La Chine face au défi de la connexion mobile

En partenariat avec la revue Orients, éditée par l'association des anciens élèves de l'Inalco (Inalco Alumni), nous publions ici un article paru dans son dernier numéro thématique (janvier 2017) - "Cultures sur internet, Géopolitique, langues et société" - qui aborde le développement du numérique en Chine. L’auteure montre comment les innovations dans ce domaine transforment les relations sociales, culturelles et le rapport entre société et État.

Ni guó
Les Chinois appellent souvent leur nation « mon pays », woguó en un seul mot. Les internautes expriment leurs critiques envers le régime de façon voilée par l’invention du terme « ton pays », ni guó.

Un changement de barycentre pour les médias

Les médias traditionnels – télévision, radio et presse écrite – sont eux aussi défiés par le numérique. Bien qu’ils gardent encore aujourd’hui une place importante en Chine, l’émergence des nouveaux médias constitue une réelle menace à leur stabilité. On assiste de fait à un changement d’usages et de supports. En effet, si 75 % des internautes continuent de faire confiance aux médias traditionnels, ils sont nombreux à se tourner vers la sphère numérique pour y puiser des informations : moteurs de recherche, sites en ligne et réseaux sociaux atteignent quasiment le même degré de confiance auprès du public.

À cet égard, il n’est pas anodin qu’entre 2012 et 2016, les Chinois aient regardé la télévision en moyenne 2 heures et demie par jour, alors que le temps consacré aux médias numériques a bondi à plus de 3 heures. L’utilisation du smartphone a doublé, en passant d’une à deux heures par jour selon eMarketer (avril 2016). La télévision, qui dominait large- ment le paysage, est actuellement à la traine au sein des nouvelles générations (15-30 ans) : 91 % des personnes possédant un PC détiennent aussi un appareil mobile, alors qu’ils ne sont que 53 % à avoir une télévision (iResearch China, août 2016).

L’information est toujours contrôlée et censurée par l’État, mais internet a introduit une ligne de rupture dans la mainmise de la censure d’État, en repoussant les limites en place auparavant, et ce, notamment grâce à la diffusion d’informations en temps réel, à la rapidité de publication et d’interaction entre internautes. Alors qu’au début des années 2000, une majorité de personnes consultaient les journaux ou regardaient la télévision pour s’informer, à l’aube des années 2010 une partie de la population se tourne vers les moteurs de recherche et les portails internet, et aujourd’hui ce sont les réseaux sociaux sur téléphone mobile qui assument de plus en plus le rôle de relais d’information. Ainsi, en 2015, les Chinois ont passé plus de la moitié de leur temps à consulter des médias sur un support numérique, spécialement à partir d’un téléphone.

On peut dire que les mobinautes ont une vraie soif d’information, car 80 % des internautes utilisent désormais des applications pour suivre l’actualité et 41 % d’entre eux s’abonnent aux « comptes officiels » d’information hébergés par WeChat pour s’informer, notamment sur des questions citoyennes et locales qui concernent leur vie courante, mais aussi pour connaître l’actualité internationale. Ils recherchent entre autres des nouvelles personnalisées, surprenantes, qui les inspirent et qui montrent des points de vue affirmés. Pour continuer de s’informer, ils regardent aussi des vidéos, notamment en streaming, consultent des liens trouvés sur les microblogs ou partagent des nouvelles à leurs contacts par les applications de messagerie.

La transition numérique de l’information et l’émergence de leaders d’opinion

Les grandes chaînes de télévision et les groupes de presse sont prêts à tout pour être présents sur ces nouveaux supports. En créant des comptes sur WeChat, les médias officiels souhaitent conserver une position dominante dans le paysage médiatique, mais aussi atteindre une audience plus jeune. Et c’est un pari réussi : le journal officiel Quotidien du Peuple et la chaîne de télévision nationale CCTV ont réussi à rester populaires grâce à leurs comptes d’information sur l’application mobile (4).

Il faut noter que les réseaux sociaux (Qzone, RenRen, Pengyou), les microblogs (Sina Weibo, QQ Weibo) et les applications de messagerie instantanée (WeChat, QQ Mobile, Momo) ont une double fonction : si d’une part ils diffusent les informations par les « comptes officiels » des médias et des organes gouvernementaux, d’autre part ils facilitent la communication entre individus, ainsi que l’émergence de leaders d’opinion extrêmement influents. Perçus comme des experts sur des sujets spécifiques, ces bloggeurs publient des articles qui sont souvent lus par des centaines de milliers d’internautes.

Un printemps de personnalités émergentes et un réseau alternatif d’information ont ainsi vu le jour. Cette exposition médiatique encourage de plus en plus de personnes à lancer leur propre émission en ligne, parfois avec grand succès, comme c’est le cas de LUO Zhenyu, un ancien producteur de la télévision d’État qui diffuse ses propres webisodes, épisodes Web, sous le nom de Luoji Siwei, La pensée logique. Portant sur des questions de société, l’émission a été valorisée à plus d’un milliard de yuans en 2015 et son compte WeChat rassemble plus de 5 millions d’abonnés. Des plateformes comme Weibo ou WeChat permettent aussi aux utilisateurs de publier des informations, des vidéos ou des photos concernant des événements auxquels ils ont assisté, comme un accident de voiture ou une manifestation. Ils peuvent diffuser des informations d’intérêt général, comme une catastrophe naturelle, un scandale alimentaire ou des faits divers.

Nào tài tào
L’expression nào tài tào est une interprétation phonétique de la phrase anglaise « not at all », il n’y a pas de quoi, qu’on retrouve dans la chanson « One World, One Dream ». Interprétée par huang Xiaoming lors des Jeux olympiques de Pékin en 2008, l’expression anglaise ressemblait plutôt aux paroles « bruyant », nào, « trop », tài et « couvrir », tào, n’ayant aucun sens ensemble. Elle a fini par prendre le sens de perdre la face ou d’avoir l’air bête alors qu’on essaye d’impressionner quelqu’un.

Au sein de ce réseau alternatif d’information, il arrive également que les internautes diffusent des informations sans les vérifier, ce qui mène parfois à la divulgation de rumeurs sans fondement. Or, cet effet collatéral de désinformation ne concerne pas uniquement l’information relayée par des individus. Ainsi, l’entreprise Baidu s’est retrouvée au cœur d’un scandale en mai 2016 suite à la mort d’un jeune étudiant atteint d’une forme rare de cancer. Ce jeune homme, WEI Zexi avait suivi un traitement expérimental dont il avait pris connaissance par le moteur de recherche chinois, Baidu. Il accusait l’hôpital d’avoir exagéré l’efficacité du traitement, et en même temps il dénonçait Baidu de classer les résultats en fonction des revenus publicitaires provenant des hôpitaux.

Il s’agit là d’un aspect problématique qu’on retrouve aussi en Occident sur les réseaux sociaux, où circulent de nombreuses informations qui ne sont pas toujours exactes. Mais il faut reconnaître que ce phénomène prend en Chine une ampleur particulière de par la spécificité du paysage numérique et médiatique chinois, qui se trouve encore fortement dominé par la censure, comme nous allons le voir.

La difficile relation entre pouvoir et internautes : censure et contournements

Les autorités chinoises ont développé depuis longtemps une politique de contrôle très complexe et capillaire, reposant principalement sur un puissant arsenal technique de censure et sur l’incitation à l’autocensure. L’ensemble de ces mesures vise autant à empêcher la diffusion de fausses rumeurs qu’à étouffer les critiques du régime, ainsi que toute forme de contestation politique.

Le contrôle fonctionne notamment grâce à un système permettant de bloquer les sites étrangers jugés dangereux – car ils véhiculent des informations dangereuses pour la stabilité du système en place – et à un dispositif de filtrage extrêmement sophistiqué, qui évolue dans le temps, selon les circonstances et les lieux. Les messages peuvent être effacés automatique- ment en fonction de leur auteur, de leur longueur, du site sur lequel ils apparaissent, ou encore sur la base de certains mots-clés. Ainsi, certains termes peuvent devenir sensibles du jour au lendemain en raison d’événements liés au flux incessant de l’actualité. À titre d’exemple, le mot « démissionner » est devenu sensible, suite à un accident de train à Wenzhou, dans la province côtière du Jiangsu, en juillet 2011. Les nombreux messages appelant à la démission du ministre des Chemins de fer ont été bloqués. À ce dispositif technique, s’ajoute un réseau de censure manuelle effectuée par plus de deux millions de censeurs professionnels employés par l’administration et par les entreprises internet, à son tour doublé d’une forte réglementation.

En retour, les utilisateurs trouvent des moyens de contourner ce contrôle, en faisant preuve d’une inépuisable créativité linguistique (5). Des nouveaux termes sont régulièrement inventés pour continuer les échanges sur les thèmes sensibles, ainsi fleurissent calembours et jeux de mots en utilisant des homophones dès qu’un mot est bloqué (voir encadrés présentant certains de ces néologismes). Lors de l’affaire BO Xilai (6) en 2012,

après que le nom de l’ancien secrétaire du Parti communiste de la ville de Chongqing a été bloqué, les internautes ont créé de nouvelles expressions pour éviter la censure, comme les termes « fin », báo, qui s’écrit graphiquement comme le nom Bo tout en se prononçant différemment, ou l’appellatif Píngx¯ı Wáng, « Roi du Sud-Ouest », et le mot x¯ıhóngshì, « tomate », pour leur ressemblance phonétique au prénom Xilai. La créativité des internautes n’a pas de limites, ils savent par exemple aussi faire usage des images, qui sont plus difficilement censurées. Cela avait été le cas lors de l’arrestation de l’avocat XU Zhiyong en 2009 : son nom étant censuré, des bloggeurs avaient publié une photo de lui sur la Toile afin d’afficher leur soutien au juriste – blogueur très actif, fondateur du Mouvement des citoyens, XU a été emprisonné à plusieurs reprises par les autorités chinoises pour son engagement dans la défense des droits constitutionnels.

À propos de l'auteur

Anna Zyw Melo

Anna Zyw Melo

Chercheure associée à Asia Centre, Anna Zyw Melo est diplômée en Master d’études chinoises à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Ses recherches portent sur le développement d'Internet en Chine, les médias et la société civile chinoise.
Sur ces sujets, elle a également collaboré avec différents médias et organisations (Courrier international, France 24, Europe-China Research and Advice Network).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

ipsum nec elementum non Aliquam sed
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR