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Boko Haram et la sécurité dans le Sahel : le rôle du Tchad et les perspectives stratégiques régionales

L’efficacité de la lutte contre Boko Haram et la menace terroriste dans le Sahel reste soumise aux fluctuations du soutien financier et de l’aide opérationnelle apportés aux États de la région. Le rôle du Tchad, plaque tournante stratégique et opérationnelle dans cette guerre, sera proportionnel au volume de l’aide internationale, à la capacité de coordination des réponses régionales et à la maîtrise des défis que traverse le pays.

Après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, l’effondrement du régime du colonel Mouammar Kadhafi en 2011 en Libye et la déstabilisation du Mali en 2013, ce grand espace évoluant en marge du contrôle des États a vu se développer de nombreux groupes islamistes. Ces derniers, très majoritairement liés à Al-Qaïda au départ, se sont éclatés grâce à l’extension territoriale et idéologique de Daech qui a créé par la même occasion une spectaculaire concurrence entre groupes armés terroristes. L’ancrage territorial de Daech en Libye et la multiplication des attentats au Mali, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Niger, revendiqués respectivement par AQMI et l’État islamique, ont remarquablement contribué à la complexification de la guerre contre le terrorisme dans la région. Une situation que les États de la région ne pourraient contrôler sans l’appui stratégique, technique et opérationnel des grandes puissances et sans la participation effective des acteurs du développement.

À ce propos, plusieurs initiatives internationales ont été prises, certaines s’étant soldées par des échecs ou des succès très relatifs, d’autres étant en cours. Depuis 2010 et la réunion des états-majors algérien, mauritanien et nigérien à Tamanrasset pour lutter contre le terrorisme dans la région jusqu’à la création du G5 Sahel (8) en 2014, en passant par l’opération « Serval » lancée en janvier 2013, les forces ouest-africaines de la MISMA, l’opération « Barkhane » et la mission des Nations Unies (MINUSMA), les groupes djihadistes ont certes perdu bon nombre de territoires, mais ont conservé de réelles capacités de nuisance qui sont bien loin d’être contrôlées.

Le rôle et la contribution du Tchad

Au cours des cinq dernières années, le Tchad a rééquipé son armée, recevant principalement des véhicules blindés lourds et des armes de petit calibre. Le pays a diversifié ses sources d’approvisionnement, notamment en provenance d’Europe de l’Est. Les importations d’armes entre 2004 et 2008 ont été cinq fois plus élevées que sur la période 1999-2003, selon le SIPRI (Stockholm International and Peace Research Institute). L’appareil de défense a été réorganisé au cours des dernières années et le statut du ministère de la Défense a été revu en août 2011, le ramenant sous la tutelle directe du président de la République.

Le Tchad fait face à deux types de menaces sécuritaires : la menace interne et la menace externe. En interne, les clivages politiques et identitaires restent très forts. La persistance des oppositions claniques dans le Nord du pays demeure inquiétante. La situation politique avant et après la dernière élection présidentielle a été relativement tendue. Sur le plan économique, la baisse des prix du pétrole a de sérieuses conséquences sur les performances macroéconomiques du pays, ce qui limite drastiquement les capacités de l’État à répondre aux besoins sociaux croissants. Le Tchad souffre de l’éloignement géographique et 85 % de sa population dépend de l’agriculture de subsistance. À l’extérieur, le pays doit conserver sa vigilance face à l’évolution des forces rebelles opérant à partir de la région du Darfour au Soudan et à la situation sécuritaire au Soudan du Sud. Les autorités tchadiennes ont déjà eu à accuser le gouvernement soudanais de soutenir certains groupes rebelles. Par ailleurs, le Tchad subit la pression des groupes armés terroristes installés dans la région du Maghreb, notamment le long des frontières libyennes. La porosité des frontières dans la bande sahélo-saharienne et dans le bassin du lac Tchad constitue aussi un réel enjeu de sécurité pour le pays.

Dans son voisinage régional immédiat, les situations sécuritaires en Libye, au Soudan, au Mali, en RCA et dans le reste de la région du Maghreb influencent structurellement l’élaboration des politiques de sécurité extérieure du Tchad. Ce qui explique suffisamment la projection internationale de son armée : 2000 militaires au Mali en 2014. Plus récemment, en juillet 2016, le Tchad a envoyé 2000 soldats au Niger pour préparer une contre-attaque contre Boko Haram après que le groupe djihadiste eut frappé Bosso, dans le Sud-Est du Niger. Dans le cadre de la guerre contre Boko Haram, l’implication du Tchad a été décisive pour reprendre le contrôle des territoires aux mains du mouvement islamiste.

Mais, avec des prix du pétrole au plus bas, il sera difficile de maintenir cette capacité d’intervention internationale à son plus haut niveau. Ce qui ne sera pas sans conséquence sur les appareils de défense des États voisins. Hors secteur pétrolier, après avoir enregistré une croissance de 7 % en 2014, l’économie du Tchad a diminué de 1,5 % en 2015, selon le Fonds monétaire international. La production de pétrole a certes augmenté à des niveaux records, mais cela ne sera pas suffisant pour éviter une crise budgétaire.

Notes

(1) « Nigeria : les opérations anti-Boko Haram pourraient durer plus longtemps que prévu », Jeune Afrique, 7 décembre 2015 (http://www.jeuneafrique.com/285084/politique/nigeria-operations-anti-boko-haram-pourraient-durer-plus-longtemps-prevu/).

(2) François-Xavier Freland, « Niger : la FMM a lancé une vaste offensive contre Boko Haram sur les rives du lac Tchad », Jeune Afrique, 28 juillet 2016 (http://www.jeuneafrique.com/345175/politique/niger-fmm-a-lance-vaste-offensive-contre-boko-haram-rives-lac-tchad/).

(3) « Lutte contre Boko Haram : 250 millions de dollars promis », RFI, 1er février 2016, (http://www.rfi.fr/afrique/20160201-boko-haram-250-millions-dollars-conference-donateurs-sommet-union-africaine).

(4) « Regional armies struggle in last push against Boko Haram », Reuters, 26 juillet 2016 (http://www.defenceweb.co.za/index.php?option=com_content&view=article&id=44470:-regional-armies-struggle-in-last-push-against-boko-haram&catid=56:diplomacy-a-peace).

(5Jeune Afrique du 28 juillet 2016, op. cit.

(6) Mbom Sixtus, « Boko Haram perd du terrain, mais la production alimentaire aussi », IRIN, 11 mars 2016 (https://www.irinnews.org/fr/actualit%C3%A9s/2016/03/11/boko-haram-perd-du-terrain-mais-la-production-alimentaire-aussi).

(7) Action contre la faim, rapport de l’équipe du Mali, juin 2014 (http://www.actioncontrelafaim.org/fr/content/15-millions-de-personnes-menacees-d-insecurite-alimentaire-au-sahel).

(8) G5 Sahel : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad.

Article paru dans Diplomatie n°82, septembre-octobre 2016.

À propos de l'auteur

Samuel Nguembock

Samuel Nguembock

Docteur en science politique, Samuel Nguembock est enseignant-chercheur à l’IRIS et professeur de géopolitique à l’Institut supérieur du management public et politique (ISMaPP) à Paris. Ses domaines privilégiés de recherche recouvrent les relations entre l'Union européenne et l'Union africaine, les enjeux sécuritaires et de défense en Afrique, le renforcement des capacités des États "faibles" ou "fragiles".

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