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États-Unis : des forces armées vulnérables face à des rivaux de plus en plus sérieux ?

Lancée il y a quinze ans, la lutte contre le terrorisme semble dorénavant faire partie du quotidien des militaires américains. Ceux-ci sont-ils pour autant prêts à faire face aux menaces sérieuses qui agiteront la scène internationale dans les prochaines décennies ? La réponse est loin d’être un «oui» incontestable.

Ces deux documents du Pentagone témoignent des principales préoccupations des forces américaines. Si elles ont influencé la réflexion de la présidence Obama, notamment dans la nécessité de réaffirmer l’engagement militaire des États-Unis en Asie-Pacifique, elles seront également fort probablement au cœur de la stratégie de défense de la prochaine administration. La première préoccupation a trait au nombre croissant d’États capables de développer et de déployer des systèmes A2/AD. Deuxièmement, ces systèmes, conjugués à des armes offensives de plus en plus précises, sont amenés à avoir une portée et une efficacité plus grandes, rendant les forces américaines plus vulnérables. Troisièmement, la stratégie militaire dévoilée en 2015 par Pékin stipule clairement que la Chine va continuer à se doter de moyens et de concepts opérationnels dépassant la seule domination régionale et lui permettant de projeter une force au-delà de son voisinage (9).

Le perfectionnement des capacités militaires chinoises ne constitue certes pas la seule source d’inquiétude pour les stratèges américains. Les ambitions nucléaires de la Corée du Nord, les programmes balistiques et la capacité de l’Iran à obstruer le détroit d’Ormuz, ou encore la modernisation et la posture plus offensive des forces de la Russie suscitent également l’attention du Pentagone. Pour autant, soutient Timothy Walton, répondre à l’ampleur et à la sophistication de la modernisation des forces chinoises doit constituer l’objectif et le baromètre de la stratégie de défense des États-Unis au cours des prochaines années (10). Selon Walton en effet, si les forces américaines peuvent contrer la menace chinoise, elles seront non seulement capables de défendre les intérêts et les alliés des États-Unis dans la région Asie-Pacifique, mais aussi de répondre à n’importe quelle agression et remplir n’importe quel type de mission ailleurs dans le monde.

Dans cette optique, le plan d’innovation destiné à maintenir la supériorité militaire américaine annoncé en novembre 2014 par le secrétaire à la Défense Chuck Hagel prend tout son sens. Baptisé Third Offset Strategy, ce plan s’inspire des précédents. La First Offset Strategy initiée par le président Eisenhower dans les années 1950 permit de compenser la supériorité conventionnelle des forces soviétiques par le développement de l’arsenal nucléaire américain. La Second Offset Strategy lancée par le secrétaire à la Défense Harold Brown dans les années 1970 se traduisit par le développement des munitions guidées avec précision, des appareils furtifs, et des systèmes de renseignement, surveillance, et reconnaissance. La Third Offset Strategy a été reprise par le successeur de Hagel, Ashton Carter. Même si elle a n’a pas encore abouti à de nouveaux systèmes d’armes ni de nouveaux concepts opérationnels, 3,6 milliards de dollars y sont spécifiquement consacrés dans le budget de la Défense pour 2017.

Un budget de la Défense trop limité ?

À la fin des années 2000, le budget de la Défense atteignait les 800 milliards (en dollars constants de 2016). Au cours des dernières années, du fait des limites imposées par le Budget Control Act de 2011, il a connu une légère décrue pour se stabiliser aux alentours des 600 milliards par an. En ajustant l’inflation, la proposition de budget pour 2017 (532 milliards de dollars) est donc inférieure de 11 % au sommet atteint en 2010, et correspond aux dépenses moyennes de défense sous l’administration Reagan.

Si l’on inclue les fonds demandés hors budget de base pour les opérations militaires (les Overseas Contingency Operations en langage budgétaire), les sommes totales allouées à la défense pour l’année fiscale 2017 avoisinent en fait les 590 milliards de dollars, soit une réduction de 25 % par rapport aux 784 milliards atteints en 2010.

La baisse des dépenses sur la période 2010-2015 est certes moins importante en valeur absolue qu’après d’autres réductions liées à la fin de guerres majeures ou de réinvestissements importants ; elle reste cependant la plus rapide depuis la fin de la guerre de Corée. Le budget de la Défense entre 2010 et 2015 a en effet diminué de 5,5 % par an, comparativement à 3,24 % par an lors de la période 1985-1998 (11).

Si le budget de la Défense a atteint des sommets historiques en valeur absolue au cours des quinze dernières années, il reste relativement modeste par rapport à la richesse des États-Unis. Les sommes prévues pour l’année 2017 représentent ainsi 3 % du PIB et 14,2 % du budget fédéral (12). Face à la multitude de menaces et de défis auxquels sont confrontées les forces américaines, ces sommes apparaissent insuffisantes. Les équipements ont été utilisés à pleine capacité au cours des quinze dernières années, ce qui a accéléré leur vieillissement. Le budget actuel permet à peine de répondre aux demandes de reconstitution des stocks et est donc insuffisant pour développer de nouveaux systèmes d’armes capables de maintenir l’avantage qualitatif des forces américaines alors que de nombreux pays investissent considérablement dans la modernisation de leurs arsenaux.

Dans un tel contexte, une réduction de l’engagement des États-Unis dans le monde se traduisant notamment par une posture militaire recentrée sur la protection du territoire et par une réévaluation à la baisse de la participation dans les alliances, notamment l’OTAN, pourrait sembler attirante. Défendue par l’universitaire Andrew Bacevich (13), et dans une certaine mesure par le candidat républicain Donald Trump, une telle idée est loin de faire consensus à Washington. Michael O’Hanlon de la Brookings Institution soutient plutôt qu’un effort modeste devrait être consenti pour porter le budget de la Défense à 650 milliards (14). Au-delà du débat sur les chiffres, l’ancien président du comité des chefs d’état-major, le général Martin Dempsey, regrette que le budget de la Défense souffre d’une « grotesque incertitude » (15). S’il peut accepter que le Pentagone fasse sa part dans l’effort d’assainissement et de contrôle des dépenses publiques en encaissant des coupes de 750 milliards de dollars sur une période de 10 ans, il déplore que le processus d’identification de possibles économies (en fermant des bases ou en annulant certains programmes d’armement) soit parasité par les considérations politiciennes des membres du Congrès.

Le Budget Control Act de 2011 a imposé une contrainte non négligeable sur le budget de la Défense. Celle-ci fut quelque peu assouplie pour les années fiscales 2016 et 2017 suite à une entente tripartite conclue en octobre 2015 entre le président Obama, le président de la Chambre des représentants Paul Ryan et le leader républicain au Sénat Mitch McConnell. Néanmoins, à un peu moins de 600 milliards de dollars pour 2017, le budget de la Défense apparaît dans la fourchette basse de ce qui est considéré comme acceptable pour permettre aux forces américaines de remplir adéquatement leurs missions. Après les interventions d’envergure en Irak et en Afghanistan, alors que les opérations contre les groupes terroristes se poursuivent à un rythme soutenu et que des menaces sérieuses se multiplient sur la scène internationale, il faudrait encore deux à trois ans pour que les forces américaines retrouvent un niveau de préparation adéquat pour des opérations de combat de haute intensité. Dès lors, l’excellence des forces américaines ne saurait être tenue pour acquise, bien au contraire. Et il est donc d’autant plus regrettable que ce sujet crucial n’ait pas vraiment animé la campagne électorale de l’automne 2016.

Notes

À propos de l'auteur

Julien Tourreille

Julien Tourreille

Titulaire d’un doctorat en science politique, Julien Tourreille est chercheur en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l’UQAM. Il est également directeur exécutif du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale.

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