Magazine Moyen-Orient

La République islamique d’Iran dans tous ses états

Promise dès sa naissance à une mort prochaine, la République islamique d’Iran progresse dans une maturité insolente. Son existence a changé la vie des Iraniens, mais aussi celle de tout le Moyen-Orient et, dans une certaine mesure, la vie internationale dans son ensemble. Pour le comprendre, plusieurs dates et moments clés de son histoire politique sont à retenir, dont la révolution de 1979, les contestations populaires de 2009 et l’accord sur le nucléaire de 2015.

Les réformes prévues par Khatami étaient des projets généreux. Mais il se heurta au veto du Guide. Lors des dernières élections législatives de sa présidence en 2004, les candidats furent triés pour éviter une nouvelle majorité réformatrice. Mohammad Khatami menaça de démissionner, mais il finit par se soumettre à la logique d’un système verrouillé. Ni son projet de Dialogue des civilisations, accueilli à l’ONU, ni ses réformes avortées n’ont brisé l’isolement de la République islamique, qui s’est au contraire enlisée, depuis 2002, dans la crise du nucléaire. Honni par les réformistes, qui lui reprochèrent d’avoir neutralisé par son inaction les espoirs de changement, oublié à l’étranger, interdit de parole et de photographie dans les médias de son pays, Khatami laissa l’impression d’un échec et montra la puissance des Gardiens de la révolution.

Un premier retour sur la scène internationale ?

Plusieurs événements ont donné à l’Iran l’occasion de banaliser sa situation internationale. Après l’invasion du Koweït par l’Irak (août 1990), les Occidentaux ont réagi et, sept mois plus tard, Saddam Hussein était contraint de se replier. Deux révoltes, des Kurdes dans le nord, des chiites dans le sud, furent réprimées par l’armée irakienne en déroute. L’Iran, qui a accepté la mise à l’abri sur son sol des avions civils et militaires irakiens, n’a pas bougé pour soutenir les révoltés et n’a pas protesté quand les Américains ont survolé son territoire. La raison d’État a prévalu ici sur la solidarité religieuse et sur l’idéologie. Cette alliance tacite était le prologue à l’alliance de facto avec les États-Unis à la suite du 11 septembre 2001. Après avoir manifesté ses condoléances, l’Iran a été le seul pays de la région qui a véritablement été favorable au renversement des talibans d’Afghanistan (1996-2001) et de Saddam Hussein, deux opérations à ses frontières qui aboutirent au rétablissement de l’influence iranienne dans la région. Téhéran allait-il rentrer dans une normalisation de sa diplomatie ?

Cela aurait été compter sans l’émergence, en 2002, de la question nucléaire et de l’arrivée, trois ans plus tard, de Mahmoud ­Ahmadinejad (2005-2013) à la présidence. Ce non-religieux, ancien membre des pasdaran, avait suscité d’abord l’espoir d’un renouveau politique, mais il a multiplié les provocations. Déjà, avant son élection, les institutions sensibles comme la police et les ministères régaliens étaient investis par les miliciens. Ahmadinejad plaça d’anciens pasdaran aux postes clés du gouvernement et dans les gouvernorats de province. Sa politique populiste rencontra un certain succès à l’intérieur du pays, par la distribution de subsides multiples qui épuisèrent les réserves financières. À l’extérieur, les rodomontades à l’égard d’Israël rendirent le président iranien populaire chez les Arabes et son refus d’envoyer une délégation à la conférence d’Annapolis (2007), à laquelle même les Syriens ont participé, a pris pleine signification lors de l’opération « Plomb durci » de l’État hébreu à Gaza (décembre 2008-janvier 2009). L’intransigeance dans la question palestinienne était une posture payante, un engagement verbal sans plus. Les Israéliens, de leur côté, ont exagéré le danger iranien pour se faire livrer plus d’armement et faire oublier la colonisation et la construction du mur.

La révolte de 2009

Tout sembla bousculé lors de l’élection présidentielle de 2009. Se croyant à l’abri d’une réelle contestation, ­Mahmoud ­Ahmadinejad accepta de se livrer à des débats télévisés en ­direct avec les trois candidats qui briguaient la succession. Deux d’entre eux, Mehdi Karoubi et Mir Hossein Moussavi, le premier clerc et l’autre non, furent pugnaces dans la dénonciation de la gabegie budgétaire, du clientélisme, de la répression des libertés et des discours anti-israéliens du président sortant. Beaucoup d’Iraniens, parmi les jeunes et la moyenne bourgeoisie des grandes villes, sont allés voter dans l’espoir d’un changement réel. La nuit même du scrutin, on annonça la ­réélection ­d’Ahmadinejad au premier tour avec un score inattendu (62,9 %). Les protestations entraînèrent des manifestations de masse, notamment à Téhéran.

L’intervention du Guide en faveur du président encouragea les miliciens dans la répression très dure qui suivit. Pendant plusieurs mois, portés par l’écho de leur mouvement dans les médias occidentaux, de nombreux manifestants défièrent le régime et les morts furent comptés par dizaines. Même si la dénonciation des emprisonnements arbitraires, des exactions, des viols, des exécutions sommaires, etc., a fait temporairement reculer le gouvernement, il a réussi à rétablir l’ordre. Les deux candidats contestataires sont depuis réduits au silence et soumis, sans jugement, aux assignations à résidence.

Le « succès » de cette répression contrasta avec l’effondrement des régimes tunisien et égyptien en 2011. Pourtant, le même genre de revendications pour les libertés démocratiques s’exprimait. Triste leçon : là où la répression s’est exercée, comme en Iran ou en Syrie, les régimes se sont maintenus. Mais en Iran, le président populiste a fini par être désavoué par le Guide, et c’est un « libéral », Hassan Rohani, qui lui a succédé lors de l’élection de 2013, preuve qu’il n’était ni un dictateur ni inamovible. Le nouveau chef de l’exécutif, homme du sérail qui jouit de la confiance d’Ali Khamenei, avait promis qu’il irait au bout des négociations sur le nucléaire avec les Occidentaux, verrou de la levée des sanctions. Il n’a pas bougé sur les réformes et les libertés publiques bloquées par les durs du régime.

Relevons deux autres conclusions : dans la République islamique, le véritable pouvoir, de type monarchiste, est dans les mains du Guide. Les présidents, députés et ministres, bien qu’élus par le peuple, ne sont que des acteurs secondaires. Enfin, que ce soit dans la politique d’Ahmadinejad ou chez ses opposants, la question religieuse n’a pas été le facteur décisif ; elle ne se pose pas. Le régime iranien se comporte comme une monarchie parlementaire milicienne. Les opposants de 2009 ne demandaient ni son renversement ni sa laïcisation, mais simplement que les lois fussent appliquées.

L’arrangement de 2015 sur le nucléaire

Les Américains avaient procuré à l’Iran leur premier réacteur nucléaire destiné à la recherche, et ce sont les Français et les Allemands qui ont signé avec le shah la vente de cinq centrales dont la construction fut arrêtée lors de la révolution. Pendant son bref passage à la tête de l’exécutif entre janvier et février 1979, Chapour Bakhtiar, conscient que l’Iran n’avait pas besoin de nucléaire civil, une technologie onéreuse et dangereuse, annula les contrats ; une annulation confirmée plus tard par la République islamique. Le discours des dirigeants iraniens a toujours condamné les armes de destruction massive. C’est pendant la guerre Iran-Irak que l’idée de reprendre la technologie nucléaire resurgit. Le but, cette fois, fut la dissuasion et c’est l’armée des pasdaran qui s’empara du projet. Malgré le secret de la décision et la dissimulation des activités dans des sites souterrains, elles furent dévoilées en 2002.

À propos de l'auteur

Yann Richard

Yann Richard

Professeur émérite à l’université Sorbonne-Nouvelle Paris-III, Yann Richard est notamment spécialiste de l'histoire de l'Iran, et l'auteur de nombreux ouvrages, dont L’Iran de 1800 à nos jours (Flammarion, 2016).

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