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Quelle ambition spatiale pour l’Europe ?

Défi sans cesse renouvelé, l’espace met à rude épreuve la volonté des Européens de rester dans le groupe de tête. 2016 aura été de ce point de vue une année charnière, en confirmant les programmes qui doivent permettre à l’Europe de conserver son rang au cours de la prochaine décennie et au-delà.

Le dualisme intrinsèque du spatial domine depuis les origines toutes les activités dans le domaine, à savoir, le problème de l’accès autonome à l’espace (le lanceur), auquel il faut ajouter la question de ce qu’on y fait conformément à notre perception de notre intérêt (c’est-à-dire la fonction assignée au satellite ou à la sonde). Ce dualisme constitue la base sur laquelle toute politique spatiale digne de ce nom est élaborée et évaluée. Chaque événement s’inscrivant dans ce schéma – du lancement de la fusée Diamant, en 1965, depuis le désert saharien, à la mise en orbite de SPOT, en 1986, qui fait entrer la France et l’Europe dans ce qui deviendra une filière d’excellence – traduit l’accession à un niveau toujours plus élevé de maturité. Disposant ainsi, in fine, de la totalité (ou presque) du spectre des capacités spatiales (lancement, observation, télécommunications, navigation, surveillance de l’espace…), la France et l’Europe sont donc en mesure d’affirmer une politique spatiale autonome. L’essentiel aujourd’hui doit être de ne pas perdre cette expertise acquise de haute lutte.

La nécessité en 2016 sera donc de capitaliser autant que possible sur les investissements déjà consentis au titre de l’autonomie spatiale. En d’autres mots, il faudra garantir la continuité des programmes amiraux de l’UE voire, si l’Europe veut être cohérente, accorder un soutien au Centre spatial guyanais en tant que « port spatial de l’Europe » [voir p. 32-33, NdlR]. L’accès autonome à l’espace doit également faire partie de ces domaines ciblés dans lesquels un effort particulier doit être réalisé. Ariane 6, qui a été décidée en 2014 en réponse directe à SpaceX, ne devrait pas être au cœur des discussions du Conseil de l’ESA de décembre, puisque la véritable échéance s’agissant de ce programme critique pour l’avenir de l’Europe spatiale est fixée fin septembre. Le réutilisable pourrait certes avec raison faire l’objet de discussions, mais avec le risque qu’à trop focaliser sur celui-ci l’Europe en vienne à oublier l’essentiel qui demeure celui d’avoir un lanceur compétitif disponible dès 2020 [voir p. 29-31, NdlR]. Tout aussi importante, l’idée de mise en œuvre d’une « préférence européenne » sur le modèle de ce que pratiquent les autres puissances mériterait qu’on s’en préoccupe. Pourtant, à l’exception de la France, personne ne souhaite se lier les mains : des partenaires fortement impliqués dans le programme continuent ainsi de recourir à des services de lancement étrangers pour leurs propres besoins institutionnels, sous prétexte qu’ils sont moins chers…

La coopération, un atout majeur

Cette divergence d’attitude à l’égard de la relation avec l’extérieur, notamment l’outre-Atlantique, s’explique en grande partie par le fait que jamais l’effort spatial européen ne s’est organisé sur la base d’une conception véritablement commune des objectifs. Ces derniers ont toujours été agrégés plus que partagés : les objectifs des uns et ceux des autres devenant les objectifs de tous, sans que le besoin se ressente d’harmoniser les méthodes ou les motivations. Les expériences d’européanisation de l’espace militaire (contrairement à l’Europe de l’espace civil) sont une preuve de l’insuffisance de l’effort. Avec le vol habité, le spatial de défense est en effet à ce jour le domaine dans lequel le déficit de l’Europe est le plus lourd. L’Europe se situe au mieux à la quatrième place mondiale. Et encore ne parvient-elle à se hisser à ce rang que grâce à des initiatives menées presque exclusivement au niveau national, essentiellement par la France, en dépit de quelques coopérations bi- et multilatérales voisines du cadre national.

Cela n’est pas pour dire que la constitution d’une capacité autonome dans l’espace doit être définie et soutenue de manière absolue ou autarcique. De fait, l’objectif de l’Europe a toujours été moins de viser une autonomie complète que de contrôler la relation de dépendance qui l’unissait à un ou plusieurs pays. Il faut donc comprendre qu’un autre trait permanent de la démarche spatiale européenne consiste à avoir recours à la coopération étant donné que le principe d’autonomie stratégique ne peut être viable que s’il est à même de s’adapter à la réalité du monde qui l’entoure. Avec l’arrivée de SpaceX et la montée en puissance du lanceur réutilisable, il s’agit aujourd’hui, comme en 2003, date de la décision d’implantation du Soyouz russe à Kourou après dix ans de coopération quasi exclusive entre la Russie et les États-Unis (à l’origine de la commercialisation des fusées Proton et Zenit), d’empêcher l’Europe de subir un jeu international dont elle ne maîtriserait pas les règles. Les possibilités de collaboration avec des agences étrangères qui sont envisagées aujourd’hui autour d’un démonstrateur de lanceur récupérable s’inscrivent dans cette lignée (3).

Bien sûr, cette constante impose une distinction entre la coopération avec l’Amérique et avec les autres pays, « parce que ces derniers ne sont pas susceptibles de mettre l’Europe en situation de dépendance » avait pour habitude de dire André Lebeau, l’un des pères des activités spatiales françaises et européennes (4). Mais il ne faut pas réduire les liens avec les États-Unis sous prétexte qu’ils pourraient mettre à mal notre autonomie. Dans un secteur comme l’espace, où en termes de ressources comme de capacités ce sont réellement deux planètes qui doivent apprendre à cohabiter – une pour les États-Unis et l’autre pour le reste du monde –, il est naturel que les relations se placent dans un contexte ambigu où coexistent « compétition et coopération ». Galileo, le « GPS européen », en est un bon exemple. Lors de son lancement, les États-Unis ont tout tenté pour faire échouer le projet qu’ils considéraient alors comme une menace à la fois pour leurs intérêts économiques et pour leur sécurité. Leur position a ensuite évolué, non seulement parce que les Européens ont démontré leur volonté d’aboutir quoi qu’il en coûtait, mais aussi parce que l’existence de deux constellations leur est apparue comme un atout susceptible d’améliorer la performance globale du système et sa résilience – un constat qui est partagé et qui devrait bientôt être à l’origine de rapprochements concrets, en particulier dans le domaine de la sécurité.

Entre les États-Unis, leader historique du domaine, et l’Europe, qui se trouve dans l’obligation d’en suivre les actions, et de distinguer, parmi celles-ci, celles qu’il convient de laisser de côté et celles qu’il s’agit au contraire de chercher à imiter, la dialectique ne peut être que permanente. Aussi, l’arrivée du NewSpace, en dépit de ses accents révolutionnaires et de la nécessité qu’elle impose de faire entrer le plus rapidement possible l’Europe dans la course afin que l’espace ne devienne pas l’apanage d’une seule puissance, ne constitue pas une épreuve nouvelle. Comme toujours, il s’agit pour les Européens de ne pas succomber à la tentation du renoncement ou de la facilité. De même, l’arrivée du NewSpace traduit la capacité de l’Amérique à édicter les nouvelles règles du jeu auxquelles adhéreront ensuite les autres États, car il est bien évident que l’effort est porté par le gouvernement lui-même, prenant la mesure des évolutions qui proviennent du privé tout autant qu’il les suscite. Reste qu’une fois passée la surprise initiale, l’Europe apparaît en réalité loin d’être désarmée, ne serait-ce que parce que ses compétences mondialement reconnues et son expérience de première main de la coopération en font un partenaire recherché par les puissances émergentes du spatial.

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À propos de l'auteur

Guilhem Penent

Guilhem Penent

Guilhem Penent est doctorant en science politique à l’Université Montesquieu-Bordeaux IV. Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, il a également étudié au département des hautes études internationales de l’Université Laval de Québec et participé au programme d’études spatiales de l’International Space University (SSP12). Avant de rejoindre le programme Espace de l’Ifri, il a été chargé de mission à l’IRSEM (CAJ).

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