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La Corée du Nord est-elle militairement crédible ?

La question balistique

De facto, ce n’est pas la première fois que Pyongyang triche avec les images : celles du lancement sous-­marin d’un missile balistique en mai 2015 avaient ainsi été truquées. Pour autant, les progrès balistiques de la Corée du Nord sont historiquement bien réels. Ses premiers missiles ont été des Scud B/C livrés par l’Égypte dans les années 1960. Sur cette base ont été développés les Hwasong‑5/6/7, propulsés par un carburant plus stable, permettant de réduire les préavis d’alerte. Leur charge militaire est explosive classique (HE) ou chimique. Les engins de cette famille sont fondamentalement des évolutions du Scud incluant l’augmentation de la portée (entre 800 et 1 000 km pour le Hwasong‑7), au détriment cependant de la masse de charge explosive et de la précision terminale. Un certain nombre ont été exportés au Yémen, en Iran ou encore en Syrie. Estimer le nombre des variantes de Scud en service dans les forces nord-­coréennes est difficile : l’estimation basse table sur 200 engins, mais la haute en envisage 1 000.

La véritable percée intervient avec le Rodong/Nodong, d’une portée estimée à 1 000 km, testé à partir de 1990, et conçu avec l’aide russe, iranienne et ukrainienne. Ses plans ont permis à l’Iran de concevoir le Shahab‑3. Mais les efforts nord-­coréens se sont également portés sur des engins de plus longue portée, là aussi dès le début des années 1990, suivant plusieurs filières. Les lanceurs officiellement civils constituent des évolutions de lanceurs militaires : le Paektusan, conçu sur la base du Taepedodong‑1 a été testé en 1998 – l’engin survolant le Japon avant de s’écraser dans le Pacifique – et l’Unha, dérivé du Taepedodong‑2, testé en avril 2009 (échec), en avril 2012 (échec), en décembre 2012 (succès) et en février 2016 (succès). Le Taepedodong‑1 lui-même est un assemblage de plusieurs étages provenant de missiles différents, tout comme le Taepedodong‑2. D’une portée estimée à 6 000 km, ce qui lui permettrait de toucher les Aléoutiennes, ce dernier a été testé en tant que missile en juillet 2006, aboutissant à un échec. Les deux versions du missile ne semblent pas en service pour l’instant, les derniers succès de l’Unha/Taepedodong‑2 augurant peut-être d’une militarisation.

La Corée du Nord a également développé d’autres missiles, présentés au cours de différentes parades à Pyongyang. Le BM‑25 Musudan présente ainsi les caractéristiques du SS‑N‑6 Serb, un missile balistique lancé de sous-­marin à carburant liquide, dont les plans auraient été obtenus en Russie. La version nord-­coréenne est lancée depuis un véhicule à six essieux et aurait une portée comprise entre 2 500 et 4 000 km, pour une ECP (5) de 1 300 à 2 000 m et une charge utile de 650 kg. L’engin aurait été exporté en Iran ; mais il ne semble pas avoir été testé. S’il était opérationnel avec les portées maximales indiquées, il permettrait de couvrir le Japon, de même que Guam et ses bases américaines.

Le KN‑08 a été présenté pour la première fois au cours de la parade de 2012 sur un TEL de huit essieux. L’engin de trois étages à carburant liquide aurait une portée estimée entre 8 000 et 10 000 km, mais n’a, lui non plus, pas encore été testé – certains observateurs estimant que les missiles présentés n’étaient en fait que des maquettes. Le KN‑14, présenté pour la première fois en 2015, mais doté de seulement deux étages, en serait une évolution, aux performances similaires. Comparativement, le KN‑11 est un missile balistique tiré de sous-marin qui a été testé depuis le sol en 2014 et en mai 2015, cette fois depuis une barge immergée. Ce dernier test aurait porté, selon les Sud-­Coréens, sur le dispositif d’éjection du missile plutôt que sur un essai de ce dernier. A priori, il est destiné à équiper le Sinpo, premier sous-­marin nord-­coréen lanceur de missiles balistiques.

Dès le milieu des années 1990, la perspective d’un déploiement d’ICBM était évoquée par les États-Unis, ce qui a participé du processus de légitimation du déploiement d’un système antimissile en Alaska et en Californie. De même, les développements balistiques de Pyongyang ont poussé la Corée du Sud et le Japon à se doter de systèmes antimissiles. Pour autant, les capacités nord-­coréennes à longue portée restent pour le moment embryonnaires et la plupart des « campagnes d’essais de missiles » fréquemment relayées dans les médias portent sur des engins de courte ou de moyenne portée. La menace, à cet égard, n’est pas faible. Une partie du Japon peut être atteinte par les Rodong et Hwasong‑7, tandis qu’une bonne partie de la Corée du Sud peut être touchée par les Hwasong et autres – Séoul n’étant qu’à une cinquantaine de kilomètres de la zone démilitarisée.

La problématique balistique à courte portée est d’autant plus saillante que Pyongyang a récemment procédé aux essais d’un lance-­roquettes multiple manifestement « missilisé », une technologie qui, en toute hypothèse, aurait été fournie par la Chine. De même, des Fateh‑110 auraient également été livrés par l’Iran. Dès lors, les capacités balistiques, qui jouent historiquement sur l’effet de masse, évoluent vers une plus grande précision. La portée exacte de cette évolution n’est pas encore connue : pour être précis, il faut savoir viser, ce qui met en lumière un problème de renseignement, domaine dans lequel la Corée du Nord est historiquement en retard. La doctrine en la matière implique l’infiltration massive de membres des forces spéciales sur les arrières sud-­coréens (6) ; ce qui pose en retour la question de la sûreté de leurs communications…

Les forces terrestres : simplicité et brutalité

Au-delà des capacités nucléaires et balistiques, la crédibilité des capacités nord-­coréennes est essentiellement chimique. Plusieurs gammes d’agents, dont des neurotoxiques, auraient été développées et produites en gros volumes (7). Mais on en sait assez peu sur la capacité nord-coréenne à effectivement combattre en environnement contaminé, là où les forces sud-coréennes et américaines présentes dans la péninsule s’entraînent fréquemment à ce type d’attaque. De plus, les capacités conventionnelles nord-­coréennes sont unanimement considérées comme obsolètes sur la plupart des secteurs d’activité. Les forces terrestres restent marquées par la prégnance de l’artillerie : en plus des capacités balistiques, il faut ajouter 7 900 obusiers de tous calibres, dont certains de conception locale, et 2 500 lance-roquettes multiples, qui offrent une puissance de feu phénoménale. La zone démilitarisée ayant une longueur de 250 km, un obusier peut donc, en théorie, être placé tous les 31 m ; et un lance-­roquettes, tous les 100 m.

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