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Résilience : le chaînon (toujours  ?) manquant de l’architecture de sécurité nationale

Bagdad au premier soir d’« Iraqi Freedom ». L’utilisation de munitions guidées de précision génère de la résilience dans les populations, qui imaginent aisément les installations ciblées et les évitent, poursuivant leurs activités. C’est tout l’inverse avec la mutation des modes d’action terroristes observée depuis les attaques de Bombay. (© US Air Force)
Mobilisé pour la première fois en France avec le livre blanc de 2008, le concept de résilience trouve son origine dans la métallurgie et la mécanique – il s’agissait alors d’évaluer les contraintes sur les matériaux, jusqu’au point de rupture. Au-delà de son utilisation en psychologie par Boris Cyrulnik (la capacité pour un individu à faire une force d’un trauma), la résilience a aussi une utilité face à l’action terroriste en constituant « le dernier rempart » des États.

Sur le plan socio-stratégique et non plus psychologique, la résilience peut s’approcher comme relevant de la capacité de l’ensemble d’un système stratégique à fonctionner sous la contrainte d’attaques multiples. Lorsque le concept est exploré aux États-Unis, mais surtout au Royaume-Uni, dans la foulée du 11 Septembre, le pire scénario envisagé, susceptible de mettre à bas la résilience, est celui d’actes terroristes quotidiens. L’objectif était alors de permettre une continuité de la vie sociale et économique – il n’y a pas de système de défense efficace sans rentrées fiscales – tout en maintenant un niveau de pression sécuritaire acceptable pour la population.

En théorie, tout groupe humain dispose d’une capacité propre de résilience, soit ce que l’on qualifie de résilience structurelle, mais à l’échelle d’un État, les chausse-trapes sont nombreuses, en particulier dans un contexte marqué par l’individualisation comme, dans certains pays, les velléités indépendantistes/sécessionnistes de régions. D’autant plus que deux facteurs de réduction de la résilience entrent alors en ligne de compte. Le premier est la surprise : plus grande elle est, plus l’effet de sidération sera important et plus la résilience sera affaiblie. Le deuxième est celui de l’attrition, un phénomène de fatigue des populations risquant de s’installer dès lors que les mesures perçues comme adéquates ne sont pas prises (1).

Le cas français

Qu’en est-il en France ? L’acception donnée au concept en 2008 – et qui n’a guère évolué depuis lors – semble restrictive, montrant une variété de finalités : elle est ainsi tour à tour objectif à atteindre, état, méthode, etc. C’est surtout une interprétation institutionnelle de la résilience, qui renvoie à des capacités essentiellement étatiques. Elles sont par ailleurs historiquement déjà prises en compte par l’État, dès lors qu’elles renvoient à la protection civile, à la continuité des activités du gouvernement ou encore à la protection des infrastructures vitales (fourniture d’électricité, gaz, eau, etc.).

Le livre blanc de 2013 montre une légère inflexion. Le concept n’est tout simplement pas défini, il apparaît comme un « donné » extérieur, où l’État et ses composantes sont toujours centraux. La résilience dépend ainsi du lien armées-nation : « [l’]appropriation collective de la stratégie de défense et de sécurité nationale est la condition sine qua non de la résilience de la Nation (2) » ou encore « le recrutement, la reconnaissance du métier des armes, le soutien de la population à l’action des forces ainsi que la capacité de résilience face à une crise dépendent en grande partie de la vigueur du lien qui unit ces forces à la société française (3) ».

Plus loin, il s’agit d’adopter une « démarche associant à l’objectif de résilience du pays les collectivités territoriales ainsi que les grands opérateurs d’importance vitale qui ont des responsabilités spécifiques dans la continuité des fonctions essentielles au pays (4) ». In fine, on peut s’interroger : où est donc la nation dans la résilience de « l’État-nation France » ? Telle qu’envisagée dans les débats académiques conduits du début des années 2000 à nos jours, la résilience ne renvoie pas tant aux institutions et à leurs pratiques face à la contrainte (terrorisme, accidents industriels, catastrophes, etc.) qu’à la cohésion sociale comme facteur de défense stratégique.

De fait, la nation n’est pas une masse amorphe face aux coups de l’ennemi : une série de cas historiques montrent qu’elle est « vivante », qu’elle peut avoir des réactions contre-intuitives et qui, d’un point de vue stratégique, doivent être prises en compte, sous peine d’échec et de désagrégation. À cet égard, l’une des modalités de la résilience (5) sociétale. Elle renvoie à la capacité, pour la nation, à effectivement « encaisser » un choc sans pour autant perdre ses valeurs et à maintenir sa cohésion. Si elle se manifeste au travers de manifestations comme celle du 11 janvier, les réactions pacifiques ne sont automatiques.

En 2004, le réalisateur néerlandais Theo Van Gogh était assassiné. S’était ensuivie une réaction particulièrement violente de la société néerlandaise, l’université de Leyde recensant, sur un mois, 174 incidents à caractère raciste pouvant être considérés comme des représailles et visant à 60 % la communauté musulmane. Elle notait également une radicalisation de la progression de l’extrême droite, considérée comme responsable de 15 % des actes (6). Ces incidents faisaient écho à ceux observés dans la foulée du 11 septembre 2001, lorsque 190 occurrences avaient été dénombrées en deux mois et demi aux Pays‑Bas.

Après les attentats de 2015, il y eut certes bien moins d’incidents visant des personnes ou des lieux de confession musulmans, mais on a pu constater une réduction de l’activité économique, de la fréquentation des magasins et une augmentation de la prescription d’anxiolytiques. Ces tendances sont d’autant plus inquiétantes que les modes de consommation d’information sont anxiogènes. L’information est un élément capital, parce qu’elle réduit les effets de surprise, du moins quand elle est donnée en qualité et en quantité par un média approprié.

La question de la résilience politique

L’information permet d’obtenir le Graal de la résilience : un double mouvement de prise de conscience (l’armement moral/mental) suivi d’une relativisation (permettant d’éviter la paranoïa comme la contrainte sécuritaire). À ce niveau, les formats écrits sont à privilégier, ceux des chaînes d’information en continu étant les plus anxiogènes. De même, les locuteurs sont à choisir en fonction de leur qualité, qui dépend du degré de confiance accordé par les populations (7). Sont donc privilégiés les services de secours, les médecins, les forces de sécurité – les chercheurs (8) étant par ailleurs à préférer aux journalistes, les réactions aux personnalités politiques étant plus qu’ambivalentes (9).

Un autre type de résilience est politique et renvoie à l’altération, ou non, des politiques suivies et des valeurs d’une société en fonction des contraintes subies. En 2005, les attentats d’Atocha ont ainsi débouché sur la sortie de l’Espagne de la coalition engagée en Irak : Al-Qaïda avait alors frappé juste avant les législatives et le gouvernement conservateur, qui avait menti en incriminant l’ETA plutôt que l’organisation djihadiste, a été sanctionné par la défaite électorale. La ligne politique espagnole a donc été altérée – certes du fait de l’électeur, mais aussi du niveau politique, perçu comme menteur et/ou incompétent.

Optimiser la résilience française

À certains égards, les lendemains des attentats de 2015 montrent également une résilience politique déficiente, au moins partiellement, en France. Si plusieurs aspects des mesures juridiques prises l’ont été avec l’aval des professionnels de la sécurité et du renseignement, cela n’a pas été systématiquement le cas, notamment sur la question de la surveillance électronique automatisée – au risque de surcharger les professionnels, de créer une illusion de sécurité, ou encore de susciter un sentiment de méfiance à l’égard de l’État.

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