frappes stratégiques a fait l’objet de nombre de travaux quant à ses méthodes ou à son efficacité, il n’en est pas de même sur ses vecteurs, à l’exception de la question des munitions, et en particulier du missile de croisière. De fait, le bombardier ou l’interdicteur apparaissent, dans la réflexion, comme indépassables.

Les trois âges du bombardement stratégique

Encore nombre de ces réflexions manquent-elles souvent d’être approfondies et l’on peut distinguer trois « âges » avérés et un autre émergent en termes de stratégie des moyens liés au bombardement/attaque stratégique. Ce dernier utilise naturellement la troisième dimension – Saint-Exupéry ne disait-il pas que « l’avion nous a réappris la ligne droite » ?

Le premier âge renvoie à l’utilisation du bombardier piloté, qu’il soit lourd ou léger. Il court, grosso modo, des origines de l’aviation jusqu’aux années 1960 mais ses performances restent limitées à deux égards. D’une part, un Lancaster a une charge utile de 6,3 tonnes pour un rayon d’action de 2 000 km. Comparativement, ces données sont de 31,5 tonnes et 7 200 km pour un B-52 et 23 tonnes et 5 500 km pour un B-2.

A pleine charge, un Rafale pourra prendre 3,2 tonnes de charge utile de plus que le Lancaster. D’autre part, le facteur qualitatif importe. Durant la Deuxième Guerre mondiale, une moyenne de 2,2 % des bombes lancées contre les raffineries touchaient effectivement leur cible – avec les armes guidées, cette moyenne passe aujourd’hui à plus de 98 %. Afin d’accroître l’efficacité des bombardements, deux options sont alors envisageables : accroître la puissance ou accroître la précision. Avec l’arme nucléaire, la guerre froide démontre le choix fait d’un accroissement de la puissance.

Mais cette même guerre froide augure également d’un deuxième âge de l’attaque stratégique, par la combinaison entre le bombardier et le missile stratégique, lancé du sol comme de la mer. Certes, le bombardier évolue : son rayon d’action, sa vitesse, son emport de charge s’accroissent et il bénéficie du ravitaillement en vol. Il devient donc un vecteur global.

Mais la véritable nouveauté provient du missile, qui contracte l’enveloppe-temps de la bataille – du cœur des Etats-Unis à celui de l’URSS, 30 minutes seulement s’écoulent – mais qui permet également de contourner les défenses aériennes « par le haut » (missiles balistiques) ou par leur petit taille, rendant l’interception difficile (missiles de croisière). Le missile de croisière est important. Outre qu’il précède historiquement le missile balistique , il montre l’attention portée à la précision. Si cette dernière est déjà remarquable pour le Snark – une erreur de 2,5 km après un vol de 10 000 km – elle sera réduite à quelques mètres lorsque sera conçu, dès la fin des années 1960, le Tomahawk.

Le troisième âge de la frappe stratégique augure d’un basculement des rationalités de frappe nucléaire vers des rationalités conventionnelles et montre également, une mutation de la fonction du bombardier, avec quatrième évolutions notoires. La première envisage un traitement de la cible à distance de sécurité au moyen du missile de croisière. La mutation se produit à la fin des années 1970 lorsque le programme B-1 est relancé.

Les débats s’articulent alors autour de la fonction de l’appareil : doit-il pouvoir pénétrer les défenses aériennes soviétiques, de plus en plus denses et perfectionnées ? Ou doit-il tirer ses missiles à distance de sécurité, sachant que l’AGM-86B dont il sera doté aura une portée de 1 500 km ? Dès lors que les engins doivent être tirés à distance de sécurité et que l’appareil n’est guère qu’un transporteur, est-il nécessaire de concevoir un bombardier en bonne et due forme ?

C’est dans la foulée de ces réflexions qu’apparaîtra le concept de 747 CMC (Cruise Missile Carrier), un système de barillets permettant à l’appareil de transporter une quarantaine de missiles. Le concept fera, au demeurant, école jusqu’en France. Le VALPAP (Vecteur Aérien de Longue Portée pour Armement de Précision) y renvoie également. Le concept se fonde sur l’intégration dans un Airbus A-340 de trois barillets de lancements de cinq missiles de croisière SCALP-EG, soit quinze missiles au total. Le concept avait été présenté en 2004 mais, comme le CMC, en est resté au stade de la planche à dessin.

La deuxième évolution liée à ce troisième âge de l’attaque stratégique réside dans la continuité du traitement direct des cibles. Elle est directement liée à l’évolution des structures de force dans les années 1980 et en particulier au fait que les missiles balistiques stratégiques soviétiques soient rendus mobiles. Aussi, lorsque l’US Air Force travaille sur le cahier des charges de ce qui sera le B-2, il apparaît qu’outre une aptitude à la survie – qui sera offerte par sa furtivité – l’appareil devra devenir un « chasseur-tueur » et non plus seulement un « tueur » çà l’instar du B-52 ou du B-1B.

Cette évolution n’est pas une nuance : elle a en fait conditionné toute l’évolution de la puissance aérienne ces trente dernières années. Mais qu’est-ce à dire ? Dans les années 1980, la vision américaine d’une guerre future contre l’URSS est marquée par la recherche de la victoire, laquelle est conditionnée à la réduction, au maximum, des capacités nucléaires soviétiques. En découle un arsenal conceptuel aussi vaste qu’intéressant.

Si la marine s’entraîne à être envoyée dans la péninsule de Kola pour y chercher et y détruire les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins soviétiques, l’US Air Force doit chercher et trouver, au cœur des steppes russes, les lanceurs de missiles balistiques mobiles. Pour le faire, le B-2 est doté du puissant radar à balayage électronique APQ-181, positionné à tribord dans l’emplanture d’aile de l’appareil . Une fois la cible trouvée, elle devra être détruite au moyen d’une bombe nucléaire à gravité. Cette rationalité est toujours à l’œuvre aujourd’hui et les B-2 sont aujourd’hui doté d’un radar AESA, à antenne active.

Troisièmement, la frappe nucléaire n’est plus la seule mission des bombardiers américains. Certes, que ce soit en Corée ou au Vietnam, l’US Air Force a utilisée ses bombardiers dans des fonctions de frappe conventionnelle. De même, l’URSS a utilisé des Tu-16 et des Tu-22M dans des missions de bombardement en Afghanistan. Ce qui est par contre neuf réside en l’introduction d’armements guidés. Sur le front centre-Europe, les B-52 sont intégrés au concept AirLand Battle, un concept d’opération intégré utilisant des capacités de détection qui sont toujours considérées comme avancées (l’E-3 Sentry, l’E-8 Joint Stars) afin d’aller frapper, notamment au moyen de missiles de croisière à charge conventionnelle, les nœuds logistiques du Pacte de Varsovie dans la profondeur .

En menant cette bataille sur les deuxième et troisième échelons adverses, il s’agissait de reculer le « seuil de nucléarisation », soit le moment où le nucléaire devrait être utilisé – et donc, d’espérer de gagner la guerre. Mais l’adoption de cette vision, qui rapproche les rationalités d’emploi des bombardiers et des interdicteurs, induit également une évolution vers un quatrième âge.

Vers le quatrième âge de l’attaque stratégique

Dès la fin des années 1980, les travaux de John Warden augurent d’un renouveau conceptuel qui a des implications directes en matière d’attaque stratégique, en particulier dès lors que des mutations technologiques profondes se produisent . La question n’est plus alors celle de la frappe nucléaire mais les logiques tactiques et matérielles qu’elle impliquait envahissent le domaine conceptuel.

Pour les forces aériennes les plus puissantes, il s’agira de mener des attaques sur les centres de commandement et de transmission opératifs et stratégiques voire les industries adverses, dans la profondeur du territoire et sous la menace d’une densification des défenses aériennes. Il n’est donc plus seulement question d’apporter un appui aux forces terrestres d’une part et de pouvoir mener des opérations nucléaires d’autre part. Si les doctrines se précisent en tenant compte d’impératifs nouveaux – la réduction du risque de dommages collatéraux – les matériels disponibles évoluent également.

A la fin des années 1990, l’apparition des bombes guidées par GPS change totalement la donne et sont utilisées pour la première fois durant l’opération « Force alliée » (Kosovo, 1999). Le ciblage de précision devient indépendant de la météo et les travaux sur une nouvelle génération de pods de désignation commencent. Aussi, les années 2000 sont celles d’un étonnant chassé-croisé.

Rapidement dotés de munitions guidées laser et GPS de même que de pods de désignation, B-52 et B-1B deviennent aptes aux missions d’appui aérien rapproché comme de frappe dans la grande profondeur. Le bombardier était stratégique, il devient aussi tactique et, en 2002, un B-2 effectue une démonstration impressionnante : 83 bombes à guidages GPS sont larguées en moins d’une minute, détruisant l’ensemble des objectifs assignés. L’autre versant de ce chassé-croisé est que, doté des mêmes équipements, des appareils de combat comme le Rafale, le F-16 ou le Gripen ou des interdicteurs comme le Tornado, le Mirage 2000D ou le F-15E se voient capables de frapper dans la profondeur stratégique avec une précision inouïe.

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