Magazine Diplomatie

Fragmentation territoriale, djihadisme et reconstruction étatique en Libye

Entretien avec Ali Bensaad, professeur des universités à l'Institut français de géopolitique (IFG) de Paris sur le devenir de la Libye, entre interventions extérieures et divisions internes.

Le poids disproportionné joué actuellement par les fédéralistes tient moins à leur force qu’aux ambitions de leurs alliés conjoncturels qui, directement ou indirectement, les renforcent. C’est le cas du général Haftar qui a besoin d’eux militairement et n’a aucun intérêt au renforcement d’un gouvernement légitime à Tripoli qui lui ôterait la prééminence militaire qu’il s’est attribuée. C’est aussi le cas de responsables du Parlement de Tobrouk, comme son président et son vice-président qui avaient complètement appuyé le processus de réconciliation de Skhirat et le processus d’émergence du gouvernement. Sauf qu’ils pensaient en être les futurs responsables. N’ayant pas obtenu les postes principaux, notamment de chef du gouvernement, ils lui créent des embûches quitte à donner encore plus de poids aux fédéralistes. Ces derniers surfent également sur un ressentiment social à l’égard des personnes originaires de Misrata dont les élites commerçantes et urbaines ont le mieux profité du boom économique de la Cyrénaïque, si bien qu’elles dominent toute la région au niveau économique, du foncier aux banques en passant par le commerce d’alimentation ou celui de la bijouterie. Le poids important des élites de Misrata dans le processus de reconstruction est à double tranchant. Elles apportent la puissance économique et celle de leurs milices ainsi que la rationalité d’une ville aux vieilles traditions urbaines et entrepreneuriales, mais ce poids important est aussi le talon d’Achille de ce processus. La montée en puissance des élites de Misrata aiguise les inquiétudes et les crispations des élites de la Cyrénaïque.

Le risque d’une partition régionale est le plus grand écueil sur le chemin du gouvernement Sarraj. Celui-ci impose de répondre à terme à la double question de l’équilibre entre régions et de la décentralisation au profit de celles-ci, condition de toute reconstruction étatique dans ce vaste pays. Prosaïquement, c’est le partage de la rente des ressources entre les niveaux national et régional. Mais, dans l’immédiat, la plus grande tâche du gouvernement de Saraj est de parvenir à disloquer cet attelage d’ambitions et de différencier le noyau dur de fédéralistes des autres forces tout en faisant preuve d’une grande ouverture vers les élites de la Cyrénaïque, y compris en récupérant des seigneurs de la guerre comme Djadran. Celui qui a formé la première et la plus importante milice séparatiste de l’Est, tenté de vendre son pétrole au marché noir, puis s’est assuré la rente de la protection des sites pétroliers grassement rémunérée par le Parlement de Tobrouk tourne le dos à ce dernier pour soutenir Sarraj, illustrant par-là à quel point les ambitions personnelles jouent un grand rôle et rappelant que le devoir d’un politique est de les capter dans le sens de la reconstruction.

Propos recueillis par Tristan Hurel

Article paru dans Diplomatie n°82, septembre-octobre 2016.

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