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Israël, « État juif » : les enjeux d’un adjectif

La reconnaissance d’Israël comme État juif est souvent avancée par le gouvernement Netanyahou comme la condition sine qua non de la signature d’un accord de paix avec les Palestiniens. Mais Israël est déjà un État juif, en droit, et surtout en fait, caractéristique qui alimente bien des contestations.

Après la création de l’État, d’autres dispositions renforceront ce que les Israéliens laïcs ou athées appellent « la contrainte religieuse » : l’exemption du service militaire pour les élèves de yeshivot et les jeunes filles religieuses, l’institution des six jours de fêtes juives comme jours fériés, l’interdiction de l’élevage de porcs, l’absence de transports publics durant le shabbat… En pratique, le judaïsme rythme donc largement le mode de vie des Israéliens. À noter toutefois que, pour les pratiquants d’autres religions, la liberté de culte est la règle et que toutes les facilités leur sont données quant au respect des prescriptions (en matière de jours de fêtes par exemple).

En droit et en fait, Israël est donc largement un État juif. Ce qui ne va pas sans soulever de fréquentes polémiques et des tentatives d’instrumentalisation.

Une judéité de l’État source de polémiques

Dans la vie politique israélienne, la judéité de l’État fait l’objet de deux types de contestations, l’une venue du monde religieux, l’autre de la communauté arabe.

Le monde orthodoxe juif avait combattu le sionisme, parfois violemment. Le parti Agoudat Israël s’opposait avec virulence à ce programme politique perçu comme sacrilège : l’édification d’un État avant la venue du Messie contrariait le projet divin. De plus, le non-respect par l’État de toutes les prescriptions de la Halakha (loi religieuse) le rendait impie. Refusant de participer aux élections avant la création de l’État, les partis ultra-orthodoxes ont depuis révisé leur position, en raison des avantages considérables que cela leur procure. Le système électoral étant celui de la proportionnelle intégrale, leur soutien au gouvernement en place est souvent décisif. Cela leur permet de monnayer ce soutien sur deux plans. Sur le plan financier, leurs voix à la Knesset sont échangées contre de généreuses subventions à leurs institutions, et d’abord à leurs réseaux scolaires, outils décisifs au service de l’influence et de l’avenir des communautés ultra-orthodoxes. Sur le plan législatif, ces partis jouent également de leur représentation parlementaire pour s’opposer à toute remise en cause du statu quo intervenu dès la création de l’État. Ainsi, sans être conforme à l’interprétation ultra-orthodoxe de la loi juive, l’État continue à confier aux seuls tribunaux rabbiniques les mariages et les divorces, à ne pas reconnaître sur un pied d’égalité tous les courants du judaïsme (les libéraux et les conservateurs sont marginalisés), etc. En d’autres termes, grâce au système électoral, les partis ultra-orthodoxes, sans pouvoir imposer la totalité de leurs vues, jouent un rôle non négligeable dans la vie quotidienne des citoyens. En somme, pour les ultra-orthodoxes, la critique du caractère impie de l’État s’accommode fort bien de leur « vision instrumentale » (5) de ce même État qui leur permet de maintenir et d’étendre une influence qui ira grandissant : représentant un peu moins de 10 % de la population aujourd’hui, ils devraient voir leurs effectifs doubler en une génération en raison d’une démographie galopante (six enfants en moyenne par famille).

« État juif » versus « État de tous ses citoyens »

Tout autre est la contestation du caractère juif de l’État d’Israël par la communauté arabe. Cette contestation joue un rôle important dans la vie politique de l’État. D’abord, du fait de l’importance numérique des Arabes israéliens, qui constituent 20 % du total de la population. Ensuite, parce qu’il s’agit d’une critique radicale, existentielle. Les Arabes israéliens refusent le caractère juif de l’État, qui à leurs yeux constitue un déni de leur pleine citoyenneté et « légitimerait » les discriminations dont ils sont victimes. Les statistiques officielles montrent le maintien de fortes inégalités en matière de niveau d’étude, de pouvoir d’achat, d’emploi, de logement etc. Les récriminations de la communauté arabe vont en s’amplifiant pour trois raisons majeures. D’une part, la transition démographique, en faisant chuter de façon drastique le taux de natalité, libère les femmes arabes, leur permet de faire des études, de remettre en cause leur statut traditionnel, etc. En un mot, les bouleversements démographiques en cours dans la communauté arabe d’Israël constituent un puissant facteur de modernisation des relations sociales… et une incitation à contester l’ordre établi. Une autre raison devrait conduire les Arabes israéliens à renforcer leur contestation du caractère juif de l’État : longtemps représentés par des élites défaillantes et souvent corrompues, les Arabes israéliens ont tout récemment accru leur capacité d’intervention politique. En présentant une liste unique aux élections du 17 mars 2015, ils ont atteint un très beau score (avec l’élection de 13 députés), mobilisant plus qu’à l’accoutumée leur électorat, en particulier chez les jeunes. Enfin, depuis les accords d’Oslo (1993), les Arabes israéliens ne séparent pas leur combat de celui des Palestiniens des territoires occupés. Il est vrai que la droite israélienne ne fait rien pour qu’ils se sentent d’abord citoyens du pays où ils vivent. Les Arabes israéliens sont régulièrement sommés de prouver leur fidélité, de chanter l’hymne national (qui pourtant, on l’a vu, fait uniquement référence au peuple juif)… Le sommet de cette discrimination non dite fut atteint le jour des élections, le 17 mars 2015, quand Benyamin Netanyahou publia sur sa page Facebook une vidéo où il appelait ses électeurs à se mobiliser : « la droite est en danger… Les électeurs arabes arrivent en masse aux bureaux de vote », avec des groupes de gauche « qui les amènent en bus ». Au plus haut niveau de l’État, les Arabes israéliens se voyaient ainsi signifier qu’ils étaient considérés comme des citoyens de seconde catégorie, n’appartenant pas vraiment à la société. Cela renforce le sentiment dominant chez les intéressés qui, de façon très significative, préfèrent ne plus se revendiquer comme « Arabes israéliens », mais comme « Palestiniens d’Israël ». Du reste, dans la vague de « terrorisme 2.0 » (6) intervenue à l’automne 2015, les Arabes israéliens se sont totalement associés aux attaques des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Sur un plan plus juridique, ils souhaiteraient qu’Israël ne soit plus défini comme « État juif » ou comme « État du peuple juif », mais comme « État de tous ses citoyens ». C’est précisément ce que la droite israélienne entend éviter.

L’État juif selon Benyamin Netanyahou

Depuis 2010, Benyamin Netanyahou ne cesse de répéter que la reconnaissance de l’État d’Israël comme État juif par les Palestiniens est la condition sine qua non de l’établissement d’une paix durable.

À propos de l'auteur

Philippe Velilla

Philippe Velilla

Docteur en droit, enseignant à l’Université numérique européenne des études juives (UNEEJ) et auteur du blog Vu d’ici et là (velillap.over-blog.com).

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