Énergies marines renouvelables, des promesses tenues malgré un décollage difficile ?

Avec la prise en compte des effets du changement climatique sur la planète, la mer est devenue le lieu d’une nouvelle course, celle aux technologies marines renouvelables, vues depuis des années comme des solutions parmi les plus intéressantes pour répondre au défi énergétique. Mais en dépit des progrès réalisés, leur mise en pratique achoppe sur plusieurs difficultés.

C’est ainsi vers des énergies émergentes, au stade du démonstrateur technologique ou du prototype, que les autorités sont les plus actives pour bénéficier d’un avantage stratégique à moyen terme. Le positionnement géographique des pays d’Asie du Nord-Est sur la mer de Chine et l’océan Pacifique leur offre des conditions particulières quant à l’exploitation de l’énergie des courants et des marées.

Suiveurs et sceptiques

Loin de cette course aux énergies marines renouvelables, certains États se montrent plus circonspects. Les États-Unis ont ainsi une position ambigüe sur le sujet. Alors que B. Obama a annoncé le retour du pays dans le groupe de tête des développeurs et installateurs d’énergies renouvelables, la mer demeure paradoxalement le parent pauvre dans la stratégie nationale de la première zone économique exclusive (ZEE) au monde. Depuis 2011, le Department of Energy n’a ainsi débloqué que 200 millions de dollars pour l’éolien offshore, loin des 13,3 milliards investis en Europe pour la seule année 2015 (7). Et la première ferme éolienne offshore des États-Unis, Block Island (30 MW), ne sera opérationnelle qu’en 2016.

L’Amérique du Nord, à la notable exception du Québec, n’apparaît pas comme une terre de prédilection des EMR, le secteur des énergies renouvelables étant pour le moment focalisé sur des technologies relativement matures comme l’éolien terrestre ou le solaire (8). En outre, les États-Unis sont confrontés à des problèmes de gestion des réseaux électriques qui rendent le déploiement à grande échelle des renouvelables, terrestres ou marins, extrêmement complexe. Pourtant, les études montrent des potentiels intéressants pour les côtes américaines, aussi bien Atlantique que Pacifique, ce qui confirme l’impérieuse nécessité d’une volonté politique forte pour lancer le développement en masse de nouvelles solutions technologiques dans le domaine énergétique.

Parmi les grandes puissances émergentes, le Brésil, l’Inde et la Russie, se montrent également peu pressés d’investir le secteur des EMR. Et, si le Brésil est en plein développement des renouvelables terrestres, l’Inde et surtout la Russie sont largement distancés dans la course aux énergies renouvelables. Faisant face à des problèmes de sécurité énergétique ou se reposant sur les ressources fossiles nationales, ces deux pays ont fait le choix de rester pour le moment en retrait. Cela se ressent également dans les choix industriels des entreprises nationales, à l’exemple de l’indien Suzlon, exclusivement focalisé sur l’éolien terrestre.

La route vers la maturité économique et technologique des EMR semble encore longue et tortueuse. Si certaines de ces énergies entrent en phase d’exploitation, la plupart en sont au stade du démonstrateur, attendant encore des évolutions pour trouver la viabilité économique indispensable. En outre, la complexité des régimes juridiques applicables aux énergies marines renouvelables, quel que soit le pays envisagé, a également tendance à freiner leur développement. En Europe notamment, la prise en compte tant au niveau communautaire que national de cette problématique induit nécessairement des évolutions (9), alors qu’aux États-Unis, l’ambigüité juridique persiste notamment sur la question de l’exploitation des ZEE (10). Cela induit des situations différenciées au niveau mondial où l’Europe et l’Asie du Nord-Est sont en pointe, dans ce qui apparaît comme l’un des domaines énergétiques les plus prometteurs à un horizon de moyen à long terme. Néanmoins, il s’agit d’une affaire de volonté politique comme de choix industriels. L’un des deux viendrait à faiblir et c’est l’ensemble de l’édifice qui serait remis en cause.

Notes

(1) Anthony Lewis, Segen Estefen et alii, « Ocean Energy » in IPCC Special Report on Renewable Energy Sources and Climate Change Mitigation, Cambridge et New York, Cambridge University Press, 2011, p. 504.

(2) https://​www​.iberdrola​.es/​w​e​b​i​b​d​/​g​c​/​p​r​o​d​/​e​n​/​d​o​c​/​f​o​l​l​e​t​o​_​1​5​.​pdf

(3) En particulier, les entreprises du monde naval militaire français, regroupées au sein du GICAN, se montrent très actives sur le segment des EMR depuis quelques années (http://​www​.gican​.asso​.fr/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​D​O​C​_​E​M​R​_​p​l​a​q​u​e​t​t​e​_​B​D​_​0​.​pdf).

(4) http://​eur​-lex​.europa​.eu/​l​e​g​a​l​-​c​o​n​t​e​n​t​/​F​R​/​T​X​T​/​P​D​F​/​?​u​r​i​=​C​E​L​E​X​:​5​2​0​1​4​D​C​0​0​0​8​&​f​r​o​m​=FR ; celle-ci fait suite à une communication de 2008 sur l’éolien offshore.

(5) En 2011, le secteur public, États et UE, représentait encore 50 % du financement de la R&D des EMR ; David Magagna et Andreas Uihlein, 2014 JRC Ocean Energy Status Report, Rapport EUR 26983 EN, Luxembourg, Union européenne, 2015.

(6) Voir notamment IRENA, Ocean Energy : Technology Readiness, Patents, Deployment Status and Outlook, Abou Dhabi, IRENA, août 2014.

(7) http://​www​.ewea​.org/​n​e​w​s​/​d​e​t​a​i​l​/​2​0​1​6​/​0​2​/​0​2​/​r​e​c​o​r​d​-​1​3​b​n​-​e​u​r​o​-​i​n​v​e​s​t​e​d​-​i​n​-​o​f​f​s​h​o​r​e​-​w​i​n​d​-​i​n​-​2​0​1​5​-​3​g​w​-​n​e​w​-​c​a​p​a​c​i​ty/

(8) Même si des entreprises comme GE investissent dans le développement de l’éolien offshore ou le marémoteur.

(9) Hélène Gelas, « Encadrer pour favoriser : quel cadre légal pour le développement économique des énergies marines ? », La Houille Blanche, no 3, juin 2015, p. 26-30.

(10) Aaron Smith, Tyler Stehly et Walter Musial, 2014 – 2015 Offshore Wind Technologies Market Report, Oak Ridge, NREL, septembre 2015.

Article paru dans Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 33, juin-juillet 2016.

À propos de l'auteur

Nicolas Mazzucchi

Nicolas Mazzucchi

Docteur en géographie économique, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Nicolas Mazzucchi est spécialiste des questions énergétiques et des stratégies d’influence entre acteurs étatiques et entreprises dans le cadre de la mondialisation. Ses domaines de compétence incluent également les problématiques d’influence et de guerre informationnelle au travers de l’étude de la cyberstratégie.

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