La France face au djihadisme. Une adaptation impensée ou inachevée ?

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI hors-série n°43, août-septembre 2015 – aucune reproduction autorisée.

Après les tueries de mars 2012 perpétrées par Mohammed Merah, des attaques terroristes directement liées à des mouvements djihadistes se produisent dans Paris du 7 au 9 janvier 2015, suivies d’une autre en Isère, fin juin, avec une première décapitation sur le sol français. Si des attentats avaient déjà été déjoués précédemment et que la France elle-même en a subi dans d’autres contextes, comment peut-on analyser les réponses données à ces attaques ?

Répondre stratégiquement au terrorisme est difficile à maints égards et en particulier parce que la nature même de la menace implique une réaction sur tout le spectre de la stratégie intégrale en tant que stratégie nationale coordonnant l’ensemble des leviers de puissance de l’État. En d’autres termes, la seule réaction judiciaire, rhétorique, policière ou liée au renseignement ne peut suffire dès lors que le djihadiste se positionne d’emblée dans un registre idéologique, mais aussi stratégique. De facto, il faut ici rappeler que le terrorisme est d’abord un mode de guerre – et même une catégorie bien particulière de la guerre irrégulière (1) – au service d’un projet politique. Le considérer sous l’angle de l’anathème, comme c’est fréquemment le cas, revient alors à le vider de sa signification. C’est non seulement une erreur d’un point de vue intellectuel, mais cette perte de sens s’avère également dangereuse : en faire une sorte de dévoiement criminel risque de faire passer à côté des problèmes posés. C’est notamment le cas dans le champ militaire et en particulier lorsque le terroriste se fait guérillero ou insurgé, comme au Mali, et que ses armes de prédilection sont bien plus lourdes que celles utilisées en terrorisme.

Il est ainsi paradoxal de voir qu’après les critiques pour le moins légitimes adressées à la « guerre globale contre le terrorisme » américaine – de facto, on ne lutte pas contre les méthodes d’un adversaire, mais contre lui –, ce thème a été repris sans autre forme de procès. Mais, au-delà, la lutte contre le djihadisme – dès lors qu’on ne lutte pas contre l’un des modes de guerre qu’il utilise – est rendue plus délicate dans le contexte actuel. Premièrement, parce que la légitimité perçue du combat est remise en question, que ce soit par une stratégie d’influence de l’adversaire utilisant tous les interstices des réseaux sociaux (2) ou par jeu tacticien sur la scène politique intérieure. Deuxièmement, par l’ampleur du problème lui-même : les actions des années 2010 ne sont plus celles des années 1980 ou 1990, liées à des théâtres particuliers. L’arrière-plan des attaques de 2015 et des tentatives qui les ont précédées est éminemment plus complexe, voyant une véritable « nouvelle guerre de Trente Ans » déchirer le Proche-Orient et le Moyen-Orient (3). Le conflit lui-même dépasse cette région et englobe une partie de l’Afrique, d’autres groupes, dans d’autres régions du monde, ayant par ailleurs fait allégeance à l’État islamique.

Une résilience déficiente

La situation est donc inédite, même s’il est évident que la menace connaissait, depuis plus de quinze ans, une évolution défavorable. Nous insistons ici sur la durée particulière du processus de montée en puissance de l’adversaire, qui est source d’un deuxième paradoxe : nombre de médias ont ainsi vu dans les attaques de janvier un « 11 Septembre à la française », faisant ainsi référence à une surprise stratégique alors que le risque de cette dernière ou encore l’importance du renseignement étaient déjà actés dans le livre blanc de 2008. Or les attaques ont surtout montré un déficit de résilience, certes de la part des médias, mais aussi, et en particulier, de la part des décideurs politiques. De fait, la résilience ne consiste pas uniquement pour un État à pouvoir continuer à fonctionner en temps de crise. Ses implications sont bien plus larges que celles approchées par le livre blanc de 2008. Rappelons ici quelques-unes de ses caractéristiques (4) :

– la résilience n’est pas en soi une panacée – elle n’est que le volet « front intérieur » d’une lutte plus large – et est déterminée politiquement et non culturellement (5). C’est un facteur de dissuasion (« vous pouvez frapper, vous ne nous abattrez pas »), mais dont la valeur dépend de l’attitude de l’ensemble d’une société ;

– elle passe par un double mouvement de prise de conscience de la menace, pour ensuite l’accepter comme telle (ce qui n’exclut évidemment pas de pouvoir lutter contre elle) ;

– elle implique de prendre en considération une pluralité d’acteurs : niveaux politique, militaire, économique, sociétal, et ce en sachant que les réactions des uns ne sont pas nécessairement celles des autres. Un fort degré de résilience sociétal peut ainsi se doubler d’un rejet de la classe politique (6) ;

– elle peut être, à l’échelle d’une société, réduite ou augmentée, notamment en fonction de la gestion de l’information – laquelle est cruciale pour la prise de conscience – et du positionnement du monde politique.

Comment caractériser, de ces différents points de vue, la réaction post-9 janvier ? Les rassemblements spontanés – un exemple typique de « résilience sociétale » – sont un phénomène classique, largement observé au Royaume-Uni, en Espagne, aux États-Unis ou en Indonésie après des attentats. Mais, dans la foulée, le monde politique s’est rapidement avéré moins résilient que la population face à la menace, multipliant des déplacements donnant plus d’importance que nécessaire aux actions adverses – notamment en Isère (7) – et surréagissant sur la question de la loi sur le renseignement. La rapidité de sa mise en place ; corrélativement, le manque de débats sereins alors que nombre d’objections étaient portées par des professionnels du renseignement comme du droit ; l’appui excessif sur des technologies non éprouvées et susceptibles d’être contre-productives tendent à en témoigner. La rapidité à imposer une mesure qui n’a pas été perçue comme totalement légitime par la population a tendu à accroître un peu plus le fossé entre cette dernière et les gouvernants. Dans le même temps, plusieurs questions n’étaient guère abordées alors qu’elles sont pourtant cruciales dès lors que l’on parle de résilience. C’est en particulier le cas pour celle des communautarismes et de l’éducation nationale, les très médiatiques sanctions contre les élèves ayant rompu les minutes de silence n’ayant pas laissé la place à des débats plus larges.

De facto, l’éducation est une question cruciale dès lors qu’il est question de résilience. Creuset d’intégration républicaine pour peu que le travail des enseignants ne soit pas entravé par le maintenant traditionnel « pas de vagues », elle fournit également les méthodes de réflexion et de recherche qui permettent aux jeunes adultes de pouvoir chercher l’information pertinente et ainsi de ne pas laisser prise aux propagandes dont la diffusion est facilitée par Internet et les réseaux sociaux. Elle est d’autant plus importante qu’il existe, sur le plan des perceptions de ce qu’est la radicalisation et de ses modes de fonctionnement, un fossé béant entre décideurs politiques et experts. Exemple le plus flagrant, le rapport rendu par le député Malek Boutih, Génération radicale, mentionne certes plusieurs experts issus des grands corps de l’État, mais très peu de spécialistes d’un phénomène de radicalisation pourtant étudié de manière très pointue dans nombre d’universités ou de centres de recherche. Pis, le journaliste Jean-Paul Ney s’est trouvé auditionné « à sa demande » – et sans que ses qualités, pour le moins discutables, aient été un minimum vérifiées par le cabinet du député. De même, l’on ne parvient pas à comprendre l’apport de Frigide Barjot à la sécurité nationale.

Le fait est que, pour paraphraser le titre de l’ouvrage de Zaki Laïdi, le politique est pris au piège du Sacre du présent (8) : « (vite) faire quelque chose et le faire savoir » est devenu un impératif structurant de la stratégie de sécurité nationale. Or, en dépit de la permanence de la menace, des décisions trop peu réfléchies nuisent non seulement à la résilience nationale, notamment en délégitimant le politique, mais aussi à l’efficacité même du dispositif. Ce dernier, en tant que tel, n’est pas totalement inefficace. Si des débats le traversent, il faut aussi constater que, de M. Merah à Y. Salhi, tous les auteurs d’actes terroristes ont, à un moment donné, fait l’objet d’une surveillance – le problème ne résidant donc pas tant dans la collecte du renseignement que dans le suivi des radicaux au jour le jour. Soit un problème que la loi sur le renseignement pourrait que renforcer en créant trop rapidement des « alertes » qu’il faudra vérifier et dont un certain nombre pourraient se révéler fausses. En la matière, comme bien souvent en sociologie des organisations, des réformes trop brusques ou trop fréquentes sont cause de problèmes, la réforme finissant par accaparer l’énergie dévolue au travail de fond.

Une « Sentinelle » désarmée ?

Cette question de la succession de réformes dans un contexte de charge de travail intense touche également les forces armées. Les attentats des 7-9 janvier ont ainsi vu l’institutionnalisation de « Vigipirate » sous la forme de l’opération « Sentinelle », avec un déploiement en temps normal de 7 000 hommes, pouvant monter à 10 000 en période de crise. Dans le même temps, les installations du ministère de la Défense faisaient elles aussi l’objet d’une surveillance renforcée par le biais de l’opération « Cuirasse ». « Sentinelle » est un signal politique d’autant plus fort qu’il débouche sur un changement de posture complet dans la politique de défense : alors que 18 000 postes devaient encore être supprimés dans les armées d’ici à 2019, 7 500 seront finalement conservés, spécifiquement au profit de l’armée de Terre. Le volume peut certes sembler important, mais il faut aussi constater que les effectifs sont globalisés… et sous pression : tour à tour, les hommes sont engagés en OPEX et sur « Sentinelle », et tentent de maintenir leurs compétences en exercice. Or, en un peu plus de six mois, 50 000 hommes », soit près de la moitié de l’armée de Terre, ont déjà été engagés dans « Sentinelle ». Sachant qu’environ 20 000 hommes sont déployés en permanence dans des OPEX, l’armée de Terre est certainement la plus active d’Europe et sans doute même, toutes proportions gardées, l’une des plus actives au monde.

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