L’Etat islamique, catalyseur d’une nouvelle guerre de trente ans ?

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI Hors-Série n°40, février-mars 2015. Aucune reproduction autorisée.

Il faut se méfier des points de vue définitifs sur le Moyen Orient : nombre de commentateurs ont souvent des avis tranchés à son propos mais la situation politico-stratégique y évolue souvent aussi rapidement que les alliances. Qui aurait pu, il y a encore quelques mois, imaginer des appareils américains survolant la Syrie avec l’aval de Damas et, par delà, trouver Washington et Riyad en situation de coalition de facto avec l’Iran ? Reste que la situation sur place est devenue d’une complexité telle qu’elle pourrait non seulement redessiner la carte de la région mais également avoir des conséquences majeures sur l’ensemble des relations internationales. 

Le poids iranien

L’émergence de l’Etat islamique comme question stratégique centrale met les Etats du Moyen Orient au pied du mur et fait s’interroger sur leur pérennité mais également sur l’avenir de questions stratégiques pendantes depuis plusieurs années. La première d’entre toutes est celle du nucléaire iranien : depuis une quinzaine d’années, c’est le développement des capacités, y compris balistiques, de Téhéran qui a servi de moteur au développement des forces armées du Golfe. Si ces Etats peuvent entretenir entre eux des rivalités saillantes, la question iranienne a permis de les apaiser et même d’y associer, dans une certaine mesure et discrètement, Israël. Au passage, la question du nucléaire stricto sensu – que Téhéran aura, il ne faut se faire aucune illusion à ce sujet[1] – est plus généralement emblématique de la question de la place de l’Iran sur la scène stratégique moyen-orientale et la nature de sa puissance. Cette question est aujourd’hui centrale, essentiellement par les sous-entendus liés à la place du chiisme et à son instrumentalisation par Téhéran dans le Golfe, avec des conséquences très concrètes sur les opérations militaires.

A Bahreïn, depuis 2011, des manifestations ont conduit à la mort de près d’une centaine de civils et à l’intervention musclée des forces de sécurité et de l’armée, appuyées par l’Arabie saoudite. Si les manifestants revendiquent plus de démocratie et la fin de la discrimination des chiites de l’émirat – qui représentent près de 65 % des habitants – Riyad comme Manama y voient un risque. La question chiite se pose également au Yémen où la rébellion houthiste est en cours depuis 2004[2]. Elle contrôle à présent le nord du pays et la capitale, Sanaa – le président et son gouvernement ayant démissionné le 22 janvier 2015. Là aussi, l’Arabie saoudite est intervenue en 2009-2010, engageant, sans succès AH-64 et autres Tornado – de même semble-t-il que des forces jordaniennes, marocaines et pakistanaises. La situation du pays est rendue d’autant plus complexe qu’Al Qaïda dans la péninsule arabique y a trouvé un terrain d’évolution favorable. L’organisation est aussi bien combattue par les forces gouvernementales qu’houthistes, mais aussi par les Etats-Unis qui ont engagé une campagne aérienne centrée sur l’usage de drones. Plus récemment, un groupe djihadiste soutenant l’Etat islamique y est également apparu.

Si les chiites bahreïnis et yéménites ont leurs propres agendas politiques, globalement indépendants de Téhéran, il n’en demeure pas moins que, pour les membres du Conseil de Coopération du Golfe, la perception est celle d’un encerclement. De fait, la question de la puissance iranienne se manifeste également ailleurs : dans son soutien au Hezbollah puis au Hamas – deux mouvements aptes à la guerre hybride du fait des livraisons d’armes de Téhéran – mais également dans l’activisme iranien face à l’Etat islamique. Dès 2006, des groupes spéciaux de chiites irakiens étaient encadrés par des membres des Gardiens de la révolution iranien[3]. A la mi-2014, ces groupes feront le coup de feu contre l’EI et s’avèreront souvent plus efficace qu’une armée irakienne dont les troupes se débanderont rapidement. Plus récemment, l’engagement de l’Iran en Irak s’est marqué de manière plus nette, jusqu’à y déployer des Su-25. Téhéran est également actif auprès de son allié syrien. Au point d’un général de la force Al Qods sera tué dans un raid de l’aviation israélienne dans le sud de la Syrie – raid qui sera le déclencheur d’une embuscade du Hezbollah dans le secteur des fermes de Sheeba, le 28 janvier 2015…

On le comprend, l’Iran est stratégiquement actif dans la zone et représente, en dépit de la vision qu’en ont les Etats à majorité sunnite ou des représentations américaines, un facteur de poids dans la sécurité régionale. De ce point de vue, c’est certainement une erreur stratégique que de l’avoir cantonné à son rôle de suspect de prolifération nucléaire et de ne pas l’avoir convié aux discussions tenues durant l’été 2014, lorsque les premières bases d’une réaction internationale à l’activisme de l’EI ont été posées. A n’en pas douter, cette occasion manquée, outre qu’elle renforcera le camp conservateur à Téhéran, renforcera également l’activisme de l’Iran sur la scène moyen-orientale. De fait, l’Etat islamique comme Al Qaïda sont maintenant perçus comme des menaces existentielles par l’Iran – alors qu’ils ont un temps été perçus comme des opportunités. Reste que la période allant de la fin des années 1990 à 2002, lorsqu’Al Zarqawi – le futur leader d’Al Qaïda en Irak (et organisation qui mutera finalement en l’EI) – pouvait y trouver refuge au vu et au su du gouvernement, est bien révolue.

Des Etats perdus dans leur propre jardin 

L’activité stratégique iranienne tranche avec l’attentisme des Etats du golfe. Certes, ils ont engagés leurs forces aériennes dans une série d’action contre l’Etat islamique et poursuivent leur travail dans la lutte contre Al Qaïda et ses franchises. Mais force est aussi de constater qu’à l’instar de l’Iran, certains on également pu jouer avec le feu : pour paraphraser Churchill, la stratégie poursuivie a été de « nourrir le crocodile en espérant être mangé le dernier ». L’Arabie saoudite, en particulier, a depuis les attentats de 1981, favorisé une radicalisation des pratiques religieuses mais n’a pas compris que les groupes djihadistes qui allaient émerger dans les années 1990 et 2000 ne leur seraient jamais gré de ce raidissement. Pour ces derniers, les monarchies du golfe, en collaborant avec l’occident et en ne respectant guère les préceptes de l’islam, sont devenues des ennemies impures. De ce point de vue, l’évacuation des bases américaines d’Arabie saoudite, pour symbolique qu’elle soit, n’a pas résolu la question de fond, faisant preuve d’une naïveté stratégique confondante. Aussi, lorsqu’un certain nombre de riches saoudiens, qataris ou émiriens ont financé des mouvements djihadistes, peu a été fait pour les empêcher[4].

Le résultat final est un véritable syndrome d’encerclement, que ce soit par les chiites ou les djihadistes et qui trouve une illustration concrète dans la géographie des frontières saoudiennes. Deux « murs », un à la frontière avec le Yémen et un autre sur la frontière avec l’Irak, ont ainsi été construits. Entre plusieurs rangées de grillages surmontés de barbelés sont installés des capteurs sismiques et, tous les 40 km, des tours de surveillance dotées de radars qui doivent détecter toute intrusion, à pieds ou par véhicules. L’ensemble, mis en réseau, est complété par des patrouilles mobiles de garde-frontières. Le dispositif n’empêchera pas le général commandant de la frontière avec l’Irak d’être tué au cours d’un raid de l’Etat islamique – un évènement symbolique d’une situation de confusion stratégique où prédomine une vision statique de la situation, là où l’ennemi fait preuve d’une aptitude à la manœuvre, tactique comme stratégique, exceptionnelle.

Dans une certaine mesure, ce qui vaut pour Riad vaut également pour les émirats du Golfe, encore le Sultanat d’Oman. Focalisés sur l’Iran, leur réflexion stratégique est restée centrée sur leurs fondamentaux, en décalage complet avec une évolution de la situation stratégique qui était pourtant prévisible depuis quelques années. En conséquence, les contrats portant sur des armements de haute technologie se sont accumulés, ciblant essentiellement des systèmes perçus comme plus prestigieux – appareils de combat, navires lance-missiles ou encore systèmes antimissiles balistiques. Corrélativement, peu d’attention se portaient sur les forces terrestres, à quelques exceptions près. Pratiquement, les choix opérés en stratégie des moyens reflètent des choix stratégiques centrés sur la conduite d’opérations régulières de haute intensité et, in fine, la reproduction d’un modèle de force remontant aux années 1970. Un Etat fait sans doute exception en la matière : les Emirats Arabes Unis se sont certes concentré sur des équipements de haute technologie mais ont aussi, plus récemment acheté des AT-802 parfaitement adaptés à la lutte contre-insurrectionnelle mais aussi plusieurs centaines de MRAP.

Les conséquences des choix stratégiques opérés sont d’autant plus sensibles qu’un certain nombre d’armées ont été infiltrées par des éléments radicaux. Ce type de problème a été rencontré en Egypte et a été résolu par la dissolution des unités « contaminées ». Mais ces options sont peu envisageables dans le Golfe, où l’attribution de postes de commandement est soumise à des impératifs politiques plus liés à la loyauté à l’égard des familles régnantes qu’à l’Etat lui-même. La marge de manœuvre en matière de déradicalisation des forces est donc plus faible. La problématique est particulièrement saillante à l’examen d’unités terrestres qui finiront par devenir indispensables à la lutte contre l’EI, dont le mode d’action impose de ne pas s’en tenir qu’à une réponse aérienne[5]. Or, il ne peut être question d’un engagement massif d’unités terrestres occidentales : il ferait immanquablement le jeu des djihadistes, tout comme une intervention iranienne massive au sol. La rhétorique de légitimation de l’EI n’en sortirait que grandie, y compris dans les Etats du golfe, qui ont accès, via internet, à une propagande qui cherche à façonner les esprits.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

in id ultricies fringilla risus. Praesent tristique felis
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR