Magazine Diplomatie

La Chine face au défi de la connexion mobile

En partenariat avec la revue Orients, éditée par l'association des anciens élèves de l'Inalco (Inalco Alumni), nous publions ici un article paru dans son dernier numéro thématique (janvier 2017) - "Cultures sur internet, Géopolitique, langues et société" - qui aborde le développement du numérique en Chine. L’auteure montre comment les innovations dans ce domaine transforment les relations sociales, culturelles et le rapport entre société et État.

Wang hóng
Mettez ensemble les mots « réseau », wang, et « rouge », hóng, et vous obtiendrez le terme « célébrités du Web » en chinois. Le terme décrit des personnes qui deviennent connues après avoir publié des vidéos en ligne. Qu’elles parlent de mode, de maquillage, ou qu’elles soient humoristes, ces célébrités peuvent attirer l’attention des annonceurs et gagner même plus que les meilleurs acteurs de cinéma.

Quel avenir pour l’internet chinois ?

Face à la vivacité et à la créativité des internautes, les autorités cherchent sans cesse de nouvelles solutions pour conserver la mainmise sur le Net. Dans ce jeu du chat et de la souris, tous les supports numériques sont soumis l’un après l’autre au contrôle du Parti : après la plateforme de micro-blogging Weibo en 2013, c’est WeChat qui a été la victime en 2014 de mesures très fortement restrictives. Par la suite, cela a été le tour des applications mobiles, comme Zaker et Chouti, qui ont été menacées de fermeture pour avoir diffusé des services d’information sans autorisation du gouvernement. Et enfin en juillet 2016 tous les médias en ligne ont reçu l’interdiction de reproduire toute information provenant des réseaux sociaux sans approbation préalable. Comparant l’internet à un champ de bataille idéologique, l’actuel président XI Jinping a mis en avant une vision stratégique du domaine numérique qui témoigne d’une volonté politique de contrôle sur cet espace d’interaction sociale potentiellement néfaste. Les autorités chinoises considèrent à cet égard que les médias officiels ont un rôle important à jouer sur le Web pour assurer le maintien du régime.

Cette position sur le numérique et l’espace social qu’il engendre est en revanche bien plus tempérée lorsqu’il s’agit d’innovation technologique, où le secteur numérique est mis en avant comme une des principales forces motrices pour la modernisation du pays, notamment dans le cadre du 13e Plan quinquennal. La Chine s’est fortement engagée dans le développement des technologies de l’information de nouvelle génération, notamment les objets connectés et le cloud computing, informatique en nuage. Du point de vue du déploiement matériel de la connexion au Net, les autorités ont pour objectif de couvrir avec le réseau 4G toutes les régions, urbaines comme rurales, d’ici à 2018, tout en développant la fibre optique en parallèle. Il est également prévu, d’ici 2025, qu’un réseau de communication mobile national soit mis en service, afin de ne plus dépendre des technologies étrangères. Cette préoccupation pour l’indépendance est un enjeu de taille pour les autorités chinoises au sein de leur vision stratégique globale, comme pour de nombreux autres pays qui sont également lancés dans la « course » à l’équipement numérique (7).

Enfin, le pouvoir, conscient de l’importance économique de l’industrie numérique et du e-commerce, compte sur ces secteurs pour soutenir la croissance économique interne. Selon les dernières estimations du Boston Consulting Group, 40 % de la consommation chinoise passera par l’internet d’ici 2020.

Les internautes et les mobinautes sauront-ils mettre à profit les immenses richesses et les nombreux outils fournis par la Toile malgré les restrictions imposées par l’État ? Ce dernier pourra-t-il obtenir les résultats qu’il attend de l’économie 2.0 en jugulant le ferment social qu’enclenchent les échanges sur le Net ? L’avenir des citoyens chinois sera déterminé dans une certaine mesure par cette tension entre contrôle et liberté, fermeture et vitalité.

Notes

(1) À titre de comparaison, l’Inde compte 460 millions d’internautes, les États-Unis 286 millions et la Russie 103 millions. Les données sur la Chine proviennent du 37e rapport (juin 2016) du China Internet Network Information Center, organisme officiel chinois qui analyse le Web.

(2) Les QR codes sont des codes-barres à deux dimensions que l’on peut scanner grâce à l’appareil photo d’un smartphone. Vous les retrouverez dans ce numéro d’Orients.

(3) Mary Meeker, « Internet trends 2016 », Kleiner Perkins Cauield Byers (KPCB).

(4) LianG Chen, « How has China’s home- grown social media Wechat changed the traditional media landscape ? », Reuters Institute Fellowship Paper University of Oxford.

(5) Pour d’autres formes de créativité langagière que l’on retrouve sur la Toile, voir Vold Lexander – Alcón lóPez page 109 dans ce numéro d’Orients.

(6) Étoile montante du Parti communiste, Bo Xilai est démis de ses fonctions de chef du parti de Chongqing et exclu du Comité central en 2012, après l’inculpation de son épouse Gu Kailai pour le meurtre d’un homme d’affaires britannique, Neil Heywood. Bo est également accuse de corruption, détournement de fonds et abus de pouvoir.

(7) Cette politique rejoint par exemple celle des États d’Asie centrale, d’Asie du Sud-Est et la Russie (cf. les articles de Poujol page 51, Tran Dai page 41 et Nocetti page 31 dans ce numéro d’Orients).

Bibliographie

Delisle Jacques, Goldstein Avery, Yang Guobin (dir.), The Internet, Social Media, and a Changing China, University of Pennsylvania Press, 2016, 296 p.

Chu Wai-chi Rodney, Fortunati Leopoldina, Law Pui-lam, Yang Shanhua (dir.), Mobile communication and greater China, Routledge, Londres, New York, 2012, 233 p.

Ma Winston, China’s Mobile Economy: Opportunities in the Largest and Fastest Information Consumption Boom, Wiley, 2016, 368 p.

Chen Wenhong, Reese Stephen D., Networked China : Global Dynamics of Digital Media and Civic Engagement: New Agendas in Communication, Routledge, 2015, 256 p.

Aguado Juan Miguel, Feijoo Claudio, Martinez Inmaculada J., Emerging Perspectives on the Mobile Content Evolution, IGI, Hershey, 2015, 438 p.

Article paru dans la revue Orients, « Cultures sur internet, Géopolitique, langues et société »janvier 2017.

 

À propos de l'auteur

Anna Zyw Melo

Anna Zyw Melo

Chercheure associée à Asia Centre, Anna Zyw Melo est diplômée en Master d’études chinoises à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Ses recherches portent sur le développement d'Internet en Chine, les médias et la société civile chinoise.
Sur ces sujets, elle a également collaboré avec différents médias et organisations (Courrier international, France 24, Europe-China Research and Advice Network).

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