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Énergies marines renouvelables, des promesses tenues malgré un décollage difficile ?

Avec la prise en compte des effets du changement climatique sur la planète, la mer est devenue le lieu d’une nouvelle course, celle aux technologies marines renouvelables, vues depuis des années comme des solutions parmi les plus intéressantes pour répondre au défi énergétique. Mais en dépit des progrès réalisés, leur mise en pratique achoppe sur plusieurs difficultés.

Des écosystèmes complets fondés sur ces énergies sont en train de naître dans plusieurs pays, réunissant souvent des compétences éparses, comme c’est le cas pour France Énergies Marines qui rassemble énergéticiens, universités et spécialistes des constructions navales (3). Ces entreprises sont soutenues par la Commission européenne qui, en janvier 2014, a rendu publique sa stratégie Réaliser le potentiel de l’énergie océanique dans les mers et les océans européens à l’horizon 2020 et au-delà, véritable plan d’action en faveur des énergies marines avec des soutiens pour la recherche (EERA, NER-300, etc.) ou l’installation industrielle (IIE, évaluations environnementales, évolutions de la législation envisagées, etc.) (4). Les États se montrent, parallèlement, très actifs afin de pallier le scepticisme des bailleurs de fonds privés, même si ces derniers s’impliquent de plus en plus dans le financement des EMR (5). De nombreux mécanismes réglementaires et incitatifs existent – au Royaume-Uni, en Allemagne, en France, etc. – qui tirent le développement des EMR vers le haut, mais risquent d’en faire un secteur reposant plus sur la béquille des États que sur une véritable compétitivité économique.

L’Asie terre d’avenir ?

Toutefois, c’est en Asie que les grands développements des EMR devraient se faire dans les prochaines années. L’ampleur des besoins en énergie de la part de la Chine, de la Corée du Sud mais aussi du Japon dans une optique post-Fukushima, placent l’Asie du Nord-Est au cœur des stratégies industrielles liées aux EMR. Dans ce cadre, les industriels locaux se montrent particulièrement actifs en R&D. Dominant déjà nombre de technologies marines – notamment la construction des pétroliers et méthaniers qui est réalisé à plus de 90 % dans cette région –, les trois puissances se verraient bien en oligopole des EMR.

Les industriels sont en ordre de bataille avec Hyundai Heavy Industries, China Guodian Corp., Mitsubishi Heavy Industries ou Hitachi Wind (6). Ici aussi, les États ont pris le parti, notamment en Chine et en Corée du Sud, de se positionner comme bailleurs de fonds de la recherche, mais également comme soutien des producteurs d’électricité avec des incitations et des tarifs règlementés. L’implication des États sud-coréen et chinois dans l’économie, marque traditionnelle de leur rapport au capitalisme, se fait encore plus importante dans le domaine des EMR. Les ministères et agences concernés, ainsi que les grandes structures de recherche publiques ou parapubliques (Korea Institute of Ocean Science and Technology, Korea Maritime and Ocean University, Académie des Sciences de Chine, etc.) sont tous en première ligne. La priorité semble de fait donnée à l’hydrolien et à l’houlomoteur, puisque les pays d’Asie sont en retrait – en termes de R&D – sur l’éolien offshore, verrouillé par les entreprises européennes.

C’est ainsi vers des énergies émergentes, au stade du démonstrateur technologique ou du prototype, que les autorités sont les plus actives pour bénéficier d’un avantage stratégique à moyen terme. Le positionnement géographique des pays d’Asie du Nord-Est sur la mer de Chine et l’océan Pacifique leur offre des conditions particulières quant à l’exploitation de l’énergie des courants et des marées.

Suiveurs et sceptiques

Loin de cette course aux énergies marines renouvelables, certains États se montrent plus circonspects. Les États-Unis ont ainsi une position ambigüe sur le sujet. Alors que B. Obama a annoncé le retour du pays dans le groupe de tête des développeurs et installateurs d’énergies renouvelables, la mer demeure paradoxalement le parent pauvre dans la stratégie nationale de la première zone économique exclusive (ZEE) au monde. Depuis 2011, le Department of Energy n’a ainsi débloqué que 200 millions de dollars pour l’éolien offshore, loin des 13,3 milliards investis en Europe pour la seule année 2015 (7). Et la première ferme éolienne offshore des États-Unis, Block Island (30 MW), ne sera opérationnelle qu’en 2016.

L’Amérique du Nord, à la notable exception du Québec, n’apparaît pas comme une terre de prédilection des EMR, le secteur des énergies renouvelables étant pour le moment focalisé sur des technologies relativement matures comme l’éolien terrestre ou le solaire (8). En outre, les États-Unis sont confrontés à des problèmes de gestion des réseaux électriques qui rendent le déploiement à grande échelle des renouvelables, terrestres ou marins, extrêmement complexe. Pourtant, les études montrent des potentiels intéressants pour les côtes américaines, aussi bien Atlantique que Pacifique, ce qui confirme l’impérieuse nécessité d’une volonté politique forte pour lancer le développement en masse de nouvelles solutions technologiques dans le domaine énergétique.

Parmi les grandes puissances émergentes, le Brésil, l’Inde et la Russie, se montrent également peu pressés d’investir le secteur des EMR. Et, si le Brésil est en plein développement des renouvelables terrestres, l’Inde et surtout la Russie sont largement distancés dans la course aux énergies renouvelables. Faisant face à des problèmes de sécurité énergétique ou se reposant sur les ressources fossiles nationales, ces deux pays ont fait le choix de rester pour le moment en retrait. Cela se ressent également dans les choix industriels des entreprises nationales, à l’exemple de l’indien Suzlon, exclusivement focalisé sur l’éolien terrestre.

La route vers la maturité économique et technologique des EMR semble encore longue et tortueuse. Si certaines de ces énergies entrent en phase d’exploitation, la plupart en sont au stade du démonstrateur, attendant encore des évolutions pour trouver la viabilité économique indispensable. En outre, la complexité des régimes juridiques applicables aux énergies marines renouvelables, quel que soit le pays envisagé, a également tendance à freiner leur développement. En Europe notamment, la prise en compte tant au niveau communautaire que national de cette problématique induit nécessairement des évolutions (9), alors qu’aux États-Unis, l’ambigüité juridique persiste notamment sur la question de l’exploitation des ZEE (10). Cela induit des situations différenciées au niveau mondial où l’Europe et l’Asie du Nord-Est sont en pointe, dans ce qui apparaît comme l’un des domaines énergétiques les plus prometteurs à un horizon de moyen à long terme. Néanmoins, il s’agit d’une affaire de volonté politique comme de choix industriels. L’un des deux viendrait à faiblir et c’est l’ensemble de l’édifice qui serait remis en cause.

Notes

(1) Anthony Lewis, Segen Estefen et alii, « Ocean Energy » in IPCC Special Report on Renewable Energy Sources and Climate Change Mitigation, Cambridge et New York, Cambridge University Press, 2011, p. 504.

À propos de l'auteur

Nicolas Mazzucchi

Nicolas Mazzucchi

Docteur en géographie économique, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Nicolas Mazzucchi est spécialiste des questions énergétiques et des stratégies d’influence entre acteurs étatiques et entreprises dans le cadre de la mondialisation. Ses domaines de compétence incluent également les problématiques d’influence et de guerre informationnelle au travers de l’étude de la cyberstratégie.

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