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Djibouti, un État contre nature ?

Nulle critique implicite ne se cache derrière ce titre, mais un simple constat : rien ne prédisposait ce petit morceau de territoire à devenir un État, créé de toutes pièces par la colonisation européenne. Et sa survie demeure étroitement liée à la protection assurée par des puissances étrangères.

À l’évidence, pourtant, ces frontières étaient également « contre nature ». De l’autre côté, l’Éthiopie et la Somalie semblaient n’attendre que la décision d’indépendance du TFAI pour se partager ses 23 000 km2 de montagnes caillouteuses et stériles, peuplées d’Afars et d’Issas, donc logiquement rattachables à l’un ou à l’autre voisin selon l’appartenance identitaire. On rapporte qu’en juin 1970, à l’occasion d’une visite d’État à Paris, l’empereur d’Éthiopie Hailé Sélassié aurait déclaré au président français Georges Pompidou que « Djibouti resterait à l’Éthiopie »…

S’il n’en fut rien, c’est parce que l’intérêt stratégique du lieu n’avait jamais été perdu de vue par la France. En se retirant, celle-ci avait laissé derrière elle une base militaire de plus de 3000 hommes (aujourd’hui réduite à 1900) disposant de toutes les facilités maritimes, aériennes et terrestres pour l’entraînement des troupes et la surveillance de la région. À la clé, il y avait un loyer de l’ordre de 30 millions de dollars par an, soit un pourcentage important du budget de l’État, lequel allait désormais reposer uniquement sur des ressources exogènes. En même temps, ce « parapluie militaire » assurait une forme de stabilité sociopolitique, qui explique en partie que le début de guerre civile entre Afars et Issas entre 1991 et 1994 fut assez rapidement réglé.

Djibouti, produit de la géopolitique mondiale

À partir des années 1990, l’importance, la croissance (et la survie ?) de Djibouti ont été directement liées à plusieurs événements internationaux.

Il y a d’abord eu la fin de la guerre d’indépendance de l’Érythrée, qui déboucha en 1993 sur une partition lourde de conséquences pour l’Éthiopie vaincue. En effet, l’ancien empire d’Hailé Sélassié était désormais coupé de tout accès direct à la mer, et son axe de désenclavement allait inévitablement passer par Djibouti, que ce soit par le chemin de fer – en réalité bien dégradé – ou par la voie routière. Et, depuis plus de vingt ans, de longues colonnes de camions assurent quotidiennement les importations et les exportations de l’Éthiopie entre Addis Abeba et le port djiboutien. C’est un étrange revirement de fortune si l’on a encore en mémoire les paroles du négus en 1970…

À peine dix ans plus tard, la stratégie américaine visant à traquer Oussama ben Laden (originaire du Yémen voisin) conduisit Washington à implanter en 2002 à Djibouti une base militaire encore plus lourde que celle de son homologue française. C’est ainsi que plus de 4000 soldats américains sont installés dans le camp Lemonnier (autrefois occupé par la Légion étrangère), disposant de toutes les facilités pour intervenir, notamment à l’aide de drones, sur une très large zone allant du Yémen au Mali. En contrepartie, les États-Unis versent un loyer annuel récemment réévalué à 63 millions de dollars, qui contribue à conforter encore davantage le budget de l’État djiboutien.

Progressivement, le site de Djibouti est donc devenu la plaque tournante des opérations régionales de stabilisation politique. La déliquescence de la Somalie et l’apparition d’une piraterie maritime intense au large de ses côtes ont amené l’Union européenne à lancer, en 2008, l’opération « Atalante », dont le quartier général est installé à Djibouti. Une quinzaine d’États fournissent des avions, des navires et des hommes, et les opérations semblent efficaces puisque les attaques sont passées de 168 en 2008 à 3 en 2014. La fin d’« Atalante » est programmée pour décembre 2016, et si Djibouti en a tiré de nombreux avantages en termes de retombées financières, on commence néanmoins à entrevoir les limites d’un modèle économique reposant sur l’hébergement de bases militaires dont l’existence est conjoncturelle.

Pourtant, il faut croire que la conjoncture est demeurée – paradoxalement – favorable, puisque le Japon, à son tour, a ouvert à Djibouti une base en 2010, illustrant ainsi la réalité de sa remilitarisation, en même temps que la nécessité de protéger ses navires de commerce dans cette zone troublée (3). Plus de 10 % du trafic maritime régional sont effectués sous pavillon nippon, et l’essentiel des produits japonais d’exportation emprunte le couloir de la mer Rouge. Et c’est ainsi que le Trésor public djiboutien empoche chaque année un nouveau loyer de 30 millions de dollars…

Last but not least, la Chine a fini par s’inscrire dans le paysage en ouvrant aussi une base militaire, qui devrait être opérationnelle en 2017 et compter jusqu’à 10 000 hommes. Le premier motif était le même que ses concurrents étrangers : protéger ses navires de commerce, notamment sur cette nouvelle « route de la Soie » qui doit la relier à l’Afrique australe. Il est d’ailleurs intéressant de lire l’exposé des motifs tels qu’ils ont été définis lors de la signature des accords en 2015 : « La Chine envoie des escortes navales dans le golfe d’Aden, et dans les eaux somaliennes. La question de leur ravitaillement en nourriture et en carburant s’est posée. Nous sommes parvenus à un consensus avec le gouvernement de Djibouti pour disposer d’un soutien logistique pour nos escorteurs » (4). On se croirait revenu à la fin du XIXe siècle, lorsque Français et Anglais exploraient les sites les plus favorables pour faciliter la navigation de leurs bâtiments.

Mais, contrairement à la France, aux États-Unis et au Japon, la Chine ne verse pas de loyer pour compenser son implantation. Comme souvent ailleurs en Afrique, sa contrepartie consistera à développer une zone franche près des ports de Djibouti et Doraleh, pouvant créer jusqu’à 200 000 emplois directs, avec construction de routes, d’autoroutes, d’installations portuaires, ainsi que la réhabilitation du chemin de fer qui dessert l’Éthiopie. Il est également prévu d’exploiter les gisements de sel du lac Assal et de construire un port minéralier à Tadjourah. Cependant, cette aide est loin d’être gratuite, et, même si les perspectives sont impressionnantes, on ignore encore à quel niveau d’endettement cet appui conduira l’État djiboutien.

Quelle marge d’autonomie reste-t-il à Djibouti ?

Aussi exogène soit-elle, cette dynamique assure un PIB flatteur de près de 1700 dollars par habitant, soit trois fois plus que celui de l’Éthiopie, et dix fois plus que celui de la Somalie, ces deux voisins qui rêvaient d’annexer le petit territoire artificiel au départ des Français. Mais ces chiffres qui n’ont guère de sens cachent une réalité sociale moins reluisante : 42 % des Djiboutiens vivent au-dessous du seuil de pauvreté, 50 % de la population active est au chômage, et le pays se classe au 170e rang de l’indice de développement humain. L’immense bidonville de Balbala, qui borde la capitale à l’ouest de l’oued Ambouli, illustre le paradoxe d’un pays à qui la nature n’a pas donné les moyens d’assurer le minimum vital à ses 900 000 habitants.

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