Livre blanc allemand de la défense : entre continuité et évolution

Le 13 juillet 2016, le conseil des ministres allemand a adopté le nouveau livre blanc de la défense (Weißbuch 2016 zur Sicherheitspolitik und zur Zukunft der Bundeswehr). Il faut rappeler que les travaux liés avaient commencé le 17 février 2015, sous l’impulsion de la ministre fédérale de la Défense, Ursula von der Leyen.

Toutefois, une limite à ce type d’engagement pourrait être la nature même de la Bundeswehr, qui est une « armée parlementaire », c’est-à-dire sous le contrôle du Bundestag et mandatée par lui (articles 45b et 87a de la Constitution allemande) (28). Le nouveau livre blanc indique bien que l’Allemagne ne souhaite pas se défaire de cette tradition, qui permet à la Bundeswehr de garder une certaine légitimité et de gagner l’approbation du peuple allemand avant de s’engager dans des opérations extérieures (29). De fait, pour Cyrille Bret, « sans révision de la Constitution et de la loi de 2005 sur l’engagement des forces armées, les missions de la Bundeswehr resteront essentiellement humanitaires (30) ».

Si l’avenir venait à confirmer ce dernier point, ce qui paraît peu probable, la contribution allemande aux opérations internationales existe bel et bien. Elle ne saurait être négligée au seul motif qu’elle n’est pas équivalente à celles d’autres pays, qu’il s’agisse de son format ou de son calendrier de mise en œuvre. L’Allemagne a déjà le mérite de soulager ses partenaires engagés en opérations extérieures, dont la France, ce qui n’est pas le cas d’autres États aux fortes traditions militaires. Ainsi, la Bundeswehr déploie actuellement trois drones MALE Heron 1 au Mali au profit de la MINUSMA alors que 200 soldats sont déjà présents dans le pays. Or il est prévu que ce nombre atteigne 650 (31).

Concernant le positionnement allemand sur certains dossiers, les orientations du livre blanc sont certainement à nuancer. Ainsi, au sujet des réactions hostiles face à Moscou, Frank-Walter Steinmeier, ministre des Affaires étrangères social-

démocrate, a dénoncé les « bruits de bottes de l’OTAN » contre la Russie, montrant que le sujet reste sensible. Il faut aussi noter deux nouveautés à l’issue de la parution de ce document, qui ont provoqué des réactions (32). La ministre de la Défense a évoqué le recrutement éventuel de citoyens européens par l’armée allemande, parmi les mesures proposées pour pallier le manque de personnels, et l’intervention possible de la Bundeswehr sur le territoire national en cas de menace terroriste (voir encadré).

Conclusion

Ce livre blanc pourrait être une bonne nouvelle pour l’Europe, surtout au regard du Brexit. Les nouvelles ambitions allemandes pourraient ainsi éviter à la France d’avoir le sentiment de se retrouver seule sur les questions sécuritaires. Elles pourraient également permettre de relancer quelques projets concrets tendant vers la construction d’une Europe de la défense, incluant la Pologne. Sur ce point, il faut noter que Berlin, Paris et Varsovie semblent vouloir redynamiser le « Triangle de Weimar ». La France devrait en accueillir un sommet en novembre prochain, ce qui serait une première en cinq ans. Par ailleurs, Paris et Berlin n’ont pas perdu de temps. Déjà, avant la rencontre des 27 chefs d’État et de gouvernement européens au Sommet de Bratislava du 16 septembre 2016, Ursula von der Leyen et Jean-Yves Le Drian avaient livré des propositions pour donner une nouvelle impulsion à la politique européenne de défense. Et de ce point de vue, le Brexit pourrait être une chance : « La Grande-Bretagne a toujours bloqué ce que l’Europe voulait faire  », a fait remarquer la ministre Ursula von der Leyen (33). Pour sa part, le ministre français de la Défense a également estimé qu’il y avait une « fenêtre d’opportunité » jusqu’à décembre 2016 pour prendre des initiatives fortes. Le rendez-vous est pris.

Évolution des effectifs de la Bundeswehr de 2000 à 2016
Évolution des effectifs de la Bundeswehr de 2000 à 2016 (B. Slaski © Areion)
La directive stratégique sur la défense cyber
La dimension cyber est désormais considérée comme un sujet majeur (1) par le ministère de la Défense allemand, qui souhaite moderniser les capacités militaires. Der Spiegel a révélé sur ce point qu’une directive stratégique pour la cyberdéfense (gardée un temps secrète), approuvée par la ministre de la Défense allemande le 16 avril 2015 (2) et qui aurait servi à préparer le livre blanc 2016, prône une augmentation et une concentration des ressources informatiques de la Bundeswehr. Internet et les plates-formes de communication devraient alors être considérés au même titre que les autres espaces de bataille (air, terre, mer). Il convient dorénavant de bien définir ce milieu d’engagement. Le document fait également de la capacité à repousser des cyberattaques de façon active, non seulement sur le territoire national, mais aussi lors de missions à l’étranger, une priorité (3). Dans ce dernier cadre, la Bundeswehr devra être en mesure de mener des actions offensives. En outre, en cas d’attaque visant ses infrastructures, la directive prévoit la possibilité d’appeler en soutien des réservistes travaillant dans le domaine informatique.

Il faut rappeler que plusieurs attaques en 2015 contre des sites officiels, dont celui du Bundestag, ont fait prendre conscience que le pays devait se protéger davantage. S’il existe déjà un CERT (Computer Emergency Response Team) à Euskirchen, il n’opère que dans le cadre de missions défensives, et non offensives. Les concernant, les 60 soldats de l’unité CNO (Computer Netzwerk Operationen) de Tomburg (Nordrhein-Westfalen) ne mènent que des attaques s’inscrivant dans un cadre expérimental. Cette directive propose donc de donner de nouvelles capacités offensives, mais elle a été critiquée par certains députés et membres de la société civile pour avoir été publiée sans avoir fait l’objet de débats publics (4).

Dans la lignée de cette directive stratégique, la ministre de la Défense a annoncé le 26 avril 2016 la publication d’un rapport portant sur la réorganisation du domaine cyber en Allemagne (5). Il vise à compléter la précédente directive, avec notamment deux nouvelles mesures :

• l’installation d’un département CIT (Cyber/IT), sous la direction d’un CIO (Chief Information Officer), dans les locaux du ministère de la Défense à Bonn et à Berlin à partir du 1er octobre 2016 ;

• la création d’une nouvelle organisation CIR (Cyber- und Informationsraum ou « Kommando CIR ») au sein des forces armées, qui rassemblera près de 13 700 personnes et dont le commandement sera assuré à Bonn dès le 1er avril 2017 (6).

Notes

(1Weißbuch zur Sicherheitspolitik und zur Zukunft der Bundeswehr, Bundesregierung, Berlin, 13/07/2016, p. 102.

(2) Voir le texte complet à la fin de cet article : Andre Meister, « Geheime Cyber-Leitlinie : Verteidigungsministerium erlaubt Bundeswehr „Cyberwar“ und offensive digitale Angriffe », netzpolitik​.org, 30/07/2015.

(3Ibid.

(4) Matthias Gebauer, « Geheime Bundeswehr-Strategie : Von der Leyen rüstet an der Cyberfront auf », spiegel​.de, 10/07/2016.

(5) Ministère allemand de la Défense, « Auftrag : Cyber-Verteidigung », Berlin 26/04/2016.

(6) Ministère allemand de la Défense, « Abschlussbericht Aufbaustab Cyber- und Informationsraum », Berlin 04/2016, p. 1-2.

Participation de la Bundeswehr aux opérations de maintien de la paix et coalitions internationales, au 04/07/16

Opérations de maintien de la paix

et coalitions internationales

Zone d’opérations Effectifs actuels/Effectifs maximum
KFOR (OTAN – force de maintien de la paix) Kosovo 644/1 350
Opération contre l’État islamique Syrie, Proche-Orient 283/1 200
Mission « Resolute Support » (OTAN – formation, conseil et assistance aux forces de sécurité afghanes) Afghanistan 1014*/980
Opération « Sophia » (ONU – lutte contre le trafic de migrants) Méditerranée 125/950
MINUSMA (ONU – mission de maintien de la paix) Mali, Sénégal 509/650
Opération « Atalanta » (EU – mission de lutte contre la piraterie) Corne de l’Afrique 273/600
Opération « Active Endeavour » (OTAN – surveillance du trafic maritime et prévention du terrorisme) Méditerranée 0/500
EUTM Mali (EU – mission de formation) Mali 151/300
FINUL (ONU – mission de maintien de la paix) Liban 132/300
Soutien à la formation Nord de l’Irak 133/150
MINUSS (ONU – mission de maintien de la paix) Soudan du Sud 15/50
MINUAD (ONU – mission de maintien de la paix) Darfour, Soudan 8/50
EUTM SOM (EU – mission de formation) Somalie 10/20
MINURSO (ONU – mission d’observation) Sahara occidendal 4/20
MINUL (ONU – mission de maintien de la paix) Libéria 0/5
MANUA (ONU – mission d’assistance) Afghanistan 2/-
* L’effectif maximum peut être dépassé lors de la relève d’un contingent.

Source : Bundeswehr

Les questions de défense sujettes à polémique
  1. L’ouverture de la Bundeswehr aux citoyens européens

    La proposition faite dans le nouveau livre blanc est confrontée à de nombreuses oppositions au sein même de la Bundeswehr. Elle supposerait un changement de la Soldatengesetz (« loi du soldat ») (1). Le groupe de défense d’intérêts Bundeswehrverband s’oppose clairement à un tel projet, arguant que la nationalité allemande doit rester un critère de recrutement puisqu’elle est la garantie du lien de confiance mutuelle entre l’État et le soldat et de l’ancrage légal (2). Le livre blanc présente cette ouverture éventuelle en matière de recrutement non seulement comme une opportunité pour le renforcement de la Bundeswehr, en permettant une certaine « régénération des forces  », mais aussi comme un facteur d’intégration offrant de «  nouvelles perspectives à l’échelle européenne (3) ».
  2. Les OPINT au regard de la Constitution

    Les soldats de la Bundeswehr pourront désormais mener des exercices avec la Bundespolizei (police), dans le cadre de la lutte antiterroriste, et se préparer à intervenir en cas d’attaque de grande ampleur, ou de missions de sauvetage et d’évacuation (4). Sur ce point, le nouveau livre blanc dérange, car il s’écarte du cadre fixé originellement par la Constitution allemande (Grundgesetz), séparant clairement les tâches de la Bundeswehr et de la Bundespolizei. L’opposition, le syndicat représentant la police allemande, de même que les sociaux-démocrates au sein de la coalition, préféreraient un renforcement des moyens de la police (5). Afin de répondre à ces inquiétudes, le Bundestag a publié le 30 août 2016 un document relatif à l’utilisation des forces armées sur le territoire national, rappelant que ce type de missions resterait strictement encadré par les articles 87a et 35 de la Constitution (6).

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