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L’agonie des forces armées belges

Dans la foulée du coup de filet antiterroriste mené le 15 janvier, le gouvernement fédéral belge a ordonné le déploiement de 300 militaires sur le territoire national pour la protection de points sensibles – une première depuis 1986 et la vague d’attentats commis par les Cellules communistes combattantes. Mais au terme de plus de vingt ans de plans de restructuration, les forces armées belges sont dans un état plus que précaire.

Les conséquences de ces différents facteurs se sont cristallisées dans le plan stratégique de 2000. Devant permettre le maintien du budget – ce qui n’a jamais été le cas –, il envisageait une armée « plus petite, plus opérationnelle et plus rapidement déployable » centrée sur trois brigades. Concrètement, le plan a cependant signé un véritable « arrêt de mort différé » de la composante terre. Dès les premières lignes, il était ainsi question d’une logique d’opérations ne prenant pas en compte les opérations de haute intensité. Les conséquences sur la stratégie des moyens ont été multiples :

  • l’abandon de véhicules chenillés au profit de la roue, perçue comme plus moderne, mais dont le degré d’adaptabilité est moindre. Deux familles de véhicules ont été sélectionnées pour marquer cette transition : les MPPV (Multi–Purpose Protected Vehicle), avec le Dingo 2 (352 exemplaires envisagés, mais seulement 220 commandés), et la famille AIV (Armoured Infantry Vehicle), 242 engins 8 × 8 déclinés en plusieurs versions (3) devant être commandés. Pour le moment, seuls 132 Piranha IIIC l’ont effectivement été ;
  • le choix a d’emblée été fait d’acquérir des engins dotés de tourelles de 90 mm devant équiper 40 AIV DF 90. Construites par CMI, ces tourelles s’avèrent, selon le constructeur, inadaptées pour le traitement de chars au-delà du T‑62 (4). Concrètement, la fonction « char de bataille », vue comme un reliquat de la guerre froide, était donc abandonnée. Finalement, le concept de l’AIV DF 90 lui-même a été abandonné en 2008, les 18 exemplaires livrés pour 70 millions d’euros devant être vendus d’occasion – au même moment, l’achat d’autant de Leopard 2 n’aurait coûté que 18 millions ;
  • l’artillerie a également été sacrifiée : là aussi perçus comme obsolètes, les obusiers M‑109 ont fini par quitter le service, remplacés par une combinaison de canons de 105 mm et de mortiers de 120 mm, tous deux tractés ;
  • il faut ajouter que les réductions budgétaires, régulières depuis 2000, ont abouti à ce que les missiles antichars MILAN ne soient remplacés qu’in extremis. Ce n’est qu’en 2013 qu’ont été commandés des Spike MR (60 lanceurs, 240 missiles a priori), de même que des Panzerfaust 3 (111 lanceurs, 238 roquettes).

La stratégie des moyens a fini par déterminer la stratégie opérationnelle : la crainte politique de pertes a poussé à ne plus guère employer la force terrestre belge qu’à des missions statiques de force protection, à l’instar de celle menée pour la protection de l’aéroport de Kaboul. Des troupes ont aussi été engagées dans des missions de formation, que ce soit en Afghanistan ou au Mali, ou encore de déminage, comme au Liban. Le point commun de ces missions est de minimiser les risques politiques en n’engageant plus de soldats dans des missions de combat que la force terrestre ne peut de toute manière plus mener. De fait, la puissance de feu de la composante terre est aujourd’hui inférieure à celle de sa consœur estonienne… La situation sera, à l’avenir, d’autant plus problématique que les budgets liés à l’entraînement ont été considérablement réduits : l’ambition de pouvoir déployer une brigade est ainsi à remettre en question, les exercices à ce niveau étant devenus exceptionnels.

En fin de compte, la perception d’un usage moins soutenu de la force terrestre découlant d’une aptitude moindre au combat et de nouvelles réductions budgétaires a logiquement débouché sur la suppression d’une brigade, officialisée le 1er janvier 2011, de même que de plusieurs bataillons logistiques ou de communications. Ne restent donc que deux brigades, ainsi que quelques unités indépendantes : quatre bataillons d’infanterie, un bataillon commando, un bataillon parachutiste, un bataillon de reconnaissance, un bataillon ISTAR, un bataillon d’artillerie, deux bataillons du génie, trois groupes de communication, deux bataillons logistiques.

La force aérienne et la marine

Comparativement, la force aérienne a, dès les années 1990, fait rapidement décroître le nombre de ses appareils de combat. Elle l’a fait plus rapidement que n’importe quelle autre force aérienne d’Europe occidentale, mais a utilisé les économies engendrées pour moderniser en profondeur ses appareils, renouveler ses munitions (AIM‑120, AIM‑9X, munitions à guidage GPS et laser), acheter une série de pods (désignation, brouillage électronique) ainsi que des viseurs de casque, tout en maintenant un haut degré d’entraînement de ses pilotes. Aujourd’hui, 54 F‑16 MLU sont toujours disponibles en deux wings (escadres), en plus de 11 C‑130, dont le remplacement par sept A400M est déjà programmé. La politique poursuivie a fait de la force aérienne l’instrument belge le plus adapté aux opérations de haute intensité, des points de vue qualitatif comme quantitatif, mais aussi en raison du poids politique qu’il confère à la Belgique dans les processus de montage de coalition.

Les appareils de la force aérienne ont ainsi été engagés au Kosovo, en Afghanistan, en Libye et en Irak. Dans ces trois derniers cas de figure, ils l’ont été sur tout le spectre des missions offensives : Close Air Support, interdiction, supériorité aérienne ou encore NT‑ISR et SCAR (5), en fonction de la qualité des pods Sniper utilisés. Des F‑16 participent par ailleurs régulièrement aux missions Air Baltic. L’emploi de la force aérienne a surtout l’avantage politique, dans le contexte actuel, de minimiser les risques de pertes. L’inconnue sur l’avenir de la flotte de combat perdure cependant (6). Elle devra être remplacée à partir de 2023, le nouveau gouvernement en ayant validé le principe. Le financement de l’achat doit a priori se faire non sur le budget annuel de la défense, mais bien par un financement exceptionnel.

La marine belge a elle aussi réussi sa mue. Dotée de deux frégates de type Karel Doorman achetées d’occasion (première admission au service en 1991), elle a recentré sa flotte de guerre des mines sur six chasseurs de type Tripartite et s’est récemment dotée de deux patrouilleurs de classe Castor de 400 tonnes pour les missions garde–côtes et de surveillance. Les années 1990 et 2000 ont pour elle été synonymes d’évolutions opérationnelles majeures : d’une part, avec son intégration opérationnelle à la marine néerlandaise et la création d’un Amiral Benelux ; d’autre part, avec des déploiements au long cours autorisés par les nouveaux bâtiments. Mais, là aussi, des inquiétudes subsistent : frégates comme chasseurs de mines doivent être également remplacés.

Une armée à redéfinir

Les réductions budgétaires annoncées fin 2014, décidées sur une base purement a‑stratégique et managériale (7), ont représenté une douche froide pour des forces considérant le gouvernement élu en 2014 comme le garant d’une vision plus équilibrée en matière de sécurité. Corrélativement, le moral, déjà peu élevé (8), a considérablement chuté dans un contexte marqué par la mobilisation de 300 parachutistes et chasseurs ardennais pour des missions de protection du territoire. L’adoption de cette mesure souligne, indirectement, l’inadaptation fondamentale du plan stratégique adopté en 2000. Depuis lors, il n’a plus été amendé, les successions de réformes et de réductions budgétaires tenant lieu de politique de défense. Ses présupposés sont à présent à considérer comme caducs (9) :

  • à l’échec du dialogue stratégique avec la Russie, il faut ajouter la remilitarisation des relations internationales ;
  • l’accroissement notable de la puissance de feu des entités subétatiques contre lesquelles la force terrestre devait pouvoir agir, y compris en Afrique, pose la question de l’adaptation de

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