Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Quelles perspectives pour les relations Europe-Russie ?

Depuis la crise ukrainienne, la relation UE-Russie s’est tendue dans tous les domaines. Elle est aussi devenue complexe, puisque Paris et Berlin se sont instituées interlocuteurs privilégiés de Moscou.
Quelques raisons à l’opposition de la Pologne, des pays baltes et de la Suède à l’égard de la Russie

Estonie et Lettonie sont de petits pays, en fort déclin démographique, abritant une forte minorité russophone. Occupées par la Hanse au XIIe siècle, puis par la Suède, puis la Russie, elles ont été indépendantes de 1920 à 1944, avant d’être intégrées de force à l’URSS jusqu’en 1991. Porte du commerce Eurasie-Europe depuis le Moyen Âge, elles redoutaient de ce fait une volonté expansionniste de la Russie, mais celle-ci a maintenant ses propres ports. En revanche, si elles accueillaient des armées occidentales, à 150 km de la fenêtre vitale de Saint-Pétersbourg, elles deviendraient une cible militaire prioritaire pour Moscou.

La Pologne et la Lituanie catholiques sont en guerre avec la Russie orthodoxe depuis six siècles. Appuyés sur des factions russes, les Polonais ont occupé Moscou en 1610. La Russie a occupé la Pologne à partir de 1795, et ne l’a vraiment quittée qu’en 1989. Dans la mentalité polonaise, le rêve de la Grande Pologne du XVIIIe siècle demeure*. Les Slaves orthodoxes, conquis à partir du XIVe siècle, formaient les deux tiers de sa population. C’est leur révolte et leur ralliement à Moscou en 1654 qui a fait basculer le rapport de forces. Pour Varsovie, restaurer aujourd’hui une influence sur la Biélorussie et l’Ukraine impose d’en éradiquer l’influence russe et orthodoxe.

La Suède a toujours regardé vers les pays baltes, dont la Russie l’a chassée en 1721. Géographiquement, on comprend qu’une offensive russe vers l’Atlantique nord viserait la Scandinavie. Sa route passerait forcément par la Suède, qui se sent menacée dès que la tension monte entre l’Ouest et l’Est.  P. M.

*Voir Daniel Beauvois, Les confins de l’ancienne Pologne : Ukraine, Lituanie, Biélorussie, XVIe-XXe siècles, Lille, PUL, 1973.

South Stream

Ce projet de gazoduc sous la mer Noire, lancé en 2007, devait aboutir en Italie via la Bulgarie et la Grèce. Il évolua très vite en tracé via la Bulgarie et l’Autriche.

L’UE s’est opposée à ce projet car son volume (63 milliards de mètres cubes) aurait permis à Moscou de contourner l’Ukraine. Sous pression, Sofia a renoncé, en juin 2014. En décembre de la même année, Poutine annonçait sa transformation en Turkish Stream, aboutissant à Istanbul. Mais les discussions se sont enlisées, la Turquie exigeant de forts rabais sur son gaz, puis ont cessé après l’incident aérien de novembre 2015. Gazprom, lassé, avait d’ailleurs décidé en avril 2015 de doubler Nord Stream (de 55 à 110 milliards de mètres cubes) à la place.

L’action de Bruxelles a déclenché une crise avec Rome (1), qui refuse de recevoir son gaz russe par la Baltique et l’Allemagne. Depuis mars 2016, la Bulgarie demande à Bruxelles d’accepter un South Stream réduit (16 milliards de mètres cubes). Les élections dans ce pays en novembre 2016, le réchauffement entre Moscou et Ankara, la mise en chantier de Nord Stream 2, rendent l’issue de l’imbroglio de la mer Noire imprévisible.

Point essentiel cependant, Gazprom a renoncé en juillet 2015 à construire le gazoduc Sibérie-mer Noire, indispensable pour alimenter un projet South ou Turkish Stream à 63 milliards de mètres cubes. P. M.

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Notes

(1) Sources pour les quatre paragraphes à suivre : Goskomstat (Moscou).

(2) Le Conseil européen (CE) réunit les chefs d’État ou de gouvernement des 28 ainsi que le président du Conseil européen et le président de la Commission. Le Haut Représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité y est également convié lors des réunions relatives à son domaine. Le CE définit les orientations et les priorités politiques générales de l’UE et ne doit pas être confondu avec le Conseil de l’Union européenne, qui adopte les lois et coordonne les politiques.

(3) SEAE, « Sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie concernant la situation en Ukraine », Europa.eu, consulté le 7 juillet 2016.

(4) « La tournée à risques de Hollande dans le Caucase du Sud », Les Échos, 12 mai 2014.

(5) Mark Entin, « Relations entre la Russie et l’Union européenne : hier, aujourd’hui, demain », Géoéconomie, no 43, automne 2007, p. 35-58.

(6) 27 des 450 sièges ont été réservés pour la Crimée et le Donbass, quand l’autorité de Kiev y sera rétablie. Source : Early Parlementary Elections, final report, ODIHR, décembre 2014.

(7) Pascal Marchand, « Le conflit ukrainien, des enjeux géopolitiques et géoéconomiques », EchoGéo, 31 octobre 2014.

(8) Ibid.

(9) Sources : Ukrstat (Kyiv), Goskomstat (Moscou).

(10) Pour aller plus loin sur ce sujet : Philippe Langloit, « La Joint Forcible Entry face à la trouée de Suwalki », Défense et Sécurité Internationale hors-série n° 48, juin-juillet 2016.

(11) Défense et Sécurité Internationale, no 126, septembre-octobre 2016, p. 3.

Article paru dans Les Grands Dossiers de Diplomatie n° 36, décembre 2016-janvier 2017.

À propos de l'auteur

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Pascal Marchand

Agrégé de géographie et docteur d’État, Pascal Marchand est professeur à l’université de Lyon II et chargé de cours à Sciences Po Lyon.
Spécialiste de la Russie, russophone ayant acquis une excellente connaissance du terrain au cours de nombreux séjours d'études en Russie et dans plusieurs autres pays de l'Est, il a déjà publié plusieurs ouvrages sur cette zone, dont "Atlas géopolitique de Russie, la puissance retrouvée" (Autrement, 2012), "Géopolitique de la Russie, une nouvelle puissance en Eurasie" (PUF, 2014).

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