Magazine Moyen-Orient

Moyen-Orient 2015-2016 : Cynisme et misère de la raison géopolitique

Bilan géostratégique 2016 au Moyen-Orient. (©Shutterstock/Anton Balazh)
Plus de cinq ans après la chute de Zine el-Abidine ben Ali (1987-2011) et de Hosni Moubarak (1981-2011), la Tunisie et l’Égypte connaissent des trajectoires incertaines. Certes, la première parvient à faire vivre sa démocratie, mais elle fait aussi face à la fragmentation de sa classe politique en partie héritée de l’ancien régime et paye son incapacité à se renouveler. L’Égypte, où s’ancre le régime d’Abdel Fattah al-Sissi (au pouvoir depuis 2014), est minée par la violence et affronte une fragilité économique structurelle. Quelles que soient leurs lignes de fracture internes, cependant, ces deux pays semblent être à l’abri d’une fragmentation territoriale telle que celle qu’on observe en Libye et en Syrie.

Lannée 2015 fut une date rupture dans l’évolution de ce qu’on appelle pudiquement le « conflit syrien ». De 2011 à 2014, celui-ci fut marqué par une double dynamique expliquant sa longévité, mais aussi sa nature meurtrière : d’une part, il ne mobilisait que faiblement les puissances occidentales ou la Russie, laissant dès lors le champ libre aux acteurs syriens ou syro-irakiens, ou régionaux, notamment l’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie. D’autre part, épuisant les dynamiques propres à un cycle court de dix à douze mois, il se reconfigurait tous les étés, obligeant ainsi ses protagonistes à monter de plusieurs degrés dans la violence. L’été 2015, qui témoigna de la crise des réfugiés en Europe et de l’investissement massif de la Russie, ne dérogea pas à cette « malédiction estivale », mais accéléra le processus de l’internationalisation du conflit.

La revanche de la Russie de Vladimir Poutine

Bien qu’elle ait surpris les observateurs, l’intervention russe en Syrie, lancée en septembre 2015, s’expliquait aisément : face à un Occident qui n’a plus la capacité de penser la guerre et de développer une politique étrangère cohérente impliquant les sociétés, la Russie de Vladimir Poutine semble être capable de penser la revanche de la guerre froide en mobilisant ses grilles de lecture du XIXe siècle et en jouant sur la corde nationaliste de son opinion publique (1).

On se gardera bien de prédire ici l’avenir de cette politique menée par un régime qui, certes, a l’appui de sa société et dispose à l’évidence des capacités nécessaires pour se projeter dans le temps et dans l’espace, mais qui est aussi aux abois. Il est cependant clair que la Russie n’est en rien motivée par le souci de « combattre le terrorisme » comme elle le rappelle. Loin de permettre une sortie de l’état de violence généralisée par l’introduction d’une « donnée lourde » dans l’équation, ce « retour de la géopolitique » met surtout à nu le cynisme et la misère de la « raison géopolitique ». Moscou intervient dans le conflit non pas comme un Léviathan planétaire ou un arbitre externe, mais comme l’allié de l’Iran et des acteurs alaouites et chiites dans le monde arabe, au point de passer pour un protagoniste « indigène ».

Si, malgré leurs indignations verbales, les chancelleries occidentales se résolurent à prendre acte du facteur russe, et les attentats de Paris de novembre 2015 et de Bruxelles de mars 2016 aidant à le considérer comme un moindre mal, celui-ci n’a pas moins redéfini le rôle des puissances régionales (l’Iran, l’Arabie saoudite et la Turquie) dans le conflit. Dans le cas de ces acteurs, également, cynisme et misère vont de pair : s’ils font fi du sort de la société syrienne qui se meurt, ils ne s’engagent pas moins dans une logique d’escalade qui les place en permanence au seuil d’une guerre ouverte. Ainsi, le 24 novembre 2015, le conflit entre Ankara et Moscou déboucha sur la destruction d’un chasseur russe qui n’avait violé l’espace aérien turc que pendant 17 secondes. Le prix fut lourd pour la Turquie, qui perdit les touristes et les marchés russes lui rapportant plus de 11 milliards de dollars par an et vit sa frontière sud se transformer en une forteresse lui interdisant tout survol d’avions militaires.

La guerre froide s’aggrava aussi entre l’Iran et le « camp sunnite ». L’avancée fulgurante des Houthis au Yémen, qui conquirent d’abord Sanaa en septembre 2014, puis une grande partie du pays, la réponse militaire des monarchies du Golfe conduite par Riyad depuis mars 2015 et la « sécurisation » d’Aden furent suivies de l’exécution du dignitaire chiite saoudien Nimr Baqr al-Nimr (2 janvier 2016) et de la rupture diplomatique entre Riyad et Téhéran. Prélude aux manœuvres militaires de fin février 2016 du « bloc sunnite » réuni autour de l’Arabie saoudite, l’épisode montra que la « lutte autour de la Syrie » se déroulait désormais sur un vaste espace et mobilisait d’autres enjeux. Le Liban, qui sut garder sa stabilité interne malgré ses blocages institutionnels et des attentats, mais où Riyad joue de sa force de nuisance et menace le pays d’asphyxie financière, paye le prix de cet élargissement du conflit.

Comme l’Europe post-1848 prise en tenailles par des jeux de puissances antidémocratiques, le monde arabe d’après-2011 se trouve l’otage de trois pays régionaux se légitimant par une pensée sociale darwiniste aussi crue que cruelle, déguisée en intérêts nationaux. Mais les trois se lancent dans la bataille à leurs risques et périls : la diplomatie milicienne de Téhéran lui assure certes une présence dans le monde arabe, mais la désigne également en ennemi aux yeux des populations sunnites et l’expose au radicalisme djihadiste sur sa marche baloutche au sud-est ; l’Arabie saoudite, la principale victime de la guerre des prix du pétrole qu’elle a elle-même déclenchée, est devenue le théâtre de multiples contestations, à commencer par celle des autres branches la dynastie Al-Saoud contre le clan Soudeïri, qui tente de les marginaliser (2) ; la Turquie, embourbée dans une violente politique antikurde, enfin, connaît une polarisation sans précédent de sa société et subit de plein fouet les conséquences de sa complaisance à l’égard de l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) sous forme d’attentats-suicides.

La nouvelle donne kurde et le régime Erdogan

La question kurde, qui ne constituait qu’un facteur à la marge du conflit syrien avant le retrait de Damas des zones kurdes en juillet 2012, est désormais au cœur de la guerre froide opposant la Turquie à l’Iran, à la Russie, mais aussi à l’administration américaine. En novembre 2013, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre (2003-2014), avait lancé un processus dit de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Cependant, un an après, il permettait aux djihadistes de l’EI d’utiliser ses frontières pour renforcer leurs effectifs à Kobané, en Syrie, contre les forces kurdes. L’autorisation donnée à quelque 150 combattants kurdes irakiens d’apporter leur aide venait trop tard pour éviter la destruction d’une grande partie de cette ville frontalière. Dès mars 2015, le président Erdogan (depuis août 2014) mit de facto fin aux négociations avec le PKK, niant l’existence même d’une question kurde dans le pays. Entre les deux élections législatives de 2015 (7 juin et 1er novembre), Ankara reprit les opérations militaires contre le PKK ainsi que contre les populations civiles de plusieurs villes kurdes, qui firent des centaines de victimes (3).

Pour comprendre la politique de la terre brûlée que le régime met en place au Kurdistan, aussi bien en Turquie qu’en Syrie, il convient, pour un court instant, de revenir à l’année 2010. Au pouvoir alors depuis huit ans, le Parti de la justice et du développement (AKP) avait toute latitude pour mettre en œuvre sa doctrine dite de « zéro problème avec les voisins » élaborée par Ahmet Davutoglu, alors ministre des Affaires étrangères (2009-2014), et normaliser ses relations avec l’ensemble des régimes arabes, y compris les plus anti-islamistes. Aussi, c’était avec fierté que le Premier ministre Erdogan recevait, en novembre 2010, quelques mois seulement avant la tempête qui allait emporter le dictateur libyen, le « prix Kadhafi des Droits de l’homme ». Il est vrai que comme Washington, Paris, Londres ou Bruxelles, Ankara fut surpris, puis paralysé par les insurrections de 2011. Néanmoins, en 2012, une fois le choc encaissé, le dirigeant turc se rêvait en primus inter pares d’un front regroupant le parti Ennahdha tunisien et les Frères musulmans libyens, égyptiens et syriens. Mais, alors que la Libye se fragmentait, en Égypte, Mohamed Morsi était renversé par un putsch le 3 juillet 2013 et, en Tunisie, Ennahdha affrontait une contestation massive avant de perdre les élections d’octobre 2014, la Syrie devenant la seule porte d’accès de la Turquie dans le monde arabe. Toutefois, la frontière turco-syrienne était en grande partie contrôlée par le Parti de l’union démocratique (PYD), allié du PKK.

À propos de l'auteur

Hamit Bozarslan

Hamit Bozarslan

Docteur en histoire et en sciences politiques, Hamit Bozarslan a été allocataire de recherche au Centre Marc Bloch (1995-1997) et « visiting fellow » à l’Université de Princeton (1998). Elu maître de conférence à l’EHESS en 1998, puis, en 2006, directeur d’études dans le même établissement, il a co-dirigé, avec Daniel Rivet et Jean-Philippe Bras, l’IISMM (Institut d’Etudes de l’Islam et des Sociétés du monde musulman) entre 2002 et 2008. Il est membre du comité de rédaction des revues Cultures et Conflits et Critique internationale et membre de la Société asiatique.

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