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La propagation des murs anti-immigration : un « nouveau » défi pour les migrants

Parfois construits dans le but d’éviter un conflit ou de réduire les trafics et la contrebande, la majorité des murs frontaliers existant aujourd’hui dans le monde ont été érigés dans le but de stopper ou de réduire l’afflux des migrants. Mais ces cicatrices géographiques détournent les flux ou figent la situation, bien plus sûrement qu’elles n’y remédient.

De surcroît, comme l’évolution des trajectoires migratoires vers l’Europe en témoigne, les murs ne parviennent pas à enrayer l’immigration clandestine, ils la déplacent. Les opérations de contrôle des frontières au cours des deux dernières décennies, tant par les États que par Frontex, se sont enchaînées. Mais le système espagnol SIVE, les barrières de Ceuta et Melilla ou d’Evros, la création de Frontex et la mise sur pied des opérations maritimes et terrestres (« Gate of Africa », entre le Maroc et l’Espagne, « Hera » autour des Canaries et « Nautilus », entre la Libye, Malte et l’Italie en 2006 ; puis « Poseidon » dans la région de la Grèce en 2007 ; « Indalo », dans la zone allant de l’Afrique subsaharienne à l’Espagne en 2009 ; « Hermès » entre le Maghreb et les îles de Lampedusa, de la Sicile et de la Sardaigne en 2011 ; « Aeneas », dans la mer Ionienne en 2012 ; « Triton » en Méditerranée en 2014…) n’ont pas interrompu les routes migratoires, ils n’ont fait que les redessiner, plus dangereuses certes, mais toujours aussi fréquentées (8). L’arrivée de migrants syriens à la frontière américaine en novembre 2015, après un long détour par la Colombie puis la (très hostile) jungle panaméenne ou encore leur passage par le cercle arctique pour accéder au territoire norvégien (via la ville de Nickel en Russie) témoignent de la plasticité de ces trajectoires.

Puisque les murs complexifient des itinéraires clandestins, qui deviennent plus aléatoires, les migrants ont de plus en plus recours aux passeurs, qui ont la capacité de redéfinir les routes migratoires en fonction des obstacles qu’ils rencontrent. Et les groupes criminels sont ainsi, de facto, invités à organiser le passage de la frontière. Le passage frontalier se mue alors en trafic de personnes avec les phénomènes qui y sont associés (extorsion, kidnapping, détention, agressions, prostitution). Cette dynamique est particulièrement documentée à la frontière mexicano-américaine (9). Les femmes sont particulièrement vulnérables. La plupart de celles qui font le trajet depuis l’Amérique centrale prennent une pilule contraceptive – et sont incitées à le faire par les ONG qui travaillent avec elles – tant le risque d’être agressée est intégré dans leurs trajectoires de migrations (10). Ce faisant, les murs ont pour effet de normaliser la violence à la frontière et de vulnérabiliser les migrants.

Et parce que les murs alimentent l’économie souterraine, ce qui rend les flux plus difficiles à contrôler, ils ont parfois l’effet opposé à celui qui était recherché : aux États-Unis, le mur a mis un terme au cycle migratoire saisonnier, pérennisant l’installation des clandestins sur le territoire américain, tandis qu’en Europe, les camps provisoires (comme à Calais) s’inscrivent dans la durée.

Enfin, les murs ne contribuent pas à pacifier la zone frontalière et finissent par limiter les options d’un traitement concerté de problèmes transfrontaliers. Pis, ils ne réduisent pas le niveau d’insécurité : même l’exemple israélien n’est pas probant en la matière, puisque ce sont plus des facteurs exogènes qui ont contribué à la diminution du nombre d’attentats, qu’un mur dont la porosité est manifeste (11). De même, lorsque l’Inde a amorcé l’érection d’un mur le long de sa frontière avec le Bangladesh, elle a invoqué la pression migratoire et les questions de contrebande, tout en subissant des pressions politiques (le parti Bharatiya Janata instrumentalise la barrière pour surfer sur la vague populaire anti-musulmane). Pour autant, les 2824 kilomètres de barrière murés le long de la frontière bangladaise n’ont pas résolu les difficultés économiques de son voisin, ni l’afflux d’immigrants illégaux (qui ne tarit pas). Pis, le Bangladesh est, en raison de son altitude, particulièrement exposé aux changements climatiques et à la hausse du niveau des mers. Ce faisant, l’absence de coopération a des conséquences réelles sur la sécurité de la région, car le mur a posé une chape de plomb sur un problème qui va aller croissant (12).

Des cicatrices durables

Dans le même temps, ces structures murées déforment les zones frontalières, influent sur les sociétés locales qui doivent se recomposer, altèrent les écologies locales, et portent atteinte à la sécurité humaine.

Les murs scarifient le tissu local. Ils isolent des populations dans des enclaves entre le mur et la frontière – par exemple au Bangladesh, au Cachemire, en Cisjordanie ou encore au Texas. Ils vont contribuer à la déstructuration de sociétés agraires : la mise en place de barrières qui rendent difficile voire impossible l’accès aux services publics, aux champs, le limitant à des périodes de récoltes, ou compliquent les procédés d’irrigation et d’accès aux ressources naturelles, sont bien documentés par les institutions internationales (13). Alors qu’une étude récente de l’université de Princeton montre que le différentiel économique serait un facteur clé pour expliquer la construction des murs frontaliers (14), force est de constater que les murs tendent à leur tour à exacerber ces inégalités – ce qu’illustre par exemple particulièrement bien la ville frontalière de Nogales, où, côté mexicain, l’économie est désormais moribonde.

De plus, les murs affectent des écosystèmes au point de menacer la survie de nombreuses espèces (15) ou de les altérer irrémédiablement, comme l’affirme en 2003 une équipe de l’université de Pékin, qui a documenté les mutations génétiques dissociées de la flore de part et d’autre de la grande muraille de Chine (16). Les effets des murs perdurent donc bien au-delà de leur utilité politique.

Dès lors, la banalisation de la réponse murée en relations internationales est en soi un paradoxe, puisque les murs finissent toujours par tomber physiquement (comme le mur de Berlin) ou symboliquement (comme la Grande Muraille de Chine) et grèvent substantiellement les finances publiques de l’État qui les construit (de 900 000 à 4,1 millions d’euros par kilomètre (17) – sans compter l’entretien). Naturellement, avec des populations de plus en plus anxieuses face aux effets non maîtrisés de la mondialisation et un électorat de plus en plus volatile, le mur peut représenter une stratégie populiste efficace… À court terme ! En effet, les murs s’articulent le long d’une ligne de faille économique, entre le Nord et le Sud, sans y remédier. À plus long terme, ils ne permettront pas d’enrayer les migrations que les changements climatiques ont commencé à générer. Ainsi, les murs ne sont qu’un bandage sur une blessure plus profonde : ils apportent une solution nationale et stato-centrée à des problèmes de nature « inter-nationale » dont l’ampleur supposerait un engagement multilatéral et concerté, un investissement substantiel dans la sécurité alimentaire, écologique et la résolution de conflit. À défaut, si la crise syrienne doit être vue comme un cas d’école, l’industrie du mur a encore de beaux jours devant elle.

À propos de l'auteur

Élisabeth Vallet

Élisabeth Vallet

Directrice de l’Observatoire de géopolitique à la chaire Raoul-Dandurand, professeure associée au département de géographie de l’UQAM et co-chercheure dans le projet « Borders in Globalization ».

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