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Résilience : le chaînon (toujours  ?) manquant de l’architecture de sécurité nationale

Mobilisé pour la première fois en France avec le livre blanc de 2008, le concept de résilience trouve son origine dans la métallurgie et la mécanique – il s’agissait alors d’évaluer les contraintes sur les matériaux, jusqu’au point de rupture. Au-delà de son utilisation en psychologie par Boris Cyrulnik (la capacité pour un individu à faire une force d’un trauma), la résilience a aussi une utilité face à l’action terroriste en constituant « le dernier rempart » des États.

Les questions de la déchéance de nationalité, de l’état d’urgence (de sa prolongation) ou de l’opération « Sentinelle » peuvent ainsi être lues de manière ambivalente, entre préoccupation court-termiste pour la sécurité et panique politique. Dans un contexte où la communautarisation est rampante depuis plusieurs années, ces questions – et leurs réponses – font courir le risque de réduire les niveaux de résilience, alors que le cœur du problème serait plutôt la durabilité du système stratégique français.

De facto, le poids de l’État induit une confiscation de la sécurité, alors même qu’il est bien évidemment illusoire de garantir à la population une sécurité totale : à ce jeu, il ne peut qu’y perdre en légitimité. Dès lors, que faire ? La littérature montre que si la résilience est virtuelle – parce qu’elle demeure en puissance –, elle peut être optimisée, à plusieurs niveaux. Sur le plan politique, la lutte contre toute forme ou manifestation de communautarisme, tout comme le rappel aux fondamentaux de la République une et indivisible – un concept politique puissamment résilient –, est un préalable, qui doit se doubler d’une écoute des professionnels de la sécurité/défense.

D’autres modalités de construction d’une résilience sont déjà en cours, mais elles dépendent moins des instances gouvernementales que d’une déconcentration. C’est le cas pour les formations aux gestes élémentaires de secours prodiguées par certaines unités de pompiers. C’est également le cas de la mise en place d’un encadrement des manifestations de résilience spontanée. Chaque catastrophe génère des mouvements spontanés – à l’instar des personnes allant donner leur sang aux hôpitaux de Paris après les attaques de novembre – qui peuvent être très utiles (10), mais qui peuvent également gêner les opérations de secours.

Par ailleurs, la cohésion nationale étant une question de défense stratégique, l’éducation joue un rôle fondamental, tout comme le fait de repenser profondément la gestion de l’information. Si la création du site stop-djihadisme est une initiative intéressante, le fait que ce dernier soit clairement d’origine étatique pourrait être contre-productif.

D’autres questions émergeront nécessairement, en particulier sur la place du citoyen face à l’impératif de sécurité. Sous la pression de la menace, il existe un risque de voir apparaître des « comités de surveillance » voire, localement, des milices informelles. Éviter ce genre de problématique ne passera pas par une interdiction, mais par un strict encadrement, notamment juridique. Cela passera aussi très certainement par une plus grande implication des citoyens dans les forces armées et de sécurité de la République.

Notes

(1) C’est ce qui explique que les populations britanniques, très résilientes face au blitz, ne l’ont aucunement été lors des premières attaques de Zeppelin en 1917. C’est aussi ce qui, sous réserve de recherches ultérieures, pourrait expliquer que les populations allemandes – qui n’ont pas non plus cédé face aux bombardements alliés – n’ont conduit qu’exceptionnellement des actes de résistance face à l’occupation post-1945. Joseph Henrotin, Résilience. Ou comment combattre le terrorisme, Histoire & Stratégie, no 20, décembre 2014-janvier 2015.

(2Livre blanc. Défense et sécurité nationale, 2013, p. 23.

(3Ibid., p. 122.

(4ibid., p. 134.

(5) Nous ne revenons pas ici sur la résilience individuelle, qui renvoie à des logiques de nature psychomédicale plus que stratégique.

(6) Marie-Claire Cécilia, « La tolérance néerlandaise à l’épreuve de l’islam », Le Monde diplomatique, mars 2005.

(7) Pieter A. Maeseele, Gino Verleye, Isabelle Stevens et Anne Speckhard, « Psychosocial resilience in the face of a mediated terrorist threat », Media, War and Conflit, vol. 1, no 1, avril 2008.

(8) Et non ceux que l’on qualifie d’« experts » et qui, le plus souvent, travaillent plus sur la base de préconceptions que sur un examen de la littérature – mais une opinion n’est pas un savoir.

(9) Autant parce que le degré de confiance de la population envers ses mandataires politiques est faible que par son manque de connaissances techniques. L’exemple de ce qu’il ne faut pas faire, en la matière, est le cas belge : fin 2015, l’ensemble de la communication a été verrouillé, ce qui a généré la perception d’une maîtrise brouillonne de la situation et contribué à délégitimer la réaction de l’État.

(10) Dans la foulée des attaques du 11 septembre, les capitaines de bateaux sur l’Hudson et l’Est River ont permis, sans aucune coordination, d’évacuer un million de personnes de Manhattan.

Article paru dans DSI Hors-Série n° 47, avril-mai 2016.

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