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La Corée du Nord est-elle militairement crédible ?

L’artillerie joue un rôle central dans la doctrine nord-­coréenne. Son emploi est centré sur l’application de feux roulants, de manière systématique sur l’axe de pénétration choisi, suivi d’avancées par bonds successifs (8). Ce type de manœuvre est pratiqué relativement souvent au cours des exercices rendus publics par Pyongyang. Dans ces conditions d’utilisation, l’ancienneté des designs d’obusiers n’est pas un obstacle à la pertinence du modèle de forces retenu. Surtout, la concentration de puissance de feu permet aux blindés et à l’infanterie de progresser à son couvert, permettant de nettoyer les poches de résistance qui n’auraient pas été détruites. Aussi et comparativement, le secteur de la cavalerie est moins bien loti, en n’étant doté que de 3 500 chars et moins de 3 000 transports de troupes. Sur ces deux derniers secteurs, la plupart des engins sont obsolètes du point de vue de leur conception, même s’ils sont bien entretenus. La seule nouveauté observée ces quinze dernières années est le char Pokpong, dont la version la plus avancée est équipée d’un canon de 125 mm ; mais moins de 300 exemplaires seraient opérationnels.

Si la doctrine est aussi simple que brutale, il n’est pas certain qu’elle puisse être facilement mise en œuvre, a fortiori sans que la concentration des forces puisse être détectée relativement aisément. Par ailleurs, la question de l’entraînement des unités à ce type de progression, et à grande échelle, continue de se poser. Une attaque de ce genre pourrait être limitée par le déploiement logistique nécessaire – avec de gigantesques masses de munitions à transporter – dans un contexte de pénurie de produits pétroliers. Dès lors, si la perspective du déclenchement d’une pareille puissance de feu est dissuasive en soi, il n’est pas certain qu’elle puisse être engagée dans son ensemble.

Les forces aériennes et navales

La force aérienne se trouve dans un état opérationnel incertain. Si environ 600 appareils de combat sont alignés, les derniers appareils à être entrés en service l’ont été dans les années 1990. Seuls 20 MiG‑29 et 34 Su‑25 peuvent réellement être considérés comme modernes, bien que leur armement ne soit guère évolué. Pis, le nombre d’heures de vol par pilote est considéré comme très faible – moins de 30 heures par an, selon les estimations les plus hautes – du fait de la pénurie de carburant et, peut-être également, d’une logique recherchant la plus faible fatigue des équipements (9). Mais si les capacités de combat aérien sont faibles – de même que les capacités de reconnaissance ou de guerre électronique –, Pyongyang a compensé par le déploiement d’importantes capacités antiaériennes : 450 lanceurs SAM de moyenne et de longue portée, plus de 11 000 canons antiaériens et un grand nombre de MANPADS. Une évolution significative, de ce point de vue, est intervenue avec les essais du KN‑09, un système SAM à longue portée équivalent au HQ‑9/FT‑2000 chinois, lui-même copie sinisée du S‑300 russe. À défaut d’une capacité de combat aérien, Pyongyang peut donc chercher à mettre en place une capacité d’interdiction des espaces aériens.

Ce type de logique est également à l’œuvre dans le secteur naval, où les capacités reposent essentiellement sur 60 sous-­marins côtiers dérivés de designs chinois et 183 patrouilleurs de tonnages divers, essentiellement dotés d’une artillerie légère et de mitrailleuses. Dans les deux cas cependant, les capacités de mouillage de mines s’avèrent importantes. S’y ajoutent des capacités d’artillerie côtière, également utiles en interdiction de zone. Destinée à opérer sous le couvert de l’aviation amie, la marine nord-­coréenne ne dispose que de peu de capacités ASM modernes. Ses capacités antinavires sont cependant démontrées depuis la destruction de la corvette Cheonan, le 26 mars 2010, qui a causé la mort de 46 marins. Reste, cependant, que la Corée du Sud a depuis lors considérablement renforcé l’attention portée à la lutte ASM. Les capacités exactes de la marine nord-­coréenne sont peu connues, notamment du fait de la difficulté à estimer le niveau d’entraînement de ses équipages. Il semble cependant que le secteur des sous-­marins soit privilégié. C’est d’autant plus le cas qu’une trentaine de midgets sont plus particulièrement destinés à des opérations d’infiltration/exfiltration, au même titre que des vedettes semi-­submersibles. Cinq types en ont été développés, dont au moins deux emportent deux torpilles et peuvent atteindre des vitesses de l’ordre de 50 nœuds (10). En ce sens, la Corée du Nord pourrait constituer un bon exemple de techno-­guérilla navale (11).

Les capacités militaires nord-­coréennes dépendent également de deux inconnues. La première est l’aptitude des très nombreuses forces spéciales – on évoque plus de 150 000 hommes – à effectivement conduire des opérations de sabotage sur les arrières sud-­coréens. Il n’est ainsi pas certain que les soldats du Nord soient capables de gérer, du point de vue de leur discrétion, l’écart entre les modes de vie des deux pays. La deuxième est la capacité opérationnelle en cyberguerre, vantée comme importante et rassemblée au sein du « Bureau 121 », qui compterait 6 000 hommes au terme d’un récent doublement de ses forces. On peut ainsi s’interroger sur les aptitudes de spécialistes issus d’un pays où Internet est pratiquement inexistant. Il n’en demeure pas moins que la Corée du Sud accuse fréquemment Pyongyang de mener des opérations non seulement de hacking, mais également de brouillage des signaux GPS. De ce point de vue, si la question reste en suspens, il est certain que les capacités sud-­coréennes, en s’américanisant suivant les principes de la guerre réseaucentrée, ouvrent la voie à des vulnérabilités qui pourraient être exploitées par qui serait capable de réaliser la concentration de moyens nécessaires. P. L.

Notes

(1) Sur le concept de Juche et plus généralement sur l’évolution de la politique nord-coréenne : Han S. Park, North Korea: The Politics of Unconventional Wisdom, Lynne Rienner, Boulder, 2002 ; Young Whan Khil et Hong Nack Kim (dir.), North Korea: The Politics of Regime Survival, Routledge, Londres, 2015.

(2) Stijn Mitzer et Joost Oliemans, The Armed Forces of North Korea: On the Path of Songun, Helion, Solihull, 2015 ; Hazel Smith, North Korea. Markets and Military Rule, Cambridge University Press, Cambridge, 2015 ; Suk Hi Kim, Terrence Roehrig et Bernhard Seliger (dir.), The Survival of North Korea: Essays on Strategy, Economics and International Relations, McFarland & Company, Jefferson, 2011.

(3) Ils auraient dû être opérationnels en 2003.

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