Magazine Diplomatie

La Chine face au défi de la connexion mobile

En partenariat avec la revue Orients, éditée par l'association des anciens élèves de l'Inalco (Inalco Alumni), nous publions ici un article paru dans son dernier numéro thématique (janvier 2017) - "Cultures sur internet, Géopolitique, langues et société" - qui aborde le développement du numérique en Chine. L’auteure montre comment les innovations dans ce domaine transforment les relations sociales, culturelles et le rapport entre société et État.

Il faut noter que ces applications mobiles vont bien au-delà du simple service de messagerie. En premier lieu WeChat, qui consiste plutôt en une plate-forme permettant d’accéder à de nombreux services. L’application obtient l’essentiel de ses profits des jeux vidéo qu’elle relaye, mais elle propose également une multitude d’autres fonctions allant du porte-monnaie numérique, à la lecture des QR codes (2) pour effectuer des achats, au GPS pour trouver une boutique, jusqu’aux services de bourse en ligne, la prise de rendez-vous, ou encore la traduction d’un texte en anglais à partir d’une photo.

Le succès de WeChat vient aussi de son modèle de fonctionnement: en s’abonnant à des « comptes officiels », gongzhong pingtai, l’utilisateur peut bénéficier de leurs services. Dépassant les 10 millions, ces comptes, qui fonctionnent comme des applications à l’intérieur de WeChat – selon le fameux concept app-within-an-app – peuvent être liés à des médias, des célébrités, des hôpitaux, des banques, des marques de vêtements, des constructeurs d’automobiles, des écoles, etc. En intégrant un compte officiel donné, l’on peut payer par téléphone à la caisse d’un supermarché, réserver une place au cinéma, commander un plat ou encore vérifier comment s’est passée la journée de son enfant à la crèche. De par leur inclusion dans la vie quotidienne, les applications comme WeChat tentent de devenir un tout-en-un indispensable aux mobinautes chinois. WeChat est d’ailleurs en tête des usages avec 35 % du temps passé en ligne sur mobile (3).

Les applications de paiement sont un autre domaine en plein essor en Chine : en 2015, les Chinois ont réalisé près de la moitié de leurs achats en ligne à partir d’un appareil mobile, notamment par Alipay, le service de paiement d’Alibaba. Dans les grandes villes, ces applications se posent en alternative pour la distribution de biens et services. On retrouve ainsi partout les QR codes pour effectuer un paiement : au restaurant, devant la machine à café, dans les magasins ou pour acheter un ticket de métro. Les applications de réservation de taxis, en plein essor, offrent une panoplie de services, allant des véhicules de transport avec chauffeur (VTC) jusqu’au covoiturage. La principale application chinoise de services de transports, Didi Chuxing, a même acheté les activités de l’entreprise Uber, qui représentait à l’époque du rachat sa rivale sur le gigantesque marché chinois.

La croissance du commerce numérique a également suivi une courbe vertigineuse avec 377 milliards d’euros en 2015, soit 10 % du commerce total en Chine. Les villes moyennes, lower tiers, occupent une part grandissante dans ce secteur du panorama économique : 60 % du trafic sur Tmall, une des principales plateformes de e-commerce chinoises, provient de ces villes. À la suite du déplacement de l’activité numérique de l’ordinateur vers le smartphone, le passage du monétaire au numérique a été fulgurant. Des applications hybrides réussissent à tirer parti de ce contexte bouillonnant où les start-ups fleurissent les unes après les autres. Il y a quelques années, les collectes de fonds s’effectuaient sur les microblogs tels que Sina Weibo, comme lors d’un séisme au Sichuan en avril 2013. Aujourd’hui, ce type d’action passe plutôt par des applications comme Youni qui conjugue la messagerie et le commerce mobile en proposant à ses utilisateurs de transférer des petites sommes d’argent pour effectuer des prêts personnels ou des donations.

Ni guó
Les Chinois appellent souvent leur nation « mon pays », woguó en un seul mot. Les internautes expriment leurs critiques envers le régime de façon voilée par l’invention du terme « ton pays », ni guó.

Un changement de barycentre pour les médias

Les médias traditionnels – télévision, radio et presse écrite – sont eux aussi défiés par le numérique. Bien qu’ils gardent encore aujourd’hui une place importante en Chine, l’émergence des nouveaux médias constitue une réelle menace à leur stabilité. On assiste de fait à un changement d’usages et de supports. En effet, si 75 % des internautes continuent de faire confiance aux médias traditionnels, ils sont nombreux à se tourner vers la sphère numérique pour y puiser des informations : moteurs de recherche, sites en ligne et réseaux sociaux atteignent quasiment le même degré de confiance auprès du public.

À cet égard, il n’est pas anodin qu’entre 2012 et 2016, les Chinois aient regardé la télévision en moyenne 2 heures et demie par jour, alors que le temps consacré aux médias numériques a bondi à plus de 3 heures. L’utilisation du smartphone a doublé, en passant d’une à deux heures par jour selon eMarketer (avril 2016). La télévision, qui dominait large- ment le paysage, est actuellement à la traine au sein des nouvelles générations (15-30 ans) : 91 % des personnes possédant un PC détiennent aussi un appareil mobile, alors qu’ils ne sont que 53 % à avoir une télévision (iResearch China, août 2016).

L’information est toujours contrôlée et censurée par l’État, mais internet a introduit une ligne de rupture dans la mainmise de la censure d’État,   en repoussant les limites en place auparavant, et ce, notamment grâce à   la diffusion d’informations en temps réel, à la rapidité de publication et d’interaction entre internautes. Alors qu’au début des années 2000, une majorité de personnes consultaient les journaux ou regardaient la télévision pour s’informer, à l’aube des années 2010 une partie de la population se tourne vers les moteurs de recherche et les portails internet, et aujourd’hui ce sont les réseaux sociaux sur téléphone mobile qui assument de plus en plus le rôle de relais d’information. Ainsi, en 2015, les Chinois ont passé plus de la moitié de leur temps à consulter des médias sur un support numérique, spécialement à partir d’un téléphone.

On peut dire que les mobinautes ont une vraie soif d’information, car 80 % des internautes utilisent désormais des applications pour suivre l’actualité et 41 % d’entre eux s’abonnent aux « comptes officiels » d’information hébergés par WeChat pour s’informer, notamment sur des questions citoyennes et locales qui concernent leur vie courante, mais aussi pour connaître l’actualité internationale. Ils recherchent entre autres des nouvelles personnalisées, surprenantes, qui les inspirent et qui montrent des points de vue affirmés. Pour continuer de s’informer, ils regardent aussi des vidéos, notamment en streaming, consultent des liens trouvés sur les microblogs ou partagent des nouvelles à leurs contacts par les applications de messagerie.

À propos de l'auteur

Anna Zyw Melo

Anna Zyw Melo

Chercheure associée à Asia Centre, Anna Zyw Melo est diplômée en Master d’études chinoises à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Ses recherches portent sur le développement d'Internet en Chine, les médias et la société civile chinoise.
Sur ces sujets, elle a également collaboré avec différents médias et organisations (Courrier international, France 24, Europe-China Research and Advice Network).

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