Magazine Moyen-Orient

Moyen-Orient 2015-2016 : Cynisme et misère de la raison géopolitique

Plus de cinq ans après la chute de Zine el-Abidine ben Ali (1987-2011) et de Hosni Moubarak (1981-2011), la Tunisie et l’Égypte connaissent des trajectoires incertaines. Certes, la première parvient à faire vivre sa démocratie, mais elle fait aussi face à la fragmentation de sa classe politique en partie héritée de l’ancien régime et paye son incapacité à se renouveler. L’Égypte, où s’ancre le régime d’Abdel Fattah al-Sissi (au pouvoir depuis 2014), est minée par la violence et affronte une fragilité économique structurelle. Quelles que soient leurs lignes de fracture internes, cependant, ces deux pays semblent être à l’abri d’une fragmentation territoriale telle que celle qu’on observe en Libye et en Syrie.

Pour le président Recep Tayyip Erdogan et le Premier ministre Ahmet Davutoglu (2014-2016), qui chargent la turcité de la « mission historique et universelle » de déterminer le sort de l’espace ex-ottoman, ces déconvenues ne pouvaient que signifier que le seul et unique objectif de la Première Guerre mondiale continuait : empêcher la Turquie de réaliser ses ambitions régionales « légitimes » avant de la détruire. Ce discours, cultivé notamment par une nouvelle génération de pistoleros de l’AKP et trouvant un écho enthousiaste dans les couloirs du palais d’Erdogan, rend inaudibles les appels à la prudence des figures fondatrices du parti comme Abdullah Gül, ancien président (2007-2014), et Bülent Arinc, ancien vice-Premier ministre (2011), désormais vouées aux gémonies (accusé de faire de l’ombre au président par sa présence sur la scène internationale, Ahmet Davutoglu lui-même fut limogé en mai 2016). Le transfert de légitimité des institutions, étatiques mais aussi partisanes, vers Recep Tayyip Erdogan, qui se rêve en nouveau « père des Turcs » (4), a pour conséquence la destruction de toute rationalité interne et de tout mécanisme de contrôle et d’équilibre dans le système politique turc. À cette réalité correspond aussi une syntaxe composée d’à peine une dizaine de mots (« traître », « ennemis de l’intérieur », « croisés », « brouillons d’intellectuels »…) et la définition du politique comme une vendetta ou une revanche, notamment avec et sur les Kurdes, qui refusent de se soumettre aux volontés du dirigeant turc.

Radicalismes chiite et sunnite, transhumances militaires

Si le pouvoir turc, y compris de Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), fut d’abord sunnite, jamais les politiques intérieures et extérieures du pays ne furent à tel point déterminées par une hostilité ouverte contre le chiisme (5). Cette évolution s’explique par le fait que sans s’y réduire, ce que l’on peut décrire comme la « guerre au Moyen-Orient » a aussi une forte dimension confessionnelle qui la surdétermine sur certains de ses fronts. Celle-ci se traduit par la présence, depuis les années 1980, de deux matrices de radicalisme, non étatiques et disposant de dynamiques et marges de manœuvre propres (6), mais plus ou moins parrainées par des puissances régionales. La première, chiite, qui comprend le Hezbollah libanais fondé en 1982, et aussi d’autres organisations comme les unités dites de « Mobilisation populaire » irakiennes et les Houthis yéménites, est d’abord de nature militaire, mais demeure adossée à un tissu social, économique et politique. Pour des raisons multiples, de la présence d’une autorité religieuse fonctionnant comme l’instance ultime d’arbitrage à la nature transfrontalière du chiisme, ce radicalisme reste pour l’essentiel maîtrisé ; il dispose de ses propres mécanismes de contrôle et d’équilibre lui permettant d’éviter des dérapages en série (7). La généalogie du deuxième radicalisme, sunnite, se nourrissant du wahhabisme, remonte clairement au djihad afghan des années 1980 : mais ce wahhabisme, doctrine et appareil religieux articulé au pouvoir monarchique saoudien, se transfigure au gré des combats dans lesquels il s’engage « hors-sol » et produit constamment une « sur-radicalité » que ses « parrains » du moment, l’Arabie saoudite, le Pakistan ou, depuis peu, la Turquie, ne sont guère en mesure de maîtriser. En dépit du prix du sang, très lourd, qu’il paye à ses miliciens, le chiisme se consolide comme communauté organique et s’ancre dans le temps et dans l’espace ; par effets destructifs de la sur-radicalité des groupes qui se battent en son nom, le sunnisme, en revanche, finit par se détruire lui-même aussi bien en Syrie qu’en Irak, voire au Liban, au Yémen et, dans un contexte de monoconfessionnalité, en Libye. Émasculé depuis l’élaboration d’une doctrine sunnite de pouvoir entre le VIIe et le Xe siècle (8) qui légitime tout pouvoir, y compris tyrannique et impie, le très institutionnalisé et repu appareil religieux sunnite ne dispose d’aucun moyen efficace pour enrayer ce processus.

Ce phénomène asymétrique de radicalisme maîtrisé et de sur-radicalité systémiquement à la dérive détermine également la nature des transhumances militaires que l’on observe dans la région. On peut désormais confirmer, avec certitude, la présence non seulement du Hezbollah, mais aussi des combattants chiites irakiens et afghans sur le terrain syrien. L’EI, quant à lui, recrute massivement des Arabes, des Turcs et des Européens, accélérant le phénomène de la transhumance militaire qui n’est certes pas inédite dans l’histoire de la région, mais qui change nettement d’échelle : le noir romantisme des années 1980 avait attiré quelque 35 000 jeunes Arabes, suivant pour l’essentiel une feuille de route comprenant un « aller-retour », vers l’Afghanistan, puis vers les pays d’origine, Égypte et Algérie notamment. Celui d’Al-Qaïda du tournant des années 2000, particulièrement meurtrier, était plus complexe, mais n’avait mobilisé que quelques milliers d’hommes. La transhumance militaire des années 2010, en revanche, attire sans doute environ 200 000 hommes (et, à la marge, quelques milliers de femmes) et couvre désormais la quasi-totalité du monde musulman, du Pakistan et de l’Afghanistan à l’Afrique noire.

Les mobilités militaires passées résultaient de la radicalisation des marges des sociétés musulmanes qui s’agrégeaient dans des espaces soustraits à la visibilité comme les camps d’entraînement éloignés ou dans des cercles estudiantins étriqués en Europe. Mais comme le montrent les attentats de 2015 et 2016 en Europe, celles d’aujourd’hui attirent d’autres forces contestataires, formées également aux marges des sociétés européennes. Certes, du Yémen ou de la Libye au Sinaï égyptien ou au Nigeria, chaque conflit des années 2010 s’inscrit dans une historicité propre, avec des acteurs locaux distincts, mais tout en s’articulant désormais aux dynamiques internationales qui interagissent pour les redéfinir par et dans la violence. Les attentats de Paris et de Bruxelles traduisent ainsi la volonté, aussi bien d’Al-Qaïda que de l’EI, d’inscrire l’islam dans un rapport d’inimitié ontologique avec l’Europe et les « infidèles ».

On pourrait difficilement expliquer ces évolutions par la « revanche du Sud », les accords Sykes-Picot (mai 1916), la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) ou la misère des catégories défavorisées des faubourgs d’un « monde globalisé ». Force est en effet d’admettre que la violence sacrificielle et autosacrificielle que l’on observe ici et là a un lien avec l’effondrement de certaines sociétés du Moyen-Orient et l’hypothèque que font peser plus que jamais sur l’islam les meurtres d’Othman ibn Affan (574-656), troisième calife de l’islam, et de Hussein, petit-fils du Prophète, en 680 à Kerbala. Si cette violence interroge la cité démocratique en Europe, elle le fait en creux, et non à partir des logiques de causalité qui remonteraient aux Croisades : s’il est vrai que la « Maison de l’Europe » a garanti la liberté à ses citoyens, a-t-elle aussi tenu ses promesses de fraternité et d’égalité ? A-t-elle su gérer les conséquences de ses crises économiques et sociales si durables et si « dé-structurantes » qu’on peut se demander si elles ne font désormais pas système ? A-t-elle pu répondre aux défis auxquels elle est confrontée autrement que par une logique sécuritaire qui, depuis la « guerre contre le terrorisme » de 2001, a fait la preuve de son inefficacité ?

Un nouveau Moyen-Orient ?

À propos de l'auteur

Hamit Bozarslan

Hamit Bozarslan

Docteur en histoire et en sciences politiques, Hamit Bozarslan a été allocataire de recherche au Centre Marc Bloch (1995-1997) et « visiting fellow » à l’Université de Princeton (1998). Elu maître de conférence à l’EHESS en 1998, puis, en 2006, directeur d’études dans le même établissement, il a co-dirigé, avec Daniel Rivet et Jean-Philippe Bras, l’IISMM (Institut d’Etudes de l’Islam et des Sociétés du monde musulman) entre 2002 et 2008. Il est membre du comité de rédaction des revues Cultures et Conflits et Critique internationale et membre de la Société asiatique.

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