Quelle ambition spatiale pour l’Europe ?

Défi sans cesse renouvelé, l’espace met à rude épreuve la volonté des Européens de rester dans le groupe de tête. 2016 aura été de ce point de vue une année charnière, en confirmant les programmes qui doivent permettre à l’Europe de conserver son rang au cours de la prochaine décennie et au-delà.

Cela n’est pas pour dire que la constitution d’une capacité autonome dans l’espace doit être définie et soutenue de manière absolue ou autarcique. De fait, l’objectif de l’Europe a toujours été moins de viser une autonomie complète que de contrôler la relation de dépendance qui l’unissait à un ou plusieurs pays. Il faut donc comprendre qu’un autre trait permanent de la démarche spatiale européenne consiste à avoir recours à la coopération étant donné que le principe d’autonomie stratégique ne peut être viable que s’il est à même de s’adapter à la réalité du monde qui l’entoure. Avec l’arrivée de SpaceX et la montée en puissance du lanceur réutilisable, il s’agit aujourd’hui, comme en 2003, date de la décision d’implantation du Soyouz russe à Kourou après dix ans de coopération quasi exclusive entre la Russie et les États-Unis (à l’origine de la commercialisation des fusées Proton et Zenit), d’empêcher l’Europe de subir un jeu international dont elle ne maîtriserait pas les règles. Les possibilités de collaboration avec des agences étrangères qui sont envisagées aujourd’hui autour d’un démonstrateur de lanceur récupérable s’inscrivent dans cette lignée (3).

Bien sûr, cette constante impose une distinction entre la coopération avec l’Amérique et avec les autres pays, « parce que ces derniers ne sont pas susceptibles de mettre l’Europe en situation de dépendance » avait pour habitude de dire André Lebeau, l’un des pères des activités spatiales françaises et européennes (4). Mais il ne faut pas réduire les liens avec les États-Unis sous prétexte qu’ils pourraient mettre à mal notre autonomie. Dans un secteur comme l’espace, où en termes de ressources comme de capacités ce sont réellement deux planètes qui doivent apprendre à cohabiter – une pour les États-Unis et l’autre pour le reste du monde –, il est naturel que les relations se placent dans un contexte ambigu où coexistent « compétition et coopération ». Galileo, le « GPS européen », en est un bon exemple. Lors de son lancement, les États-Unis ont tout tenté pour faire échouer le projet qu’ils considéraient alors comme une menace à la fois pour leurs intérêts économiques et pour leur sécurité. Leur position a ensuite évolué, non seulement parce que les Européens ont démontré leur volonté d’aboutir quoi qu’il en coûtait, mais aussi parce que l’existence de deux constellations leur est apparue comme un atout susceptible d’améliorer la performance globale du système et sa résilience – un constat qui est partagé et qui devrait bientôt être à l’origine de rapprochements concrets, en particulier dans le domaine de la sécurité.

Entre les États-Unis, leader historique du domaine, et l’Europe, qui se trouve dans l’obligation d’en suivre les actions, et de distinguer, parmi celles-ci, celles qu’il convient de laisser de côté et celles qu’il s’agit au contraire de chercher à imiter, la dialectique ne peut être que permanente. Aussi, l’arrivée du NewSpace, en dépit de ses accents révolutionnaires et de la nécessité qu’elle impose de faire entrer le plus rapidement possible l’Europe dans la course afin que l’espace ne devienne pas l’apanage d’une seule puissance, ne constitue pas une épreuve nouvelle. Comme toujours, il s’agit pour les Européens de ne pas succomber à la tentation du renoncement ou de la facilité. De même, l’arrivée du NewSpace traduit la capacité de l’Amérique à édicter les nouvelles règles du jeu auxquelles adhéreront ensuite les autres États, car il est bien évident que l’effort est porté par le gouvernement lui-même, prenant la mesure des évolutions qui proviennent du privé tout autant qu’il les suscite. Reste qu’une fois passée la surprise initiale, l’Europe apparaît en réalité loin d’être désarmée, ne serait-ce que parce que ses compétences mondialement reconnues et son expérience de première main de la coopération en font un partenaire recherché par les puissances émergentes du spatial.

Les enjeux commerciaux

Or, les coopérations conduites avec les nouveaux entrants peuvent favoriser le développement de véritables relations industrielles. Cette possibilité semble particulièrement opportune au vu du besoin de l’industrie de trouver des débouchés pour ses produits. Ce n’est pas que la logique de rupture du monopole, qui a notamment présidé à la décision de construire Ariane, ait disparu. L’autonomie demeure mais l’insuffisance de la dimension européenne pour la constitution d’un marché captif a conduit à une transformation au profit d’une logique de maintien et de conquête des parts de marché. D’ailleurs, la rationalité n’en est pas devenue pour autant industrielle ou commerciale : la sécurisation chaque année d’une partie significative du marché mondial relève moins du choix que de la stratégie par défaut, étant donné qu’un repli sur le seul territoire européen, et a fortiori national, serait un suicide. Il ne s’agit pas non plus en première instance de favoriser l’emploi et la croissance, même si le bilan très positif dans ce domaine est bienvenu. S’il y a nécessité stratégique pour le spatial européen de bien se positionner sur le marché commercial, c’est avant tout parce que celui-ci est seul susceptible d’aider l’industrie à maintenir un seuil minimum d’activité, source à moindres frais de performance et de fiabilité pour les clients institutionnels européens.

Cette dépendance à l’égard du marché commercial est plus prononcée qu’ailleurs dans le monde où il est considéré comme secondaire par rapport aux missions de politique nationale (comme en témoigne la bataille entre SpaceX et ULA pour le marché très convoité des lancements militaires américains). C’est une cause de fragilité, ne serait-ce que parce qu’elle expose l’industrie à des risques non maîtrisés comme les variations de taux de change, l’apparition de nouveaux acteurs qui s’appuient sur une commande publique très développée, ou encore le caractère fluctuant d’une demande concentrée autour de quelques opérateurs seuls à même de dicter les prix. En l’absence de véritable marché intérieur et sans la capacité de générer le même type de besoins que les grandes puissances spatiales (qui cumulent activités de vol habité et besoins militaires massifs), le modèle européen restera néanmoins selon toute probabilité caractérisé par cette réalité avec laquelle il lui faudra continuer de composer. Cela ne remet pas en cause le bien-fondé de la politique poursuivie. Mais la relation entre l’industrie et les « forces du marché » doit être maîtrisée et pour ce faire, l’intervention des pouvoirs publics est indispensable.

Face au NewSpace

Pour maintenir l’équilibre, l’Europe doit afficher une politique industrielle volontariste consistant au minimum à soutenir la compétitivité de l’industrie. Ce besoin de pilotage politique n’est pas nouveau en soi : historiquement, jamais les efforts d’installation d’une activité spatiale privée n’ont été conduits autrement que grâce au soutien de l’acteur public. L’erreur serait de croire que cette époque est révolue : ce n’est pas parce que, ici ou là, dans le secteur des télécommunications ou désormais avec la desserte de la station spatiale internationale, l’État a cherché à maximiser son gain au moindre coût en déléguant certaines composantes ayant un plus fort potentiel de croissance que cela signifie que le cordon ombilical étatique a été entièrement coupé. L’État continue de jouer un rôle de premier plan, que ce soit en tant qu’opérateur structurant et coordonnant la commande publique ou, de plus en plus, comme régulateur promouvant la mise en place d’un environnement favorable et maîtrisé.

Si le NewSpace suscite un tel sentiment d’urgence, ce n’est donc pas en raison du nouveau partage des tâches entre le public et le privé qu’il instaurerait, puisque, même redéfini, l’équilibre n’en serait pas pour autant bouleversé – comme l’atteste la constitution d’Airbus Safran Launchers (5). Plus inquiétante est la nouvelle approche qu’il promeut, plus centrée sur la demande de services que sur l’offre technologique sur laquelle l’industrie traditionnelle a tout misé. Dans sa volonté de rester un acteur incontournable du spatial, l’Europe devra par conséquent concourir à la promotion du secteur dit « aval » des applications, tout en maintenant un équilibre avec le domaine « amont » des grandes infrastructures afin de garder un contrôle sur l’ensemble de la chaîne, dont la solidité est fonction de ses maillons les plus faibles. Ayant su se donner les moyens de participer à la « conquête » de l’espace à une époque où demeurait le monopole des deux Grands, nul doute qu’elle trouvera la force de se mobiliser pour sa « reconquête ». L’enjeu est en effet majeur : il ne s’agit de rien de moins que d’ancrer définitivement le spatial dans sa version la plus stratégique, tout en s’appropriant un secteur qui présente la plus forte valeur ajoutée socio-économique, et en permettant à des programmes tels que Galileo ou encore Copernicus, qui sont en train d’être déployés à grands renforts de temps et d’argent, d’être utilisés de manière à réaliser tout leur potentiel.

Notes

(1) Lawrence Freedman, Strategy : A History, Oxford, Oxford University Press, 2013, p. 8.

(2) Florent Mazurelle, Jan Wouters et Walter Thiebaut, The Evolution of European Space Governance : Policy, Legal and Institutional implications, Working paper no 25, Leuven Centre for Global Governance Studies, avril 2009, p. 15.

(3) Hassan Meddah, « L’Europe et le Japon montent dans une fusée… réutilisable », L’Usine nouvelle, 3 juin 2016.

(4) André Lebeau, L’espace : les enjeux et les mythes, Paris, Hachette, 1998, p. 270.

(5) Cette co-entreprise européenne est constituée à parité par deux groupes déjà très présents dans le secteur aéronautique, astronautique et militaire : l’européen Airbus Group et le français Safran. Elle a pour mission de concevoir, produire et commercialiser la future Ariane 6 (NdlR).

À propos de l'auteur

Guilhem Penent

Guilhem Penent

Guilhem Penent est doctorant en science politique à l’Université Montesquieu-Bordeaux IV. Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, il a également étudié au département des hautes études internationales de l’Université Laval de Québec et participé au programme d’études spatiales de l’International Space University (SSP12). Avant de rejoindre le programme Espace de l’Ifri, il a été chargé de mission à l’IRSEM (CAJ).

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