Magazine Diplomatie

La rupture officielle du Jabhat al-Nosra avec Al-Qaïda : une entreprise de « dédiabolisation » tactique ?

L’annonce par le Jabhat al-Nosra, principal groupe rebelle syrien, de sa rupture avec Al-Qaïda, fin juillet 2016, marque un tournant dans la stratégie de cette organisation djihadiste qui ne doit toutefois pas être compris comme une rupture stratégique avec la maison mère Al-Qaïda, mais comme une adaptation à une conjoncture stratégique complexe.

Signe de tensions inédites et de rivalités personnelles de pouvoir, cette déclaration se télescopait avec celle du chef de l’organisation terroriste Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, qui avait appelé les rebelles, en guerre contre le régime de Bachar al-Assad, à instaurer un État islamique en Syrie, dans un message sonore mis en ligne le 7 avril 2013 sur des sites islamistes.

L’affiliation officielle du Jabhat al-Nosra à la « maison-mère » d’Al-Qaïda via l’allégeance (bayah) à son dirigeant en titre

Il se trouve que, dans le prolongement de cette déclaration, le Jabhat al-Nosra annonçait le 10 avril 2013 qu’il prêtait allégeance (bayah) au chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, mais entendait garder son identité en refusant le parrainage de la branche irakienne du réseau extrémiste. Le Jabhat al-Nosra semblait donc vouloir tirer les leçons de l’Irak, où l’extrême violence dont avait fait preuve Al-Qaïda après 2003 lui avait finalement aliéné une bonne partie de sa base sunnite. A contrario, en Syrie, le Jabhat al-Nosra s’efforçait ainsi de n’attaquer que les soldats et les responsables du régime. Pour son chef, « l’État islamique sera construit par tout le monde, sans exclusion d’aucune partie ayant participé au djihad », avait martelé Abou Mohammad al-Jolani dans son message audio. Il n’en demeure pas moins que son allégeance officielle à Al-Qaïda ne fera qu’aggraver la défiance que le Jabhat al-Nosra suscitait déjà parmi les soutiens internationaux à la rébellion. Cela poussa de fait le Jabhat al-Nosra à tenter d’adopter une posture paradoxale de relative « modération » vis-à-vis du reste de la rébellion, notamment en contrepoint aux exactions attribuées à l’« État islamique »/Daech devenu son concurrent direct en Syrie, ce qui ne l’empêchait pas de prôner l’application intégrale de la charia dans les territoires « libérés » de la tutelle de Damas.

La stratégie de la taqiyya du Jabhat al-Nosra pour s’imposer comme la force incontournable du complexe insurrectionnel syrien et établir un « Émirat islamique »

Entre la mi-2012 et la mi-2014, le Jabhat al-Nosra avait impressionné le reste de la rébellion armée par sa contribution militaire et sa lutte contre la corruption tout en relativisant son idéologie djihadiste, ce qui avait poussé les opposants au régime de Bachar al-Assad à considérer le mouvement sous un œil plus favorable, voire pour certains d’entre eux à rejoindre ses rangs et ce, même si affleuraient régulièrement des inquiétudes sur ses intentions à long terme. Les tensions avec les autres groupes rebelles allaient alors s’amplifier fin 2014. C’est probablement ce qui poussa Ayman al-Zawahiri, le chef d’Al-Qaïda, à ordonner secrètement à l’organisation de refaire preuve d’une modération de façade selon le principe éprouvé de la taqiyya (« dissimulation ») en se concentrant sur les objectifs syriens « nationaux » et en participant activement au sein du Jaïch al-Fatah (« Armée de la conquête ») – coalition militaire de factions rebelles islamistes formée le 24 mars 2015 – à la prise en mars 2015 de la ville d’Idleb, capitale de la province éponyme qui échappe désormais quasi-complètement aux mains du régime de Damas (4). Cela lui permettrait de s’inscrire dans une stratégie à long terme qui serait l’établissement d’un futur « Émirat islamique » dans le Nord-Ouest de la Syrie, centré sur Idleb, dans la mesure où El-Sham (le « Levant ») serait aujourd’hui au cœur de la stratégie mondiale d’Al-Qaïda.

De fait, à partir de la mi-2013 étaient arrivés en Syrie nombre de cadres d’Al-Qaïda chargés de reprendre la situation en main (5). Parmi les premiers arrivés se trouvèrent ainsi le cousin au troisième degré d’Oussama ben Laden, Abdulmohsen Abdullah Ibrahim al-Sharikh (connu sous le nom de Sanafi al-Nasr et d’origine saoudienne), considéré comme le chef du groupe dit « Khorassan », lié organiquement à Al-Qaïda et censé planifier des attentats contre les États-Unis. Il devait être tué le 15 octobre 2015 par une frappe américaine alors qu’il venait de succéder à cette fonction au leader d’Al-Qaïda un temps réfugié en Iran, le Koweïtien Muhsin al-Fadhli (6), lui-même tué le 8 juillet 2015 ; étaient également arrivés en Syrie plusieurs autres anciens commandants figurant notamment sur la liste de la douzaine de personnes les plus recherchées en Arabie saoudite, et des figures historiques majeures du djihadisme en Syrie-même, avec des décennies d’expérience du combat en Afghanistan ou ailleurs.

L’échec préalable des velléités de dissociation officielle d’Al-Qaïda

L’idée d’une rupture du Jabhat al-Nosra avec Al-Qaïda avait affleuré au printemps 2014, notamment à Deir Ezzor. Dans cette province de l’Est syrien, face à la pression militaire de ce qui allait devenir l’« État islamique »/Daech, le Jabhat al-Nosra s’était « allié » d’une part avec des factions du « Front Islamique »/FI (al-Jabhat al-Islàmiyyah) – une coalition de groupes rebelles formée en novembre 2013 par des brigades venues à la fois du « Front islamique de libération syrien » (islamistes dits « modérés ») formé en septembre 2012 et du « Front islamique syrien » (résolument salafiste) formé en septembre 2013 –, d’autre part avec l’Armée syrienne libre (ASL), deux mouvements rebelles considérés comme plus « modérés », et qui avaient de fait reçu des soutiens des Occidentaux et surtout des monarchies pétrolières du Golfe (Qatar et Arabie saoudite). Mais cette idée de rupture avec Al-Qaïda n’avait alors pas abouti.

La rumeur d’une prochaine rupture avec Al-Qaïda avait pourtant pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux, entraînant le démenti officiel cinglant publié par l’organisation djihadiste. Ce communiqué démentait aussi totalement toute information relative à une supposée réunion avec les services de renseignement notamment du Qatar et autres, ou sur la recherche de financement qatari ou du Golfe, car cela aurait été contraire aux principes sur lesquels s’était établi le Jabhat al-Nosra depuis le début selon les termes du communiqué. Sous l’« amicale » pression des sponsors qatariens voire saoudiens, des ballons d’essais avaient en effet été effectués à plusieurs reprises au sein du Jabhat al-Nosra auprès de certains responsables religieux et autour d’Abou Mahria al-Qahtani alias Maysara Ali bin Musa bin Abdullah al-Jabbouri, de nationalité irakienne et un temps lié à l’« État islamique d’Irak » avant de rejoindre le front syrien fin 2011 (7). À une accusation de la part de Daech de chercher à obtenir de l’aide du Qatar, Abou Maria al-Qahtani n’avait pas démenti. Dans un tweet, il avait même au contraire confirmé l’existence d’une aide, en la justifiant : « La législation n’interdit pas aux moudjahidines de prendre de l’aide d’un gouvernement quelconque au cas où les intérêts convergent avec lui, à condition qu’il n’y ait aucun diktat en échange de la part de ce gouvernement » (8). Abou Mariya al-Qahtani, passait pour incarner l’aile curieusement dite « modérée » du Jabhat al-Nosra, aujourd’hui basée à Deraa (Sud), mais qui s’est retrouvée finalement marginalisée. Après sa défaite militaire face à l’« État islamique » à Deir Ezzor, il avait de fait été remplacé le 30 juillet 2014 par un « faucon », le Jordanien Sami Mahmoud al-Oraydi alias Abu Mahmoud al-Shami.

À propos de l'auteur

David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze

Chercheur rattaché à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS), où il effectue une veille stratégique sur les relations entre l’Iran et les pays arabes particulièrement préoccupés de l’éventuelle accession de l’Iran perse et chiite au statut de puissance nucléaire, David Rigoulet-Roze est aussi consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient. Il assure par ailleurs la rédaction en che de la revue Orients stratégiques (L'Harmattan).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR