Après la démission du CEMA, quels défis pour la défense française ?

Au-delà, qu’il s’agisse de l’UE ou de l’OTAN, l’observateur peut avoir l’impression que les incantations à la coopération sont un facteur de diversion à l’égard de la vraie question. Trop souvent en effet, la coopération a été vue comme permettant de « faire autant avec moins de moyens ». Pour nombre d’États européens, elle est ainsi devenue le leitmotiv du désinvestissement alors que le principe, pour beaucoup de ces coopérations, était de faire « mieux avec autant », voire « bien mieux avec plus ». Il faut ainsi rappeler que coopérer a un coût, en termes d’interopérabilité des systèmes et d’envoi d’officiers dans des quartiers généraux déjà beaucoup trop nombreux en Europe – il existe, aujourd’hui, plus de 35 forces binationales et multinationales. En tout état de cause, qu’il s’agisse d’OTAN ou d’UE, se reposer davantage sur les coopérations ne signifiera pas, pour la France, gagner en poids stratégique et faire en sorte que le costume, pour reprendre cette image, soit à nouveau à la taille de celle qui le porte. La coopération ne résout en effet pas le « dilemme sud/nord-est » évoqué plus haut.

L’enjeu de la structure des forces

La coopération apparaît donc in fine comme un « plus » à l’autonomie stratégique, elle n’en dispense certainement pas, au risque du déclassement. Assurer cette autonomie passera alors par le maintien d’une structure de force robuste, mais cette dernière sera elle-même un enjeu. La logique échantillonnaire confine ainsi à une « nouvelle armée d’ancien régime » (9) arc-boutée sur des logiques de supériorité technologique sans doute valables dans les conditions stratégiques des années 1980 ou 1990, mais qu’il faudra probablement remettre en question. Les conflits récents ont en effet largement démontré que ni la masse ni la puissance de feu n’ont perdu de leur pertinence et que les logiques de « one size fits all » – notamment par la polyvalence – pourraient s’avérer coûteuses, en cherchant des niveaux d’excellence inaccessibles à une armée de bonne taille. Dans pareil cadre, la révision du modèle de stratégie des moyens (y compris les relations avec le monde industriel) sera sans doute aussi décisive que celle de la stratégie organique.

Dans les deux cas, aucune solution miracle n’existe. D’une part, parce que nombre de programmes ont pris du retard dans les années 2010 alors, que, dans le même temps, la « bosse budgétaire » des achats déjà actés ne diminuait pas de volume. D’autre part, parce que le nouveau quinquennat est le « berceau » de plusieurs programmes majeurs devant être lancés, à commencer par le renouvellement de la dissuasion (10). D’autres programmes de taille s’annoncent également : l’éventuel remplacement du Charles de Gaulle et la commande de deux sous-marins Suffren en plus ; 18 patrouilleurs BATSIMAR et cinq frégates FTI pour la Marine ; les milliers de véhicules de SCORPION ; ou encore, et sans être exhaustif, le Système de Combat Aérien Futur (SCAF) et le futur drone MALE de l’armée de l’Air. Il paraît impossible de couper plus qu’il a été fait, et dangereux d’annuler. Il ne reste donc plus qu’à être inventif.

Notes

(1) Les candidat(e)s sont présentés par ordre alphabétique. Ils ont reçu le questionnaire, identique pour tous, mi-janvier (à l’exception du candidat de la Belle Alliance populaire, pour lequel nous devions attendre la conclusion du deuxième tour de la primaire). Ils avaient tous comme consigne de rendre leurs réponses pour le 10 février, avec un maximum de 14 000 signes, espaces et notes compris.

(2) Pour reprendre l’expression très juste d’Étienne de Durand, « Planification de défense : la belle Arlésienne ? », in Stéphane Taillat, Joseph Henrotin et Olivier Schmitt (dir.), Guerre et stratégie. Approches, concepts, PUF, Paris, 2015.

(3) Voir notamment les articles publiés dans notre hors-série no 48 ; Romain Mielcarek, « “Sentinelle”, une opération plus politique que stratégique ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 49, août-septembre 2016 ; Michel Goya, « Les opérations militaires anxiolytiques », Défense & Sécurité Internationale, no 126, octobre-novembre 2016 ou encore Élie Tenenbaum, « La Sentinelle égarée ? L’armée de Terre face au terrorisme », Focus stratégique no 68, IFRI, juin 2016.

(4) Sur la question de la guerre hybride dans cette acception « historique » : Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, coll. « La pensée stratégique », Nuvis, Paris, 2014 ; Élie Tenenbaum, « Le Piège de la guerre hybride », Focus stratégique no 63, octobre 2015. Nous ne retenons pas ici l’acception otanienne de combinaison d’actions non militaires, de l’usage de forces dé-identifiées, de propagande et de cyberactions. Du point de vue de la stratégie théorique, elle ne présente en réalité pas une nouveauté.

(5) En particulier l’OSCE, le Conseil de l’Europe, le Partenariat pour la paix, le Conseil conjoint permanent puis le Conseil OTAN-Russie.

(6) S’il est devenu de coutume ces derniers mois de légitimer l’attitude russe par rapport à tel ou tel événement, l’auteur ne veut pas entrer dans cette logique. D’une part, parce que la Russie est signataire de l’accord de Budapest de décembre 1994 sur l’intégrité des frontières ukrainiennes. D’autre part, parce que l’usage de la force entre États européens sans autre forme de procès est effectivement une nouveauté : la guerre du Kosovo a été précédée de négociations.

(7) Le budget de défense allemand était de 37,135 milliards d’euros – soit 1,19 % du PIB. Sans même atteindre les 1,5 % du PIB, le budget allemand dépasserait le français, sans qu’une dissuasion soit à financer… Voir Bertrand Slaski, « Livre blanc allemand de la défense : entre continuité et évolution », Défense & Sécurité Internationale, no 126, novembre-décembre 2016. L’attractivité stratégique allemande est également importante : voir Joseph Henrotin, « De la durabilité de la puissance militaire française », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 31, août-septembre 2013.

(8) Souvent interprété comme une limitation de souveraineté nationale, l’impératif du maintien d’un déficit à 3 % ne vise qu’à réduire la part de la création de dettes dans les budgets nationaux…

(9) Sur ce concept, que l’auteur doit à ses discussions avec Benoist Bihan, Joseph Henrotin, L’art de la guerre à l’âge des réseaux, ISTE, Londres, 2017.

(10) En l’occurrence, c’est surtout à partir de 2025 que le coût du remplacement sera sensible : il aura alors doublé, passant à six milliards par an. Joseph Henrotin, « Dissuasion : l’autre enjeu des 2 % », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 49, août-septembre 2016.

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