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Djibouti, un État contre nature ?

Nulle critique implicite ne se cache derrière ce titre, mais un simple constat : rien ne prédisposait ce petit morceau de territoire à devenir un État, créé de toutes pièces par la colonisation européenne. Et sa survie demeure étroitement liée à la protection assurée par des puissances étrangères.

La nature ? Comme on l’a vu, elle est inhospitalière, et les ressources dites « naturelles » ne sont encore aujourd’hui que des hypothèses. Il y aurait des indices d’or, de cuivre, d’uranium, de manganèse, de titane, mais rien n’a été prouvé. Quant au sel du lac Assal, il manque d’iode et ne peut être utilisé que dans l’industrie. Il reste l’espoir né de la géothermie, versant positif d’une nature par ailleurs peu généreuse, mais pour l’heure le potentiel de ce secteur est resté inexploité.

Toute l’économie tourne donc autour des activités du port. D’abord pour des raisons commerciales, qui dépendent à la fois de l’enclavement de l’Éthiopie et d’une conjoncture sous-régionale favorable à Djibouti. Mais si l’Éthiopie trouve un autre axe d’échange avec le littoral – ce qui n’est pas impossible quand on regarde la carte – et si les conditions offertes par le port de Djibouti perdent de leur compétitivité – ce qui est inévitable en économie de marché –, le pays sera confronté à une crise sérieuse.

Quant à son statut de plate-forme militaire stratégique de lutte contre le terrorisme, il lui a déjà valu quelques revers intérieurs (l’attentat de mai 2014), et pourrait s’estomper au fil du temps, soit parce que les menaces de déstabilisation diminuent, soit parce que les implantations étrangères deviennent budgétairement trop lourdes pour les États impliqués.

Dans ce cas, et faute d’avoir développé des projets de développement endogènes alternatifs, Djibouti se retrouverait face à la réalité des origines : un « État contre nature ».

Le contexte politique intérieur confirme d’ailleurs la spécificité du cas djiboutien, puisque le régime est resté le même depuis l’indépendance : Hassan Gouled Aptidon, premier président de la République en 1977, a été remplacé en 1999 par son ancien chef de cabinet, Ismaël Omar Guelleh, qui a été réélu le 8 avril 2016 pour un quatrième mandat. Après avoir déclaré en 2011 : « En 2016, je m’en irai. Cette fois-ci je peux vous le jurer », il s’était ravisé peu avant le scrutin en affirmant : « Les Djiboutiens m’ont interdit de partir ».

Sous le parapluie sécuritaire international, Djibouti pratique une démocratie très encadrée, où la liberté d’expression est admise mais peu utilisée. Prudent, un spécialiste écrit : « Sur le plan politique, le pays a encore une grande marge de manœuvre pour améliorer son système démocratique, instaurer un véritable État de droit, encourager la liberté d’expression, garantir des élections libres et transparentes, renforcer le dispositif sécuritaire, combattre la corruption et le clientélisme, remédier à la défaillance de l’administration publique et rétablir la confiance de la population dans la capacité du gouvernement à insuffler le changement tant attendu dans la gestion des affaires de l’État » (5).

Ce vaste programme pourrait se révéler urgent à mettre en œuvre car, à trop dépendre de l’extérieur, un pays peut rapidement se retrouver démuni. Un flash de politique-fiction suffit à inquiéter : si l’État islamique s’effondre au Moyen-Orient, si les pirates disparaissent des côtes somaliennes, si l’Éthiopie infléchit ses corridors de désenclavement, et si les promesses chinoises s’avèrent léonines, l’ancien confetti de l’empire français sera réduit à néant et devra prendre un nouveau départ. Avec un handicap (ou une richesse ?) incontournable : la capitale compte 475 000 habitants, contre 17 000 en 1947.

Cette hypertension démographique constitue un enjeu majeur. Au moment de quitter Djibouti, Dominique Ponchardier, l’un de ses derniers administrateurs français, estimait que la France n’avait rien fait d’autre sur ce territoire que laisser des cheveux blancs (« Tu sais ce que je veux leur donner ici ? Des cheveux blancs. Si la France part d’ici en laissant derrière elle quelques milliers de beaux vieillards, je saurai que j’ai fait quelque chose de plus dans ma vie que trente romans policiers » (6)). En multipliant les centres de santé et en diminuant sensiblement la mortalité dans un pays où la vie était particulièrement rude et les populations difficiles d’accès, la puissance coloniale avait favorisé la croissance démographique. Or, par un autre curieux revirement de l’histoire, c’est bien la transition démographique que les autorités djiboutiennes devront gérer avec clairvoyance.

Parmi les solutions, certains pensent à l’émigration. En 2008, un projet surréaliste de pont enjambant la mer Rouge entre Djibouti et le Yémen et prenant appui sur l’îlot Périm (clin d’œil de l’Histoire) était sorti des cartons. Long de 28,5 km, il aurait permis la création d’une ville nouvelle au nord d’Obock (Madina al-Nour). Il est probable qu’il aurait constitué la soupape par laquelle des milliers de jeunes chômeurs, parfois diplômés, se seraient expatriés au Moyen-Orient. Mais, là encore, l’initiateur était étranger puisqu’il s’agissait de Tarek ben Laden, frère de celui contre lequel s’était ligué une partie du monde. Il se disait prêt à financer la construction de l’ouvrage d’art, pour un montant de 70 milliards de dollars. Le dossier est provisoirement retourné dans ses cartons.

Ismaël Omar Guelleh se flatte d’avoir une vision pour son pays. Il est temps de la dévoiler, car tant que Djibouti sera offert en location au plus offrant, il s’exposera à des lendemains qui déchantent. Et l’impatience qui bout sous les tôles surchauffées du bidonville de Balbala est une bombe à retardement.

Notes

(1) « Obock, en passant », Revue Bleue, no 9, 1887.

(2) Simon Imbert-Vier, « L’invention de territoires djiboutiens », in Amina Saïd Chiré (dir.), Djibouti contemporain, Paris, Karthala, 2013, p. 41-64.

(3) Philippe Leymarie, « À Djibouti, la première base du Japon à l’étranger depuis 1945 », Le Monde Diplomatique, 20 janvier 2011.

(4) Sébastien Le Belzic, « Djibouti, capitale de la Chinafrique », Le Monde Afrique, 25 janvier 2016.

(5) Aden Omar Abdillahi, « Géopolitique de Djibouti : des incertitudes de la naissance à l’espérance de l’âge adulte », Djibouti contemporain, op. cit., p. 155.

(6) Cité par Romain Gary dans Les Trésors de la mer Rouge, p. 55. Ponchardier, ancien résistant, était également l’auteur de la série des Gorilles, aux éditions Fleuve Noir, sous le pseudonyme de Dominique Antoine.

Article paru dans Diplomatie n°81, juillet-août 2016.

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