États-Unis : des forces armées vulnérables face à des rivaux de plus en plus sérieux ?

Lancée il y a quinze ans, la lutte contre le terrorisme semble dorénavant faire partie du quotidien des militaires américains. Ceux-ci sont-ils pour autant prêts à faire face aux menaces sérieuses qui agiteront la scène internationale dans les prochaines décennies ? La réponse est loin d’être un «oui» incontestable.

Si l’on inclue les fonds demandés hors budget de base pour les opérations militaires (les Overseas Contingency Operations en langage budgétaire), les sommes totales allouées à la défense pour l’année fiscale 2017 avoisinent en fait les 590 milliards de dollars, soit une réduction de 25 % par rapport aux 784 milliards atteints en 2010.

La baisse des dépenses sur la période 2010-2015 est certes moins importante en valeur absolue qu’après d’autres réductions liées à la fin de guerres majeures ou de réinvestissements importants ; elle reste cependant la plus rapide depuis la fin de la guerre de Corée. Le budget de la Défense entre 2010 et 2015 a en effet diminué de 5,5 % par an, comparativement à 3,24 % par an lors de la période 1985-1998 (11).

Si le budget de la Défense a atteint des sommets historiques en valeur absolue au cours des quinze dernières années, il reste relativement modeste par rapport à la richesse des États-Unis. Les sommes prévues pour l’année 2017 représentent ainsi 3 % du PIB et 14,2 % du budget fédéral (12). Face à la multitude de menaces et de défis auxquels sont confrontées les forces américaines, ces sommes apparaissent insuffisantes. Les équipements ont été utilisés à pleine capacité au cours des quinze dernières années, ce qui a accéléré leur vieillissement. Le budget actuel permet à peine de répondre aux demandes de reconstitution des stocks et est donc insuffisant pour développer de nouveaux systèmes d’armes capables de maintenir l’avantage qualitatif des forces américaines alors que de nombreux pays investissent considérablement dans la modernisation de leurs arsenaux.

Dans un tel contexte, une réduction de l’engagement des États-Unis dans le monde se traduisant notamment par une posture militaire recentrée sur la protection du territoire et par une réévaluation à la baisse de la participation dans les alliances, notamment l’OTAN, pourrait sembler attirante. Défendue par l’universitaire Andrew Bacevich (13), et dans une certaine mesure par le candidat républicain Donald Trump, une telle idée est loin de faire consensus à Washington. Michael O’Hanlon de la Brookings Institution soutient plutôt qu’un effort modeste devrait être consenti pour porter le budget de la Défense à 650 milliards (14). Au-delà du débat sur les chiffres, l’ancien président du comité des chefs d’état-major, le général Martin Dempsey, regrette que le budget de la Défense souffre d’une « grotesque incertitude » (15). S’il peut accepter que le Pentagone fasse sa part dans l’effort d’assainissement et de contrôle des dépenses publiques en encaissant des coupes de 750 milliards de dollars sur une période de 10 ans, il déplore que le processus d’identification de possibles économies (en fermant des bases ou en annulant certains programmes d’armement) soit parasité par les considérations politiciennes des membres du Congrès.

Le Budget Control Act de 2011 a imposé une contrainte non négligeable sur le budget de la Défense. Celle-ci fut quelque peu assouplie pour les années fiscales 2016 et 2017 suite à une entente tripartite conclue en octobre 2015 entre le président Obama, le président de la Chambre des représentants Paul Ryan et le leader républicain au Sénat Mitch McConnell. Néanmoins, à un peu moins de 600 milliards de dollars pour 2017, le budget de la Défense apparaît dans la fourchette basse de ce qui est considéré comme acceptable pour permettre aux forces américaines de remplir adéquatement leurs missions. Après les interventions d’envergure en Irak et en Afghanistan, alors que les opérations contre les groupes terroristes se poursuivent à un rythme soutenu et que des menaces sérieuses se multiplient sur la scène internationale, il faudrait encore deux à trois ans pour que les forces américaines retrouvent un niveau de préparation adéquat pour des opérations de combat de haute intensité. Dès lors, l’excellence des forces américaines ne saurait être tenue pour acquise, bien au contraire. Et il est donc d’autant plus regrettable que ce sujet crucial n’ait pas vraiment animé la campagne électorale de l’automne 2016.

Notes

(1) Missy Ryan, « A reminder of the permanent wars : dozens of U.S. airstrikes in six countries », The Washington Post, 8 septembre 2016.

(2) Michael O’Hanlon, « The state of U.S. military readiness », Brookings​.edu, 15 août 2016.

(3) Neta C. Crawford, « US Budgetary Costs of Wars through 2016 : $4.79 Trillion and Counting  », Watson Institute of International and Public Affairs, septembre 2016.

(4) David Petraeus et Michael O’Hanlon, « America’s Awesome Military. And How to Make It Even Better », Foreign Affairs, vol. 95, no 5, septembre-octobre 2016.

(5) Thomas Donnelly et Roger Zakheim, «  The Myth of the U.S. Military ‘Readiness Myth’ », National Review, 15 août 2016.

(6) David A. Shlapak et Michael Johnson, « Reinforcing Deterrence on NATO’s Eastern Flank : Wargaming the Defense of the Baltics », RAND Corporation, 2016.

(7) Carter Ham, « The Army’s Coming Readiness Challenge is No Myth », Defenseone​.com, 12 août 2016.

(8) U.S. Departement of Defense, Sustaining U.S. Global Leadership : Priorities for 21st Century Defense (2012) et U.S. Departement of Defense, Quadrennial Defense Review (2014).

(9) The State Council Information Office of the People’s Republic of China, China’s Military Strategy, mai 2015.

(10) Timothy Walton, « Securing the Third Offset Strategy : Priorities For Next Secretary of Defense », Joint Force Quarterly no 82, juillet 2016.

(11) Katherine Blakeley, « Analysis of the FY 2017 Defense Budget and Trends in Defense Spending », CSBAonline​.org, 5 août 2016.

(12) Ibid.

(13) Andrew J. Bacevich, « Ending Endless War : A Pragmatic Military Strategy  », Foreign Affairs, vol. 95, no 5, septembre-octobre 2016.

(14) Michael O’Hanlon, The $650 Billion Bargain : The Case for Modest Growth in America’s Defense Budget, Washington D.C., Brookings Institution Press, 2016.

(15) Gideon Rose, « Notes From the Chairman : A Conversation With Martin Dempsey », Foreign Affairs, vol. 95, n5, septembre-octobre 2016.

Article paru dans Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 35, octobre-novembre 2016.

À propos de l'auteur

Julien Tourreille

Julien Tourreille

Titulaire d’un doctorat en science politique, Julien Tourreille est chercheur en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l’UQAM. Il est également directeur exécutif du Forum St-Laurent sur la sécurité internationale.

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