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Les robots de combat vont-ils massacrer l’humanité (et les petits chats) ? Sociologie d’un débat non informé

Évidemment, en ne se concentrant que sur les usages du drone dans les conflits actuels, il devient facile de produire des ordres de grandeur de destruction qui semblent intolérables. De facto, ils sont sortis de leur contexte. Le « robot tueur » doté d’une mitrailleuse ou d’un missile antichar devient ainsi une menace pour la paix et la sécurité mondiale pire qu’un bataillon blindé ou qu’un tir d’artillerie de saturation. De même, le drone tirant quatre missiles à la charge explosive de 8 kg environ avec une précision de 30 cm sur des cibles clairement identifiées devient plus problématique qu’un Tu‑22M3 larguant 42 bombes non guidées de 250 kg depuis 6 000 m sur des cibles forcément moins identifiées. Le grand paradoxe est ici que, dans une vision « post-­positiviste », un auteur se réclamant des études dites critiques ne peut se passer de données. Or les États occidentaux font preuve de plus de transparence que les autres… dont on ne parle pas. In fine, des règles d’engagement prudentes comme celles de la France, du Royaume-­Uni ou des États-Unis seront plus facilement remises en question que celles de l’Arabie saoudite, du Pakistan, de la Chine ou des Émirats arabes unis, dont il n’est pas question dans ces travaux – alors même que ces États disposent de drones armés.

Études dites critiques et critique

Il y a donc un véritable ethnocentrisme, que l’on peut remarquer par ailleurs. Le site Airwars ambitionne ainsi de « surveiller et évaluer les pertes civiles issues des frappes aériennes internationales en Irak, en Syrie et en Libye(5) ». Mais travaillant en sources ouvertes et donc en fonction des communiqués de presse, il attribue l’essentiel des pertes civiles aux forces occidentales : les autres belligérants sont ainsi virtuellement lavés de tout soupçon (6). Les études « critiques » ne le sont donc pas tant que cela. Qu’on soit virologue ou politologue, faire de la recherche implique de prendre en compte tous les paramètres et de procéder à un « état de l’art » d’une question donnée : isoler ce que l’on en sait, avant de chercher à savoir ce que l’on ne sait pas. Évidemment, traiter de questions militaires sans les prendre en compte n’est pas le meilleur moyen d’y arriver. À cet égard, un dernier aspect nous semble également important. Le processus de légitimation des études dites critiques tend à faire l’impasse sur les approches qu’elles considèrent comme classiques et donc, toujours pour elles, « non critiques ».

Or toute discipline possède ses propres mécanismes critiques. Dès qu’il est question d’études stratégiques, ils paraissent même évidents : morts et blessés sont plus concrets encore que les coûts politiques et budgétaires de mauvaises décisions. La souffrance humaine n’a jamais été absente de l’éthique du soldat. Le domaine militaire, même s’il est historiquement déconsidéré par les sociologues, a également sécrété de lui-même ses propres mécanismes de critique, sous la forme des retours d’expérience. Ils peuvent évidemment être critiqués, notamment parce que ceux qui les rédigent peuvent être soumis à des pressions ou des intérêts. Mais, à l’instar de toute démarche scientifique, l’acteur entendant s’améliorer a intérêt à prendre en compte les retours d’expérience les plus intellectuellement honnêtes. On peut évidemment critiquer ce que recouvre cette « amélioration », y compris dans les opérations militaires contemporaines ; tout comme on peut critiquer les décisions politiques y conduisant. Mais, à force de se concentrer sur l’instrument qui trahirait une motivation, nos auteurs en oublient de s’intéresser à la motivation.

« Les robots arrivent et on va tous mourir ! »

S’il est évident que le monde des idées n’a rien à gagner d’une énième confusion entre fins et moyens, on remarque également que, pour nombre d’auteurs liés aux études dites critiques, disposer de systèmes d’armes implique nécessairement de les utiliser. Faut-il dès lors craindre pour l’avenir de l’humanité (et des petits chats) face à l’arrivée des « robots tueurs » ? Une première remarque porte sur le vocable utilisé, qui appelle fréquemment à son illustration par une photo tirée de Terminator. Pour l’instant, ce que l’on qualifie de « robot » est un engin téléopéré ; autrement dit, télécommandé. Des algorithmes automatisant certaines fonctions peuvent être utilisés, typiquement, pour le maintien de l’assiette de vol d’un drone ou son système d’atterrissage automatique, au même titre que sur un appareil civil. Ces algorithmes ne renvoient pas aux fonctions de combat. Mieux, techniquement parlant, l’usage d’un drone MQ‑9 consomme plus de ressources humaines liées au pilotage, au renseignement, au ciblage et au tir qu’un F‑16 doté d’un pod équipé d’une optronique similaire à celle du drone… et dont l’usage n’est pas plus critiqué qu’un tir d’artillerie ou de missile de croisière par les auteurs issus des études dites critiques. En cas d’erreur, l’affaire n’est donc pas à mettre sur le dos du « robot », mais bien des hommes qui le pilotent et des règles d’engagement qu’ils ont suivies (7).

La remarque vaut également pour les robots de combat terrestres, qui commencent à apparaître. La terminologie du « robot » sous-­entend un degré d’autonomie décisionnelle, mais la connotation est trompeuse : là aussi, l’engin est téléopéré. Le paradoxe tourne au comique lorsque les tourelles fixes SGR‑1A sud-­coréennes sont prises pour les premiers robots de combat, alors qu’elles ne sont que les avatars moins performants des tourelleaux téléopérés installés sur nombre de blindés. Certes, on peut rétorquer que, intelligence artificielle faisant, ces tourelles et tourelleaux pourraient un jour être automatisés. Ce serait cependant oublier trois facteurs. Un premier pourrait être qualifié de « et alors ? » en considérant que des systèmes de combat automatisés bien plus destructeurs se sont succédé depuis les années 1950 : les missiles balistiques porteurs de charges nucléaires sont totalement autonomes une fois lancés. Depuis les années 1970, des systèmes de combat naval comme l’Aegis américain intègrent un certain degré d’autonomie, au niveau des Phalanx de défense rapprochée, mais aussi (et surtout) des lancements de missiles surface-­air (8). C’est également vrai dans le domaine terrestre (9). Celui qui voit dans l’autonomie une nouveauté ne connaît pas l’histoire des techniques militaires.

Le deuxième facteur tire les conséquences du premier : non, disposer d’une capacité militaire donnée ne signifie pas que l’on s’en serve ; ce qui devrait pourtant sembler évident à tous ceux ayant un peu lu sur les arsenaux, l’histoire militaire ou sur les théories du culte de l’offensive ou du dilemme de la sécurité. Certes, disposer de systèmes d’armes permet de les utiliser, mais on ne peut faire fi de la volonté politique de leur usage. Or partir de ce préalable, comme le font plusieurs auteurs des écoles dites critiques, revient à créer le déterminisme technologique qu’ils font pourtant mine de combattre. Le paradoxe est qu’eux-­mêmes se plaignent de l’éviction des facteurs politiques… alors que l’essentialisation technologique qu’ils opèrent ne peut qu’y aboutir.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC.

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