La propagation des murs anti-immigration : un « nouveau » défi pour les migrants

Parfois construits dans le but d’éviter un conflit ou de réduire les trafics et la contrebande, la majorité des murs frontaliers existant aujourd’hui dans le monde ont été érigés dans le but de stopper ou de réduire l’afflux des migrants. Mais ces cicatrices géographiques détournent les flux ou figent la situation, bien plus sûrement qu’elles n’y remédient.

Enfin, les murs ne contribuent pas à pacifier la zone frontalière et finissent par limiter les options d’un traitement concerté de problèmes transfrontaliers. Pis, ils ne réduisent pas le niveau d’insécurité : même l’exemple israélien n’est pas probant en la matière, puisque ce sont plus des facteurs exogènes qui ont contribué à la diminution du nombre d’attentats, qu’un mur dont la porosité est manifeste (11). De même, lorsque l’Inde a amorcé l’érection d’un mur le long de sa frontière avec le Bangladesh, elle a invoqué la pression migratoire et les questions de contrebande, tout en subissant des pressions politiques (le parti Bharatiya Janata instrumentalise la barrière pour surfer sur la vague populaire anti-musulmane). Pour autant, les 2824 kilomètres de barrière murés le long de la frontière bangladaise n’ont pas résolu les difficultés économiques de son voisin, ni l’afflux d’immigrants illégaux (qui ne tarit pas). Pis, le Bangladesh est, en raison de son altitude, particulièrement exposé aux changements climatiques et à la hausse du niveau des mers. Ce faisant, l’absence de coopération a des conséquences réelles sur la sécurité de la région, car le mur a posé une chape de plomb sur un problème qui va aller croissant (12).

Des cicatrices durables

Dans le même temps, ces structures murées déforment les zones frontalières, influent sur les sociétés locales qui doivent se recomposer, altèrent les écologies locales, et portent atteinte à la sécurité humaine.

Les murs scarifient le tissu local. Ils isolent des populations dans des enclaves entre le mur et la frontière – par exemple au Bangladesh, au Cachemire, en Cisjordanie ou encore au Texas. Ils vont contribuer à la déstructuration de sociétés agraires : la mise en place de barrières qui rendent difficile voire impossible l’accès aux services publics, aux champs, le limitant à des périodes de récoltes, ou compliquent les procédés d’irrigation et d’accès aux ressources naturelles, sont bien documentés par les institutions internationales (13). Alors qu’une étude récente de l’université de Princeton montre que le différentiel économique serait un facteur clé pour expliquer la construction des murs frontaliers (14), force est de constater que les murs tendent à leur tour à exacerber ces inégalités – ce qu’illustre par exemple particulièrement bien la ville frontalière de Nogales, où, côté mexicain, l’économie est désormais moribonde.

De plus, les murs affectent des écosystèmes au point de menacer la survie de nombreuses espèces (15) ou de les altérer irrémédiablement, comme l’affirme en 2003 une équipe de l’université de Pékin, qui a documenté les mutations génétiques dissociées de la flore de part et d’autre de la grande muraille de Chine (16). Les effets des murs perdurent donc bien au-delà de leur utilité politique.

Dès lors, la banalisation de la réponse murée en relations internationales est en soi un paradoxe, puisque les murs finissent toujours par tomber physiquement (comme le mur de Berlin) ou symboliquement (comme la Grande Muraille de Chine) et grèvent substantiellement les finances publiques de l’État qui les construit (de 900 000 à 4,1 millions d’euros par kilomètre (17) – sans compter l’entretien). Naturellement, avec des populations de plus en plus anxieuses face aux effets non maîtrisés de la mondialisation et un électorat de plus en plus volatile, le mur peut représenter une stratégie populiste efficace… À court terme ! En effet, les murs s’articulent le long d’une ligne de faille économique, entre le Nord et le Sud, sans y remédier. À plus long terme, ils ne permettront pas d’enrayer les migrations que les changements climatiques ont commencé à générer. Ainsi, les murs ne sont qu’un bandage sur une blessure plus profonde : ils apportent une solution nationale et stato-centrée à des problèmes de nature « inter-nationale » dont l’ampleur supposerait un engagement multilatéral et concerté, un investissement substantiel dans la sécurité alimentaire, écologique et la résolution de conflit. À défaut, si la crise syrienne doit être vue comme un cas d’école, l’industrie du mur a encore de beaux jours devant elle.

Notes

(1) Données de : Élisabeth Vallet, Zoé Barry, Josselyn Guillarmou, Chaire-Raoul-Dandurand, UQAM, 2015.

(2) David Newman et Anssi Paasi, « Fences and Neighbours in the Postmodern World : boundary narratives in Political Geography  », Progress in Human Geography, vo. 22, n2, avril 1998, p. 186-207.

(3) Jean-Jacques Roche, « Murs et frontières à l’heure de la mondialisation ou la reterritorialisation du monde », in Cahiers de la sécurité spécial « Immigration et sécurité », INHESJ, no 17-18, juillet-décembre 2011.

(4) Didier Bigo et Elspeth Guild, « The Transformation of European Border Controls », in Bernhard Ryan et Valsamis Mitsilegas (dir.), Extraterritorial Immigration Control : Legal Challenges, Boston et Leiden, Martinus Nijhoff Publishers, 2010, chapitre 9, p. 13.

(5) Voir Anne-Laure Amilhat-Szary, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ?, Paris, PUF, 2015.

(6) VisionGain, Border Security Market Report 2015-2025, 6 août 2015, 364 p. ; Elisabeth Vallet, « Des murs d’argent. Et la frontière devint un marché prospère et militarisé », Visions cartographiques, 29 novembre 2013.

(7) « More fence doesn’t make sense  », Tucson Citizen, 22 décembre 2005 [trad. auteur].

(8) Voir les travaux de Migreurop, Atlas des migrants en Europe : géographie critique des politiques migratoires, Paris, Armand Colin, 2012.

(9) Notamment par des photographes comme Susan Harbage Page.

(10) Sylvanna Falcon, « Rape as a Weapon of War : Advancing Human Rights for Women at the U.S.-Mexico Border », Social Justice Journal, vol. 28, no 2, 2001, p. 34.

(11) David Newman, « Don’t blame the gap in the wall », The Guardian, 2 septembre 2004.

(12) Amarjyoti Borah, « Assam’s border farmers fenced in by changing climate conditions  », Reuters, 22 décembre 2015.

(13) United Nations – OCHA PT, Five years after the International Court of Justice advisory opinion– A summary of the Humanitarian Impact of the Barrier, Jérusalem-Est, OCHA PT, juillet 2009.

(14) David B. Carter et Paul Poast, « Why do states build walls ? Political Economy, Security and Border Stability  », Journal of Conflict Resolution, 1er septembre 2015, en ligne : http://www.princeton.edu/~dbcarter/David_B._Carter/Research_files/walls_JCR_final.pdf.

(15) Jesse R. Lasky, Walter Jetz et Timothy H. Keitt, « Conservation Biogeography of the US-Mexico Border : a transcontinental risk assessment of barriers to animal dispersal  », Diversity and Distributions, no 17, 2011, p. 673-687.

(16) H. Su, L.-J. Qu, K. He, Z. Zhang, J. Wang, Z. Chen, H. Gu, « The Great Wall of China : a physical barrier to gene flow ?  », Heredity, no 90, 2003, p. 212 – 219.

(17) USGAO, Secure Border Initiative Fence Construction Costs, GAO-09-244R, 29 janvier 2009.

Article paru dans Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 31, février-mars 2016.

À propos de l'auteur

Élisabeth Vallet

Élisabeth Vallet

Directrice de l’Observatoire de géopolitique à la chaire Raoul-Dandurand, professeure associée au département de géographie de l’UQAM et co-chercheure dans le projet « Borders in Globalization ».

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