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La rupture officielle du Jabhat al-Nosra avec Al-Qaïda : une entreprise de « dédiabolisation » tactique ?

Le 11 mars 2016, des membres du Front al-Nosra célèbrent une victoire en compagnie d’un commandant de l’Armée syrienne libre, à Ma’arrat al-Numan, sur la route d’Alep à Hama, dans la province d’Idleb. (©Voice of America)
L’annonce par le Jabhat al-Nosra, principal groupe rebelle syrien, de sa rupture avec Al-Qaïda, fin juillet 2016, marque un tournant dans la stratégie de cette organisation djihadiste qui ne doit toutefois pas être compris comme une rupture stratégique avec la maison mère Al-Qaïda, mais comme une adaptation à une conjoncture stratégique complexe.

Le 28 juillet 2016, Abou Mohammad al-Jolani, l’émir de ce qui s’appelait jusque-là Jabhat al-Nosra, le deuxième groupe rebelle anti-Assad en termes de combattants (autour de 15 000 hommes aujourd’hui), a officiellement annoncé la rupture des liens organiques qui le rattachaient à la maison-mère d’Al-Qaïda. Cette annonce était peu ou prou attendue et avait même fait l’objet d’une préparation médiatique de la part de l’organisation par la voix de son chef, Ayman al-Zawahiri, légitimant ainsi par avance une telle décision afin qu’elle n’apparaisse en rien comme une trahison de la « cause » djihadiste. Il ne faut pas pour autant considérer cette annonce officielle comme une rupture stratégique avec Al-Qaïda-« canal historique ». Il s’agit sans doute bien plutôt d’une rupture tactique, voire de façade, de la part d’un mouvement dont les sponsors historiques constitués par les pétromonarchies du Golfe en général, et le Qatar en particulier, souhaiteraient pouvoir rendre légitimes leurs soutiens financiers précoces, notamment en faisant retirer le mouvement de la blacklist des organisations terroristes sur laquelle Jabhat al-Nosra – pour ne parler que de lui – a été inscrit depuis décembre 2012 par les États-Unis. Cela s’apparenterait donc à une sorte d’entreprise de « dédiabolisation » élaborée par ces sponsors, laquelle n’exclut pas simultanément un calcul propre à la maison-mère d’Al-Qaïda, qui verrait désormais dans cette « syrianisation » un point focal de son djihad mondial. La réussite de cette stratégie auprès des Occidentaux en général, et des Américains en particulier, demeure néanmoins loin d’être assurée, dès lors que les affidés de la nouvelle organisation n’entendent nullement renoncer à leurs buts ultimes, à savoir établir a minima un émirat salafo-djihadiste dans le Nord-Ouest de la Syrie, voire sur la Syrie tout entière, laquelle serait gouvernée par une stricte application de la charia.

Aux origines obscures et confuses du Jabhat al-Nosra dans le complexe insurrectionnel syrien

Le Jabhat al-Nosra constitue aujourd’hui l’un des groupes djihadistes les plus emblématiques et de plus en plus omniprésents dans l’Est et le Nord-Ouest de la Syrie. Apparu début janvier 2012 et inscrit depuis le 11 décembre 2012 sur la liste noire des organisations terroristes par les États-Unis (1), le Jabhat al-Nosra – dirigé par celui qui est connu sous son nom de guerre, Abou Mohammad al-Jolani, et surnommé Al-Cheikh al Fatah (« l’émir conquérant ») par ses partisans – a très tôt la réputation, du fait de la discipline inhérente à son dogmatisme religieux, non seulement d’avoir les combattants (estimés entre 5000 et 8000 début 2013) les plus performants dans les opérations militaires – c’est-à-dire à la fois les plus aguerris et les mieux équipés grâce à l’armement fourni par les pays du Golfe –, mais également d’être moins exposé à la tentation de la corruption, voire à celle du recours à l’arbitraire dans les territoires dits « libérés ». Le Jabhat al-Nosra bénéficie, à ses débuts tout au moins, d’une relative confiance de la population, car il parvient à assurer la satisfaction des premières nécessités, comme à Alep qui manque de tout, notamment pour l’approvisionnement en pain, éminemment stratégique. Le Jabhat al-Nosra dispose, en outre, d’une branche humanitaire, le Qism al-Ighata (« l’Organisme du Secours »), explicitement dédiée aux activités d’aide sociale sur le terrain dans les territoires dits « libérés ». Une posture qui s’affiche tactiquement flexible afin de ne pas susciter l’hostilité de la population : « Jour après jour, rapprochez-vous des gens, après avoir gagné leur cœur et leur confiance… Soyez fermes avec eux sur les priorités de l’islam, mais flexibles sur les points de détail de la religion » (2). Une manière de faire oublier dans un premier temps une obédience « qaïdiste » qui ne fait aucun doute, même si cela n’empêche pas l’apparition de désaccords et de rivalités de pouvoirs au sein de la mouvance extrémiste.

L’existence d’une concurrence délétère au sein de la mouvance djihadiste entre Al-Qaïda et l’« État islamique »/Daech

Le fait est que Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’« État islamique en Irak », avait ostensiblement et unilatéralement affirmé, dans un message en date du 9 avril 2013, que le Jahbat al-Nosra constituait une branche de son organisation désormais dénommée « al-dawlah al-islàmiyya fi-l-iràq wa-al-shàm » – littéralement « État islamique en Irak et dans le Sham » (c’est-à-dire le Levant, équivalant à la Syrie actuelle) –, plus connue sous l’acronyme arabe de « Daech », et que son objectif ultime consistait à instaurer un « État islamique » à la fois en Irak et en Syrie. « Il est temps de proclamer aux Levantins et au monde entier que le Jabhat al-Nosra est en réalité une branche de l’État islamique d’Irak » (ISI), jusque-là la principale organisation irakienne affiliée à Al-Qaïda, déclarait ainsi Abou Bakr al-Baghdadi. Les deux groupes, ajoutait-il, seront désormais fédérés sous l’appellation d’« État islamique en Irak et au Levant » : « Nous déclarons avec l’appui d’Allah l’annulation du nom d’“État islamique d’Irak” et l’annulation du nom “Jabhat al-Nusra”, pour les réunir sous un seul nom : l’“État islamique en Irak et au Levant” ».

Cette annonce unilatérale intervenait à l’issue d’une réunion secrète à Kafr Hamma, au Nord de la Syrie dans le gouvernorat d’Alep, à laquelle Abou Bakr al-Baghdadi avait convié tout ce que la Syrie comptait de chefs de groupes djihadistes et qui allait conduire à l’éviction du Jabhat al-Nosra comme force djihadiste principale dans le pays. À l’époque, al-Baghdadi se trouve être, depuis 2010, le leader de l’« État islamique d’Irak » (EII/ISI), la filiale historique d’Al-Qaïda en Mésopotamie. Il aurait envoyé Abou Mohammad al-Jolani en Syrie en 2011 pour le représenter, en lui demandant d’installer le Jabhat al-Nosra sur place pour y mener le djihad. Jusqu’au début de l’année 2013, l’EII et le Jabhat al-Nosra opéraient en synergie, mais Baghdadi n’était pas pleinement satisfait. Il entendait fusionner les filiales irakiennes et syriennes d’Al-Qaïda pour créer une organisation unique couvrant les deux pays en assurant agir sous le commandement d’Ayman al-Zawahiri, le leader d’Al-Qaïda auquel il aurait lui-même secrètement prêté allégeance sans que les émirs présents fussent en mesure de le vérifier (3).

Le fait est que pour le Jabhat al-Nosra et son dirigeant, Abou Mohammad al-Jolani, ce développement était en mesure de signifier la fin de leur influence sur le plus grand champ de bataille djihadiste au monde. Al-Jolani ordonna donc à ses combattants de ne pas rejoindre la nouvelle entité Daech et d’attendre qu’Al-Zawahiri se prononçât publiquement. Une grande majorité des commandants du Jabhat al-Nosra et des combattants en Syrie ne le suivit pas. Quelques semaines plus tard, près de 90 % des combattants du Jabhat al-Nosra avaient déjà rejoint Daech. Partout dans le Nord de la Syrie, Daech prit possession des bases du Jabhat al-Nosra, de ses munitions et de ses stocks d’armes. Le Jabhat al-Nosra en Syrie se retrouva à devoir lutter pour défendre son existence en tant que groupe constitué.

À propos de l'auteur

David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze

Chercheur rattaché à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS), où il effectue une veille stratégique sur les relations entre l’Iran et les pays arabes particulièrement préoccupés de l’éventuelle accession de l’Iran perse et chiite au statut de puissance nucléaire, David Rigoulet-Roze est aussi consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient. Il assure par ailleurs la rédaction en che de la revue Orients stratégiques (L'Harmattan).

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