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Après la démission du CEMA, quels défis pour la défense française ?

L’enjeu des fondamentaux

On comprend au travers de ces développements que la configuration sécuritaire est problématique en l’état actuel des choses. Elle impose de maintenir des compétences sur l’ensemble du spectre opérationnel, depuis des opérations de très basse intensité jusqu’à la conduite de missions nucléaires en passant par des opérations conventionnelles de grande envergure. Dès lors, la question de la structure de force est appelée à se poser avec plus d’acuité. Le modèle actuel, « échantillonnaire », est le fruit, à la fois de réductions homothétiques et de la recherche de conservation d’un maximum de savoir-faire, parfois à l’état embryonnaire, dans l’optique d’une éventuelle remontée en puissance. La question est alors de savoir s’il faut procéder à cette dernière.

Si elle est désirable dans l’absolu – on ne parle plus déjà depuis longtemps du « costume ajusté » –, les obstacles sont nombreux. Le premier touche, assez classiquement, au recrutement (26 000 jeunes en 2016), à l’attractivité des fonctions et au maintien du niveau général des recrues. Le deuxième est plus problématique encore et renvoie à la manœuvre de gouvernement et des finances publiques. Dans l’absolu, la France est historiquement riche, avec un PIB de 2 118 milliards d’euros en 2016, de sorte que la baisse de régime liée à la crise économique de 2008 est compensée. Cependant, deux facteurs assombrissent le tableau :

  • le sous-investissement dans la défense résulte d’abord et avant tout de l’engagement de la puissance publique dans des domaines toujours plus nombreux. La dépense publique n’a fait que s’accroître depuis les années 1960 : en pleine guerre d’Algérie et en plein effort pour la constitution de la dissuasion, la défense représentait 28,5 % du budget de l’État, mais la dépense publique était inférieure à 36 % du PIB. Aujourd’hui, cette dépense publique atteint 57,5 % du PIB et la défense ne compte plus que pour 11,3 % du budget de l’État durant la LPM 2014-2019… ;
  • la dette publique a perdu son rôle de « réserve en cas de coup dur » pour devenir une modalité structurelle de financement des dépenses publiques (8). Or cette dette était, début janvier 2017, de 2 160,4 milliards d’euros, en croissance constante depuis dix ans. La question est peu problématique maintenant que les taux d’intérêt sont bas – son remboursement pèse donc moins sur la dépense publique. Mais que ces intérêts remontent de quelques pour cent et la capacité à financer les dépenses va considérablement se réduire. La capacité à créer de la dette est un facteur de liberté de manœuvre ; mais la dette elle-même est un facteur de réduction de cette liberté d’action.

La réponse à ces deux problématiques n’est évidemment pas simple et ces dernières ne peuvent être, au demeurant, que très partiellement contournées par l’un ou l’autre artifice conceptuel ou organisationnel. La question d’une « défense européenne » – en particulier dans le contexte post-20 janvier aux États-Unis – a refait son apparition, mais mettre en avant cette hypothèse implique de connaître les règles du jeu d’une coopération qui exclurait par ailleurs virtuellement le Royaume-Uni, poids lourd de la sécurité européenne… De facto, la question de la direction politique reste pendante. Une défense dans le cadre de l’Union européenne est d’emblée au milieu du gué. Sur l’une des rives, peu d’États européens sont partisans d’une Europe fédérale, excluant d’emblée une défense européenne intégrée : les armes ne peuvent céder à une toge n’existant pas. Sur l’autre, une organisation de défense, cette fois strictement intergouvernementale, incluant la plupart des pays européens, existe déjà, a fait ses preuves et dispose de tout un attirail conceptuel, doctrinal et administratif opérationnel : c’est l’OTAN. La question est de savoir quel rôle y joueront les États-Unis durant les quatre années du mandat Trump.

Au-delà, qu’il s’agisse de l’UE ou de l’OTAN, l’observateur peut avoir l’impression que les incantations à la coopération sont un facteur de diversion à l’égard de la vraie question. Trop souvent en effet, la coopération a été vue comme permettant de « faire autant avec moins de moyens ». Pour nombre d’États européens, elle est ainsi devenue le leitmotiv du désinvestissement alors que le principe, pour beaucoup de ces coopérations, était de faire « mieux avec autant », voire « bien mieux avec plus ». Il faut ainsi rappeler que coopérer a un coût, en termes d’interopérabilité des systèmes et d’envoi d’officiers dans des quartiers généraux déjà beaucoup trop nombreux en Europe – il existe, aujourd’hui, plus de 35 forces binationales et multinationales. En tout état de cause, qu’il s’agisse d’OTAN ou d’UE, se reposer davantage sur les coopérations ne signifiera pas, pour la France, gagner en poids stratégique et faire en sorte que le costume, pour reprendre cette image, soit à nouveau à la taille de celle qui le porte. La coopération ne résout en effet pas le « dilemme sud/nord-est » évoqué plus haut.

L’enjeu de la structure des forces

La coopération apparaît donc in fine comme un « plus » à l’autonomie stratégique, elle n’en dispense certainement pas, au risque du déclassement. Assurer cette autonomie passera alors par le maintien d’une structure de force robuste, mais cette dernière sera elle-même un enjeu. La logique échantillonnaire confine ainsi à une « nouvelle armée d’ancien régime » (9) arc-boutée sur des logiques de supériorité technologique sans doute valables dans les conditions stratégiques des années 1980 ou 1990, mais qu’il faudra probablement remettre en question. Les conflits récents ont en effet largement démontré que ni la masse ni la puissance de feu n’ont perdu de leur pertinence et que les logiques de « one size fits all » – notamment par la polyvalence – pourraient s’avérer coûteuses, en cherchant des niveaux d’excellence inaccessibles à une armée de bonne taille. Dans pareil cadre, la révision du modèle de stratégie des moyens (y compris les relations avec le monde industriel) sera sans doute aussi décisive que celle de la stratégie organique.

Dans les deux cas, aucune solution miracle n’existe. D’une part, parce que nombre de programmes ont pris du retard dans les années 2010 alors, que, dans le même temps, la « bosse budgétaire » des achats déjà actés ne diminuait pas de volume. D’autre part, parce que le nouveau quinquennat est le « berceau » de plusieurs programmes majeurs devant être lancés, à commencer par le renouvellement de la dissuasion (10). D’autres programmes de taille s’annoncent également : l’éventuel remplacement du Charles de Gaulle et la commande de deux sous-marins Suffren en plus ; 18 patrouilleurs BATSIMAR et cinq frégates FTI pour la Marine ; les milliers de véhicules de SCORPION ; ou encore, et sans être exhaustif, le Système de Combat Aérien Futur (SCAF) et le futur drone MALE de l’armée de l’Air. Il paraît impossible de couper plus qu’il a été fait, et dangereux d’annuler. Il ne reste donc plus qu’à être inventif.

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