Magazine Moyen-Orient

Liban : le regard d’Élizabeth Picard

Entretien avec Elizabeth Picard, directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste du Liban et de la vie politique du monde arabe, sur la situation au pays du cèdre, en particulier avec les répercussions de la guerre en Syrie.

La question se pose dans l’autre sens : dans une société plurielle, les divisions confessionnelles sont construites et entretenues pour freiner la démocratie ; on le voit aujourd’hui chez les sunnites et les chiites. Pour conserver leur leadership et mener la compétition dans le contrôle de l’État, les leaders politiques instrumentalisent et développent, au sein des populations, une conscience communautaire qui se forge contre les autres. En ce qui concerne les chrétiens, étant donné leur marginalisation progressive, démographique en particulier, ils se positionnent aujourd’hui en alliés de chacun des deux camps, soit des sunnites, protégés par l’Arabie saoudite, soit des chiites, soutenus par l’Iran. Dans les deux cas, ils ne se situent pas au premier rang de la confrontation.

Vous introduisez une lecture horizontale et décloisonnée de la compréhension des relations entre le Liban et la Syrie. Sont-ils indissociables au point de n’avoir qu’une lecture commune ?

Je me réfère à l’inscription dans l’histoire longue des sociétés de ces deux nouveaux États qui se sont développés dans l’espace ouvert et continu du « Bilad ach-Cham », du Levant arabe. On retrouve leur culture commune dans les structures familiales, les moeurs, l’alimentation, le rapport au politique, la religion, et bien sûr la langue. Autant le Liban et la Syrie sont séparés sur le plan politique, autant sur le plan de la mémoire longue, de la sensibilité et du vécu des sociétés, il existe une parenté forte. Aussi, le Liban ne peut pas être pensé sans son arrière-pays qu’est la Syrie. D’où le grand danger que fait peser la crise syrienne, non pas en raison du débordement de la guerre et des armées qui pourraient s’affronter sur le territoire libanais, mais plutôt dans le sens d’une mise à nu de ce qu’est le Liban. Parce que ce dernier vit sur le mythe du pays idéal, du consensus entre les communautés, de la nation de l’intelligence, du développement, de la démocratie, de la liberté. Mais l’infrastructure libanaise s’est détériorée et la place de Beyrouth dans la région a diminué. En contraignant les hommes libanais à rester statiques pour éviter le danger, la crise syrienne engendre un immobilisme, une quasi-anesthésie, qui ruine le pays.

Après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, l’année 2005 a marqué la fin de la tutelle syrienne sur le Liban. Ce retrait a-t-il provoqué la « désintégration » ou l’affaiblissement du Liban ?

« Désintégration » est un mot violent. Beaucoup d’observateurs estiment que le Liban a besoin d’un arbitre extérieur puisqu’il est un assemblage de groupes unis politiquement et constitutionnellement. Ils ne vivent ensemble que séparément ; juridiquement, le pays a été construit comme cela. D’où le titre du livre, « intimes étrangers », qui évoque la référence extérieure indépassable : le Liban a vécu sous l’arbitre ottoman (1517-1918), puis français pendant toute la période du mandat (1920-1943) et, n’en déplaise à beaucoup de Libanais, il a été régi par l’arbitre syrien pendant la guerre et les quinze années suivantes. Le départ des Syriens a suscité un sursaut (intifada), qu’on espérait démocratique, en faveur des libertés, de prise en main de leur destin par les Libanais eux-mêmes, mais il a aussi mis à nu les divisions, les séparations et les égoïsmes des différents groupes. On n’est pas sans penser qu’un arbitre extérieur – l’ONU, pour ceux qui réclament une neutralité du Liban, ou les Saoudiens, qui se posent en protecteurs du gouvernement libanais, les Iraniens qui soutiennent la lutte contre Israël, etc. – est nécessaire pour que ce pays fonctionne. Sinon, c’est la paralysie.

Par sa taille, son enclavement entre la Syrie et Israël, et son système constitutionnel de séparation en groupes communautaires, le Liban est un pays extraverti : chaque groupe est greffé sur un soutien extérieur financier, politique et quelquefois spirituel. Il est ainsi à l’avant-garde des problèmes que nous voyons surgir dans les États européens, à l’avant-garde de cette exacerbation des conflits identitaires, de l’ultralibéralisme économique qui crée des tensions énormes entre une classe possédante et la masse des populations paupérisées.

Depuis les années 1950, le Liban a bâti son succès financier et économique sur un système protégé par le secret bancaire. En mai 2016, l’Union européenne a encore réclamé que Beyrouth se plie aux règles internationales de la lutte contre la corruption. On ne peut pas construire une nation sur les combines d’un petit groupe de privilégiés. Pour remédier à cette situation, la société civile doit pouvoir monter au créneau ; le citoyen doit pouvoir demander des comptes à ses élus et à l’État. Or le système confessionnel fait que les hommes politiques ne cessent d’enrayer les mouvements citoyens qui pourraient leur demander des comptes parce que cela remettrait en cause leur domination.

Comment atteindre la bonne gouvernance ?

Les Libanais se sont sérieusement posé cette question. Depuis le début de l’adoption officielle du système communautaire au Liban en 1926, l’idée selon laquelle il devrait évoluer existe, tout comme le fait que l’on ne devrait pas enfermer l’individu dans une soumission à son chef politique, religieux ou à son député, mais qu’il devrait pouvoir nouer des solidarités transversales, s’adresser à ses pairs et, dès lors, ouvrir l’espace politique et sortir du confessionnalisme. C’est très difficile. À partir de 2006, après le départ des Syriens, les Libanais ont essayé, avec une formule qui introduisait une part de votes proportionnels dans les élections législatives. Le projet Boutros (1) proposait de le faire par étapes et de façon limitée en respectant les quotas confessionnels, pour ne pas bouleverser le système. Mais l’intérêt des élites de chaque confession est tel que chaque homme politique craint d’être lésé par la réforme, et chaque confession s’attache à son quota d’élus. Le consensus se fait donc dans l’immobilisme et le blocage, constituant véritablement un système politique fermé. Le paradoxe heureux du Liban, c’est que, malgré cela, le pays économique, universitaire, créateur… continue de fonctionner à un niveau infra et transétatique.

Le Liban concentre-t-il les conflits par l’intermédiaire des puissances régionales ? Ne risque-t-il pas de se sentir isolé par rapport à ses voisins et soutenu que par la seule communauté internationale ?

En ce qui concerne la première question, si ce n’est pas le cas aujourd’hui, cela l’a été dans les années 1950 : le conflit ­israélo-arabe, évidemment la guerre du Liban… C’était prendre comme champ de bataille ce tout petit pays plutôt que d’avoir la guerre en Syrie, en Jordanie, etc. Des rémanences de cette situation existent actuellement ; la confrontation entre les Saoudiens et les Iraniens se joue, par exemple, dans la paralysie du gouvernement libanais. Les uns et les autres ont intérêt à avoir un allié sur la scène libanaise et à faire de ce pays leur pion dans leur rivalité régionale. D’une certaine façon, les Saoudiens, surtout depuis le changement de monarque en janvier 2015 – Salman succédant à Abdallah – et l’arrivée d’une jeune génération avec le vice-prince héritier Mohamed bin Salman (né en 1985), sont irrités de la façon dont le Liban réagit à la crise syrienne et dont les sunnites libanais, constitutionnellement détenteurs du poste de Premier ministre, échouent à faire de leur pays un avant-poste du pouvoir saoudien et à reprendre la main au Hezbollah.

À propos de l'auteur

Élizabeth Picard

Élizabeth Picard

Directrice de recherche émérite au CNRS, Elizabeth Picard est spécialiste du Liban et de la vie politique du monde arabe. Elle a publié en 2016 un ouvrage sur les lien entre le Liban et la Syrie, fruit de plus de dix ans de recherche ("Liban-Syrie, intimes étrangers", Actes Sud).

À propos de l'auteur

Anne Lohéac

Anne Lohéac

Journaliste depuis trente ans, Anne Lohéac intervient sur des thématiques liées notamment à la géopolitique du Moyen-Orient. Diplômée de l'Ecole de journalisme de Paris, titulaire d'une maîtrise de Lettres modernes et d'un Dess de psychologie clinique, elle s'intéresse à l'actualité internationale, aux thématiques sociétales et culturelles de la région moyen-orientale. Elle s'intéresse aux enjeux de communication pour les déchiffrer.

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