Magazine Diplomatie

Fragmentation territoriale, djihadisme et reconstruction étatique en Libye

Entretien avec Ali Bensaad, professeur des universités à l'Institut français de géopolitique (IFG) de Paris sur le devenir de la Libye, entre interventions extérieures et divisions internes.

En fait, dans les années 1980 et surtout 1990, on a vu émerger un mouvement djihadiste très important dans cette région, au point de déstabiliser alors le pouvoir. Aujourd’hui, on essaie d’expliquer la montée du djihadisme en Libye par l’effondrement du pouvoir de Kadhafi, comme tout le reste d’ailleurs : le tribalisme, la fragmentation territoriale… Or tous ces éléments étaient déjà en maturation du temps même de Kadhafi et remettaient en cause son pouvoir. Les foyers djihadistes étaient si importants qu’ils l’ont contraint à bombarder le djebel Akhdar au napalm. À la prison d’Abou Salim par exemple, à côté d’une minorité de communistes et libéraux, étaient enfermés des milliers de prisonniers djihadistes et on estime à 1270 ceux qui ont été massacrés en 1996 et enterrés dans des fosses communes. C’est dans ce passé que puise le retour du djihadisme dans cette région et c’est pour cela qu’il y est plus fort qu’ailleurs.

Les mouvements djihadistes sont apparus dans les années 1980, mais les véritables groupes djihadistes n’ont fait leur apparition que dans les années 1990 sous l’influence des combattants libyens revenus d’Afghanistan. C’est en Cyrénaïque qu’ils ont trouvé un contexte favorable, la région ayant été marginalisée parce qu’elle avait été le fief de la confrérie Senoussi, matrice du pouvoir royal, que Kadhafi a cherché à éradiquer. Les années 1990 étaient également celles du contre-choc pétrolier et, surtout, de l’embargo imposé à la Libye qui firent baisser drastiquement ses revenus. C’est la Cyrénaïque qui en pâtit le plus, le pouvoir concentrant la redistribution du peu de revenus sur les secteurs les plus loyaux. Ces éléments majeurs se sont donc croisés avec le retour des « Afghans » et une influence orientale, du fait de la proximité, plus prégnante en Cyrénaïque, des mouvements islamistes égyptiens et des monarchies du Golfe. Beaucoup de jeunes ont rejoint les différents groupes armés qui se sont multipliés : le Parti de la libération islamique, le Mouvement des martyrs de Libye et le Groupe islamique de Libye ou Ansar Allah (Les disciples de Dieu). Mais c’est le Groupe islamique combattant libyen (GICL), dont la création a été annoncée en octobre 1995, qui est devenu le principal acteur de l’opposition armée. Ce groupe, fondé par Abou Abdallah Sadok, un ancien d’Afghanistan, s’est alors établi dans le djebel Akhdar. Il était fort de près de 2500 hommes, donc pas loin des effectifs actuels de Daech à Syrte. Il s’est attaqué frontalement aux services de sécurité, à l’armée, aux comités révolutionnaires, notamment dans la région de Benghazi et de Derna, et, par deux fois, a tenté d’assassiner Kadhafi. Le mouvement trouvait dans les régions appauvries de la Cyrénaïque une véritable pépinière de recrutement et a même réussi à enrôler des militaires. C’est aussi d’ailleurs pour cette raison que, pour réprimer les mouvements djihadistes, Kadhafi s’est appuyé non pas sur l’armée, dont il se méfiait par ailleurs pour son potentiel putschiste et qu’il avait marginalisée, mais sur des milices prétoriennes patrimonialisées et tenues par de proches parents (ce qui montre au passage que le phénomène milicien n’est pas tombé du ciel).

Le régime a lancé une répression impitoyable contre les islamistes, mobilisant de grands moyens. La répression a surtout frappé Benghazi, particulièrement en 1998 après une deuxième tentative d’assassinat de Kadhafi perpétrée dans la ville même. Mais il a fallu attendre 1999 pour que le régime puisse venir à bout des djihadistes. Ceux-ci se sont alors déployés à l’étranger où ils ont occupé des positions clés dans les cellules d’Al-Qaïda, notamment en Angleterre, au Pakistan, en Afghanistan et en Irak. Dans ce dernier pays, ils étaient les étrangers les plus nombreux après les Saoudiens. Les chefs djihadistes libyens ont accédé au cercle des proches de Ben Laden, comme Abou Yahya al-Libi, devenu le théoricien et idéologue religieux d’Al-Qaïda dont il a par ailleurs assuré la liaison avec les mouvances djihadistes maghrébines (avant d’être tué par un drone américain en 2012 au Pakistan), ou Abou Anas Al-Libi qui avait participé aux attaques de Dar es Salam et de Nairobi en août 1998 (il sera enlevé par les Américains en 2013 à Tripoli). Ce sont les djihadistes du GICL qui rapprochèrent le GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) algérien d’Al-Qaïda et facilitèrent son intégration et sa transformation, en 2007, en Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

Mais après la levée de l’embargo et l’embellie pétrolière de la fin des années 1990 et du début des années 2000, Kadhafi est entré dans un processus de réconciliation et de récupération avec les djihadistes et les islamistes alors qu’eux-mêmes entraient dans un processus d’entrisme et de collaboration avec l’État. En 2006, Kadhafi en a libéré 800 et beaucoup d’entre eux ont fait partie du gouvernement de l’ombre formé par la fondation « La Libye de demain » destinée à préparer Saïf al-Islam à succéder à son père. Aussi ont-ils été absents et même étrangers à la révolution, allant jusqu’à jouer le rôle de perturbateurs et d’émissaires de Kadhafi auprès des révolutionnaires pour leur dire qu’il s’agissait d’un complot occidentalo-sioniste pour éloigner les islamistes du pouvoir. Ensuite, quand les choses ont basculé, notamment lorsque la principale garnison militaire de Benghazi est tombée aux mains des révolutionnaires, ils ont rejoint ces derniers et ont réveillé leurs réseaux pour peser sur le futur pouvoir. Voilà pourquoi, à terme, les djihadistes de la Cyrénaïque représentent potentiellement un plus grand danger que Daech, qui ne dispose pas de réel enracinement.

Aujourd’hui, il y a en tout cas un consensus chez les Libyens, qui voient dans Daech une présence étrangère. De facto, l’organisation en Libye est constituée pour une bonne partie de Moyen-Orientaux, de Tunisiens, etc. C’est une des raisons pour lesquelles Daech a été chassé de Derna, où il s’était d’abord établi. Pour cela, même si les Libyens sont hostiles à une intervention étrangère, ils ne peuvent que voir d’un bon œil un bombardement de Daech.

Comment ces interventions extérieures sont-elles perçues par les Libyens?

Il y a une ambivalence des politiques libyens, car les Libyens sont d’une manière générale très sensibles aux interventions extérieures, et pour cause : celle de 2011 a eu des conséquences catastrophiques. Il y en avait déjà eu par le passé, comme en 1986, sous Ronald Reagan. C’est pour cela que, dans la Tripolitaine, à l’annonce de la mort des trois soldats français, tous les extrémistes, tous ceux qui, sans l’assumer complètement, contestent le pouvoir de Sarraj, sont sortis des bois pour surfer sur ce sentiment national de souveraineté, ombrageux, qui anime les Libyens, pour justement l’instrumentaliser et faire remonter le sentiment anti-occidental et l’utiliser pour isoler ceux qui, comme Sarraj, se prêtent rationnellement à une collaboration avec la communauté internationale. À l’inverse, le gouvernement de Benghazi et le général Haftar se sont empressés d’afficher cette implication de la France comme un signe de reconnaissance internationale, dont ils ont besoin pour se légitimer. Il y a donc cette ambivalence entre la recherche d’un soutien étranger comme source de légitimation et à la fois la défiance vis-à-vis de l’étranger et son instrumentalisation à usage local, anti-occidental.

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