Etats baltes : une délicate montée en puissance

Au titre des coopérations de défense, il faut par ailleurs mentionner le Baltic Defense College, école de guerre tri-nationale basée à Tartu dont la première promotion a été brevetée en juin 2000 et qui a été en partie financée par des membres de l’OTAN mais aussi la Suisse et la Suède. Par ailleurs, une brigade tri-nationale a été mise en place entre l’Ukraine, la Pologne et la Lituanie (LITPOLUKRBRIG), dont le principe avait été acté en 2007 mais qui n’avait guère connu de développements, avant que la crise ukrainienne ne relance l’initiative, aboutissant sur un accord signé le 19 septembre 2014. Concrètement, l’unité devrait à terme atteindre les 4 500 hommes et aurait son quartier général à Lublin (Pologne), le mémorandum technique la concernant ayant été signé en juillet 2015, dans l’optique d’une pleine capacité opérationnelle en 2016. Chaque pays y affecterait un bataillon d’infanterie restant basés dans leurs pays respectifs. 

Une (contre) stratégie aérienne ?

Dans les trois cas de figure, les annonces effectuées sont la conséquence d’une nette augmentation des budgets de défense. Certes, ils n’étaient pas bien élevés ; mais l’ampleur des accroissements est notable. La seule Lituanie a ainsi vu son budget s’accroître de 32 % entre 2014 et 2015 (12 % pour la Lettonie). De nouvelles hausses sont attendues : de facto et à l’exception de l’Estonie, les Etats baltes sont encore loin d’atteindre les 2 % du PIB consacrés à la défense : en 2015, la Lettonie ne consacrait ainsi qu’un pourcent de son PIB aux missions de défense, contre 1,2 pour la Lituanie. Les deux Etats estiment cependant qu’ils auront atteint ce seuil d’ici 2020. Il est donc probable que de nouveaux achats devraient se succéder. Parmi les nombreux domaines susceptibles d’évoluer, celui de la défense aérienne semble être celui appelé à connaître les développements les plus nets. Certes, le Baltic Air Policing assure les missions de police du ciel depuis 2004, mais les forces qui y sont affectées restent peu volumineuses.

Historiquement, quatre appareils sont basés à Siauliai (Lituanie) mais la crise en Ukraine a porté ce nombre à 12 puis à 16 appareils, Amari (Estonie) étant ensuite ouverte, de même que Malbork (Pologne). Depuis septembre, le dispositif a été réduit à huit appareils. De facto, les conditions d’une guerre aérienne dans la région semblent complexes. La disposition par la Russie de missiles SA-21 à longue portée et la possibilité de leur utilisation – notamment depuis Kaliningrad – réduirait la liberté de manœuvre des appareils de l’OTAN. De même, les bases de Siauliai et Amari ne disposent pas de hangarettes et les appareils qui y seraient basé seraient d’autant plus vulnérables que les bases sont à portée des missiles sol-sol russes[6]. Pareil cadre n’est guère favorable au développement de forces aériennes dans les Etats baltes qui, de facto, sont limitées à des missions de soutien, de transport léger et de recherche et sauvetage.

Par contre, les trois Etats ont cherché à disposer de capacités de détection et de défense aérienne. La Lettonie a ainsi acheté trois MPQ-64 Sentinel – destiné à la détection aérienne à courte portée – a par ailleurs mis en service un TPS-117 en 2003. La Lituanie achetait en 2004 trois TRML-3D mobiles, trois autres radars ayant été commandés en 2014 afin de remplacer de vieux systèmes d’origine soviétique. L’Estonie a récemment acheté des Ground Master 403, en plus de Giraffe. L’ensemble a intégré le réseau BALTNET, qui permet une surveillance commune des espaces aériens au travers du Regional Air Space Surveillance Coordination Centre (RASSCC), lancé en 2000 – les négociations ayant été entamée dans les années 1990 – et qui voit des opérateurs issus des trois pays se relayer. En plus d’un centre régional, les images sont partagées dans chaque centre national. 

Au-delà, les capacités de défense aérienne sont essentiellement locales et fondées sur l’utilisation d’engins comme le Stinger, le Mistral ou le RBS-70, en plus d’artillerie antiaérienne classique. Assez logiquement, ces capacités sont donc intégrées aux forces terrestres qu’elles doivent couvrir. Les trois Etats devraient cependant s’engager dans un achat commun d’une défense aérienne à moyenne portée, son principe ayant été politiquement acté fin mai 2015. Il ne semble pas qu’un appel d’offre ait été formellement lancé. A tout le moins, Vilnius, Riga et Talin disposeraient ainsi, a minima, d’une capacité d’interdiction aérienne, là aussi en attendant des renforts otaniens.

Le domaine naval

Les trois pays baltes ont également développé des capacités navales en se focalisant essentiellement sur les capacités de guerre des mines. Ainsi, 10 chasseurs de mines et deux démineurs sont alignés au total, en plus de trois mouilleurs de mines. A l’exception des deux démineurs, les chasseurs sont de bonne qualité : il s’agit de bâtiments des types Hunt, Sandown et Tripartite achetés d’occasion. Ces capacités sont particulièrement importantes pour le maintien des communications maritimes. De facto, toute offensive russe chercherait probablement à couper le corridor entre la Biélorussie et l’enclave de Kaliningrad, interdisant tout déploiement de forces terrestres au départ de la Pologne. La mer resterait donc le seul passage disponible, si tant est qu’il ne soit pas perturbé par un minage par la flotte russe de la Baltique. Au-delà, les capacités de guerre des mines s’avèrent également précieuses du fait du fort taux de minage de la Baltique durant la Deuxième Guerre mondiale. Au même titre que la mer du Nord, le groupe permanent de chasse aux mines de l’OTAN est ainsi fréquemment déployé dans la zone.

Il faut également ajouter neuf patrouilleurs. Ces bâtiments sont toutefois légers. Les cinq Skrunda lettons, catamarans SWATH, déplacent ainsi 125 tonnes et ne sont dotés que de mitrailleuses. Les trois Flyvefisken de 450 tonnes achetés d’occasion au Danemark par la Lituanie n’ont quant à eux reçus que les canons de 76 mm et non les autres modules d’armement qui équipaient les navires de Copenhague. Il faut y ajouter un Storm d’origine norvégienne également doté d’un 76 mm. In fine, ces capacités ne permettent guère que d’escorter a minima les bâtiments de guerre des mines, tout en disposant en temps de paix de capacités similaires à celle de gardes-côtes. Les marines des trois Etats ont par ailleurs également lancé des coopérations, que ce soit en matière opérationnelle (BALTRON) ou de formation[7]

Réassurance 

Derrière la montée en puissance des forces baltes se pose aussi la question de la confrontation au réel. Le renforcement constant des forces russes à Kaliningrad ; le rapprochement militaire – encore mesuré – entre la Biélorussie et la Russie ; et plus généralement l’évolution de la posture russe sont autant de facteurs remettant en question la sécurité des Etats baltes. Il est ainsi douteux que les réels efforts consentis permettent une défense efficace dans l’hypothèse d’une attaque russe massive. Certes, l’adhésion à l’OTAN apparaît comme une garantie essentielle, que souligne la multiplication des exercices. Mais la configuration générale de la région amène à s’interroger sur la possibilité de sa défense. La récente annonce du déploiement américain permanent d’une brigade dont les unités seraient saupoudrées, de la Roumanie aux Etats baltes en passant par la Hongrie et la Pologne, a le mérite de ne pas (trop) fâcher Moscou. Mais en retour, le déploiement est de peu de poids face aux milliers d’hommes qu’engagerait la Russie dans un hypothétique conflit – et qui s’entraînent également. 

L’opération de réassurance lancée par l’OTAN est ainsi prise à son propre piège. L’engagement par rotations d’unités est un signal politique conçu comme fort. Mais l’est-il réellement dès lors que sa signification militaire – au-delà d’un entraînement toujours bienvenu – est évanescente ? Certes, on peut arguer qu’un durcissement de la situation ouvre la voie à un maintien permanent d’un plus grand nombre d’unités otaniennes. Mais en conséquence, une telle logique impose de maintenir le contrôle de la mer en Baltique, tout étant apte à projeter un volume considérable de puissance aérienne. De ce point de vue, et assez paradoxalement, la sécurité des Etats baltes ne dépendra pas tant de la Pologne que de la Suède, dont le rapprochement avec la Finlande est acté et où la position des opinions comme des décideurs politiques en faveur d’une adhésion à l’OTAN semble évoluer. 

Article paru dans Défense & Sécurité Internationale, n°120, décembre 2015.

[1] Avec un avis favorable à 90 % en Lituanie, 73 % en Lettonie et 77 % en Estonie.

[2] Il avait été question d’un allongement de la présence russe, finalement refusé. L’installation sera ensuite démantelée.

[3] Une des caractéristiques juridique liée à la souveraineté des Etats est leur droit de conclure des traités comme bon leur semble.

[4] Contre 9 % en Lituanie et 29 % en Estonie.

[5] Voir notamment Heiko Biehl, Bastian Giegerich, Alexandra Jonas (Dir.), Strategic cultures in Europe. Security and defence policies across the continent, Springer, London, 2013

[6] Moscou a annoncé à plusieurs reprises le déploiement de missiles SS-26 Stone/Iskander à Kaliningrad.

[7] Voir l’encadré sur ces questions en pp. 80.

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