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Livre blanc allemand de la défense : entre continuité et évolution

Le 13 juillet 2016, le conseil des ministres allemand a adopté le nouveau livre blanc de la défense (Weißbuch 2016 zur Sicherheitspolitik und zur Zukunft der Bundeswehr). Il faut rappeler que les travaux liés avaient commencé le 17 février 2015, sous l’impulsion de la ministre fédérale de la Défense, Ursula von der Leyen.

Toutefois, il faut préciser que l’Allemagne inscrit sa nouvelle stratégie sécuritaire dans une certaine continuité de pensée stratégique. Point notable, la volonté de conserver la contribution du pays au dispositif de dissuasion nucléaire de l’OTAN. Aussi, ce livre blanc n’annonce-t-il pas une rupture sur les questions de défense, mais davantage une inflexion sécuritaire. Contrairement aux États-Unis, à la Russie ou même à la France, l’Allemagne ne souhaite pas disposer d’une stratégie mondiale et se considère comme un pays de taille moyenne. Si elle possède effectivement certains attributs propres à une puissance militaire, elle ne souhaite pas disposer de ce statut. « Nous ne voulons pas nous faire plus grands que nous sommes, mais pas plus petits non plus », a déclaré la ministre Ursula von der Leyen (22), qui rappelle également que le pays a su tirer les leçons de son histoire (23). Dans cette optique, les fondamentaux restent inchangés, avec le multilatéralisme (EU, OTAN, ONU et OSCE), le règlement pacifique des différends et le désarmement.

Il faut toutefois constater une inflexion, car si un mandat des Nations Unies a longtemps été la condition à l’engagement des troupes allemandes à l’étranger, le nouveau livre blanc intègre désormais la possibilité de s’impliquer dans des coopérations ad hoc (Ad-hoc-Kooperationen) (24). Des militaires pourront donc être envoyés en mission dans le cadre de coalitions, comme celles opérant actuellement en Syrie et en Irak. Si cette nouveauté est jugée anticonstitutionnelle par certains politiques comme Agnieszka Brugger (Die Grünen – Les Verts) (25), arguant qu’elle s’opposerait à la jurisprudence du Conseil constitutionnel (le Bundesverfassungsgericht) (26), elle est déjà une réalité. La participation de l’armée allemande à la coalition internationale en Syrie a été acceptée à une large majorité par le Bundestag en décembre 2015 (27).

Toutefois, une limite à ce type d’engagement pourrait être la nature même de la Bundeswehr, qui est une « armée parlementaire », c’est-à-dire sous le contrôle du Bundestag et mandatée par lui (articles 45b et 87a de la Constitution allemande) (28). Le nouveau livre blanc indique bien que l’Allemagne ne souhaite pas se défaire de cette tradition, qui permet à la Bundeswehr de garder une certaine légitimité et de gagner l’approbation du peuple allemand avant de s’engager dans des opérations extérieures (29). De fait, pour Cyrille Bret, « sans révision de la Constitution et de la loi de 2005 sur l’engagement des forces armées, les missions de la Bundeswehr resteront essentiellement humanitaires (30) ».

Si l’avenir venait à confirmer ce dernier point, ce qui paraît peu probable, la contribution allemande aux opérations internationales existe bel et bien. Elle ne saurait être négligée au seul motif qu’elle n’est pas équivalente à celles d’autres pays, qu’il s’agisse de son format ou de son calendrier de mise en œuvre. L’Allemagne a déjà le mérite de soulager ses partenaires engagés en opérations extérieures, dont la France, ce qui n’est pas le cas d’autres États aux fortes traditions militaires. Ainsi, la Bundeswehr déploie actuellement trois drones MALE Heron 1 au Mali au profit de la MINUSMA alors que 200 soldats sont déjà présents dans le pays. Or il est prévu que ce nombre atteigne 650 (31).

Concernant le positionnement allemand sur certains dossiers, les orientations du livre blanc sont certainement à nuancer. Ainsi, au sujet des réactions hostiles face à Moscou, Frank-Walter Steinmeier, ministre des Affaires étrangères social-

démocrate, a dénoncé les « bruits de bottes de l’OTAN » contre la Russie, montrant que le sujet reste sensible. Il faut aussi noter deux nouveautés à l’issue de la parution de ce document, qui ont provoqué des réactions (32). La ministre de la Défense a évoqué le recrutement éventuel de citoyens européens par l’armée allemande, parmi les mesures proposées pour pallier le manque de personnels, et l’intervention possible de la Bundeswehr sur le territoire national en cas de menace terroriste (voir encadré).

Conclusion

Ce livre blanc pourrait être une bonne nouvelle pour l’Europe, surtout au regard du Brexit. Les nouvelles ambitions allemandes pourraient ainsi éviter à la France d’avoir le sentiment de se retrouver seule sur les questions sécuritaires. Elles pourraient également permettre de relancer quelques projets concrets tendant vers la construction d’une Europe de la défense, incluant la Pologne. Sur ce point, il faut noter que Berlin, Paris et Varsovie semblent vouloir redynamiser le « Triangle de Weimar ». La France devrait en accueillir un sommet en novembre prochain, ce qui serait une première en cinq ans. Par ailleurs, Paris et Berlin n’ont pas perdu de temps. Déjà, avant la rencontre des 27 chefs d’État et de gouvernement européens au Sommet de Bratislava du 16 septembre 2016, Ursula von der Leyen et Jean-Yves Le Drian avaient livré des propositions pour donner une nouvelle impulsion à la politique européenne de défense. Et de ce point de vue, le Brexit pourrait être une chance : « La Grande-Bretagne a toujours bloqué ce que l’Europe voulait faire », a fait remarquer la ministre Ursula von der Leyen (33). Pour sa part, le ministre français de la Défense a également estimé qu’il y avait une « fenêtre d’opportunité » jusqu’à décembre 2016 pour prendre des initiatives fortes. Le rendez-vous est pris.

Évolution des effectifs de la Bundeswehr de 2000 à 2016
Évolution des effectifs de la Bundeswehr de 2000 à 2016 (B. Slaski © Areion)
La directive stratégique sur la défense cyber
La dimension cyber est désormais considérée comme un sujet majeur (1) par le ministère de la Défense allemand, qui souhaite moderniser les capacités militaires. Der Spiegel a révélé sur ce point qu’une directive stratégique pour la cyberdéfense (gardée un temps secrète), approuvée par la ministre de la Défense allemande le 16 avril 2015 (2) et qui aurait servi à préparer le livre blanc 2016, prône une augmentation et une concentration des ressources informatiques de la Bundeswehr. Internet et les plates-formes de communication devraient alors être considérés au même titre que les autres espaces de bataille (air, terre, mer). Il convient dorénavant de bien définir ce milieu d’engagement. Le document fait également de la capacité à repousser des cyberattaques de façon active, non seulement sur le territoire national, mais aussi lors de missions à l’étranger, une priorité (3). Dans ce dernier cadre, la Bundeswehr devra être en mesure de mener des actions offensives. En outre, en cas d’attaque visant ses infrastructures, la directive prévoit la possibilité d’appeler en soutien des réservistes travaillant dans le domaine informatique.

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