La République islamique d’Iran dans tous ses états

Promise dès sa naissance à une mort prochaine, la République islamique d’Iran progresse dans une maturité insolente. Son existence a changé la vie des Iraniens, mais aussi celle de tout le Moyen-Orient et, dans une certaine mesure, la vie internationale dans son ensemble. Pour le comprendre, plusieurs dates et moments clés de son histoire politique sont à retenir, dont la révolution de 1979, les contestations populaires de 2009 et l’accord sur le nucléaire de 2015.

Tout sembla bousculé lors de l’élection présidentielle de 2009. Se croyant à l’abri d’une réelle contestation, ­Mahmoud ­Ahmadinejad accepta de se livrer à des débats télévisés en ­direct avec les trois candidats qui briguaient la succession. Deux d’entre eux, Mehdi Karoubi et Mir Hossein Moussavi, le premier clerc et l’autre non, furent pugnaces dans la dénonciation de la gabegie budgétaire, du clientélisme, de la répression des libertés et des discours anti-israéliens du président sortant. Beaucoup d’Iraniens, parmi les jeunes et la moyenne bourgeoisie des grandes villes, sont allés voter dans l’espoir d’un changement réel. La nuit même du scrutin, on annonça la ­réélection ­d’Ahmadinejad au premier tour avec un score inattendu (62,9 %). Les protestations entraînèrent des manifestations de masse, notamment à Téhéran.

L’intervention du Guide en faveur du président encouragea les miliciens dans la répression très dure qui suivit. Pendant plusieurs mois, portés par l’écho de leur mouvement dans les médias occidentaux, de nombreux manifestants défièrent le régime et les morts furent comptés par dizaines. Même si la dénonciation des emprisonnements arbitraires, des exactions, des viols, des exécutions sommaires, etc., a fait temporairement reculer le gouvernement, il a réussi à rétablir l’ordre. Les deux candidats contestataires sont depuis réduits au silence et soumis, sans jugement, aux assignations à résidence.

Le « succès » de cette répression contrasta avec l’effondrement des régimes tunisien et égyptien en 2011. Pourtant, le même genre de revendications pour les libertés démocratiques s’exprimait. Triste leçon : là où la répression s’est exercée, comme en Iran ou en Syrie, les régimes se sont maintenus. Mais en Iran, le président populiste a fini par être désavoué par le Guide, et c’est un « libéral », Hassan Rohani, qui lui a succédé lors de l’élection de 2013, preuve qu’il n’était ni un dictateur ni inamovible. Le nouveau chef de l’exécutif, homme du sérail qui jouit de la confiance d’Ali Khamenei, avait promis qu’il irait au bout des négociations sur le nucléaire avec les Occidentaux, verrou de la levée des sanctions. Il n’a pas bougé sur les réformes et les libertés publiques bloquées par les durs du régime.

Relevons deux autres conclusions : dans la République islamique, le véritable pouvoir, de type monarchiste, est dans les mains du Guide. Les présidents, députés et ministres, bien qu’élus par le peuple, ne sont que des acteurs secondaires. Enfin, que ce soit dans la politique d’Ahmadinejad ou chez ses opposants, la question religieuse n’a pas été le facteur décisif ; elle ne se pose pas. Le régime iranien se comporte comme une monarchie parlementaire milicienne. Les opposants de 2009 ne demandaient ni son renversement ni sa laïcisation, mais simplement que les lois fussent appliquées.

L’arrangement de 2015 sur le nucléaire

Les Américains avaient procuré à l’Iran leur premier réacteur nucléaire destiné à la recherche, et ce sont les Français et les Allemands qui ont signé avec le shah la vente de cinq centrales dont la construction fut arrêtée lors de la révolution. Pendant son bref passage à la tête de l’exécutif entre janvier et février 1979, Chapour Bakhtiar, conscient que l’Iran n’avait pas besoin de nucléaire civil, une technologie onéreuse et dangereuse, annula les contrats ; une annulation confirmée plus tard par la République islamique. Le discours des dirigeants iraniens a toujours condamné les armes de destruction massive. C’est pendant la guerre Iran-Irak que l’idée de reprendre la technologie nucléaire resurgit. Le but, cette fois, fut la dissuasion et c’est l’armée des pasdaran qui s’empara du projet. Malgré le secret de la décision et la dissimulation des activités dans des sites souterrains, elles furent dévoilées en 2002.

Dans les négociations engagées dès cette année-là, tout le monde a menti. Au nom du traité sur la non-­prolifération des armes nucléaires (1968), on interdisait à l’Iran de développer une filière nucléaire autonome, y compris pour l’usage civil. Et dans le même temps, en violation du traité, on livrait des technologies nucléaires à trois pays non-signataires, voisins de l’Iran, qui ont l’arme atomique et qui sont en état de guerre larvée depuis leur création en 1947 et 1948 : l’Inde, le Pakistan et Israël.

L’Iran avait repris la construction de centrales nucléaires civiles – celle de Bouchehr fut achevée par les Russes en 2011 – et avait dissimulé son programme d’enrichissement dont le nucléaire civil n’était qu’une couverture. L’isolement dans lequel le pays s’était retrouvé lors de l’attaque irakienne en 1980 avait persuadé ses stratèges que seule l’éventualité d’une riposte nucléaire le protégerait contre une future menace. L’opinion iranienne, hostile à des investissements coûteux et dangereux dont elle ne percevait pas la finalité claire (le pétrole et le gaz étaient plus faciles à exploiter pour produire de l’électricité) a soutenu la justification du programme par les autorités : l’accession de leur pays à cette technologie de haut niveau était un sujet de fierté et les puissances nucléaires liguées contre l’Iran semblaient mal placées pour l’en écarter.

Les tractations dans le cadre de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ont d’abord connu une phase positive conduite par les Européens, pendant laquelle Hassan Rohani était lui-même négociateur pour l’Iran. Trois ministres européens des Affaires étrangères, français, allemand et britannique, se déplacèrent ensemble à Téhéran (octobre 2003) et obtinrent le gel pour deux ans de l’enrichissement. Les Américains torpillèrent l’avancée des discussions quand George W. Bush (2001-2009) entra, à la suite de l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, dans la logique du renversement de la République islamique. L’avènement d’Ahmadinejad n’arrangea rien.

Barack Obama, arrivé au pouvoir en 2009, désireux de renouer avec Cuba et l’Iran, eut beaucoup de mal à se faire entendre : Hillary Clinton, secrétaire d’État de 2009 à 2013, a refusé de reprendre les discussions. L’arrivée de John Kerry et, du côté iranien, de Hassan Rohani, un président informé du dossier et connu pour sa volonté de compromis, encouragea les négociations. Encore fallait-il vaincre les réticences du ministre français Laurent Fabius (2012-2016), attaché aux sanctions afin de préserver les marchés d’armement avec l’Arabie saoudite. Les progrès ont été lents, le délai ultime pour une signature a été repoussé plusieurs fois et le suspense a duré jusqu’au 14 juillet 2015. On peut risquer un paradoxe : en mars, alors que les négociateurs sentaient venir une solution acceptable, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou (depuis 2009), fut invité à parler devant le Congrès américain auquel il a promis les pires catastrophes en cas d’accord avec l’Iran ; c’est sans doute cette intervention contestée par l’administration Obama qui a convaincu en Iran les opposants à tout compromis que l’accord en vue à l’AIEA devait aboutir…

Sur le plan diplomatique, ce qui a été signé à Vienne n’est qu’un « arrangement », qui n’a pas été soumis à ratification des Parlements. Néanmoins, il engage un processus de normalisation par lequel l’Iran a été contraint de se plier à des contrôles humiliants (visites inopinées de ses installations militaires, renonciation à l’enrichissement de l’uranium au-delà d’un seuil très bas). Les réticences des adversaires du rapprochement avec les Américains trouvent de nombreux arguments pour dénoncer le recul de la souveraineté et l’injustice de la situation. D’autant plus que seules quelques sanctions ont été levées immédiatement, mais non le gel ni le blocage des transactions bancaires. Certaines mesures prises par Washington peuvent encore se heurter aux États américains dont les gouverneurs sont hostiles au rapprochement avec Téhéran. Et les banques européennes ont été échaudées par la sévérité des amendes infligées pour avoir enfreint les règles dictées par les États-Unis dans le passé interdisant tout transfert financier vers l’Iran.

2016, et après ?

L’Iran a accepté l’accord de Vienne pour retrouver la voie du développement, qu’il n’envisage qu’avec les pays industrialisés. Or la situation est dramatique : l’embargo, les sanctions, les retards de construction d’infrastructures industrielles et le bas niveau d’extraction du pétrole s’ajoutent à la baisse du prix du baril (de 120 dollars en 2012 à 20 en décembre 2015). Ce marché a affaibli l’économie iranienne qui dépend encore pour une grande part des exportations de pétrole. L’arrangement du 14 juillet 2015 permet d’espérer un redressement sur de nombreux points où les investissements étrangers pourraient compenser la faiblesse de la production de brut (3,9 millions de barils par jour en 2015, alors que le pays détient 9,3 % des réserves mondiales). L’Iran, avec ses immenses réserves de gaz et de pétrole, reste l’un des pays les plus solvables de la planète.

Deux autres facteurs peuvent menacer la reprise : une situation internationale explosive et les tensions de l’opinion iranienne. L’Iran est impliqué dans les conflits contre l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) en Irak et en Syrie. Mais toute la région est en ébullition : le retour des talibans en Afghanistan, la guerre au Yémen, les conflits au Caucase, l’évolution du Kurdistan vers l’indépendance, la radicalisation progressive de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan. La politique étrangère iranienne n’est pas toujours claire. On la résume trop souvent à la rivalité avec l’Arabie saoudite, mais les deux puissances ont également des intérêts communs et la déstabilisation de l’un mettrait l’autre en position délicate.

L’incertitude sur l’évolution du peuple iranien, dont on a vu en 2009 la force d’insurrection reprendre le chemin des grandes manifestations, peut réserver des surprises. L’adhésion au régime dans les classes les plus pauvres et chez les miliciens dépend en partie de la personne du Guide. Le vieillissement d’Ali Khamenei (il est né en 1939) et les conflits qui surgiront pour sa succession décideront de la survie du système. Pour l’instant, la République islamique continue à fonctionner et se présente comme un îlot de stabilité dans une région agitée et menacée. Inutile de faire des pronostics. Personne n’aime vraiment ce régime, mais beaucoup, y compris parmi ses ennemis déclarés, sont heureux qu’il se maintienne.

À propos de l'auteur

Yann Richard

Yann Richard

Professeur émérite à l’université Sorbonne-Nouvelle Paris-III, Yann Richard est notamment spécialiste de l'histoire de l'Iran, et l'auteur de nombreux ouvrages, dont L’Iran de 1800 à nos jours (Flammarion, 2016).

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