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Les robots de combat vont-ils massacrer l’humanité (et les petits chats) ? Sociologie d’un débat non informé

Un troisième facteur est lié à la sociologie militaire : la guerre est un environnement chaotique et incertain, de sorte que tous les efforts liés à la doctrine, à la tactique et aux technologies militaires portent sur la recherche de rationalisation de ce chaos. Dans pareil cadre, les militaires cherchent surtout à éviter tout ce qui peut ajouter de la friction au chaos. C’est ce qui explique que les options d’attaque sur le Japon, durant la Deuxième Guerre mondiale, ont rapidement écarté l’usage d’armes biologiques, trop incontrôlables par définition. C’est également ce qui explique que le premier « vrai » robot tueur, l’AGM‑84K SLAM‑ER – qui dispose d’une capacité de reconnaissance automatique de cible – n’ait connu qu’un succès commercial limité (10). C’est enfin la raison pour laquelle les pilotes britanniques engagés en Libye en 2011 n’ont utilisé que très marginalement le mode d’attaque automatique de leurs missiles Brimstone, alors que l’environnement s’y prêtait parfaitement.

Une deuxième remarque porte sur ce que l’on peut qualifier de « prophétie robotique », qui annonce l’arrivée de robots de combat et de munitions autoguidées de manière imminente… depuis 40 ans. Il y a, dans l’automatisation du « champ de bataille électronique » – pour reprendre le titre d’un ouvrage paru en 1976 et illustré… d’un drone (11) – une dimension fantasmatique certaine. On retrouve également la figure de leur réseaucentrage (12). En fait, ces différents aspects constituent autant de prolongements de la Second Offset Strategy (1977), matrice de la révolution dans les affaires militaires (RMA) des années 1990. On notera qu’elle-même a sécrété, avec la « RMA After-­Next », son propre techno-­folklore. Devant se réaliser de nos jours, à suivre les débats la concernant, elle serait à base de modifications génétiques des soldats, de neurotechnologies, de biotechnologies… et bien sûr de robotique (13). La Third Offset Strategy est en réalité plus sobre : l’attention qu’elle porte aux réseaux est telle qu’on peut surtout y voir le prolongement de la deuxième (14).

Le techno-­sensationnalisme étant recadré, est-ce à dire qu’il est définitivement exclu que l’intelligence artificielle soit intégrée à des robots de combat auxquels serait donné un certain degré d’autonomie ? Aucun déterminisme n’existant, c’est une possibilité objective, en particulier dans les pays dont le système de normes – juridiques ou de relations homme-machine – diffère de celui que l’on connaît en Europe. Si on peut y voir un nouveau paradoxe – ce n’est en effet pas sur ces États que se porte l’attention des auteurs –, on ne peut faire abstraction des débats européens, américains ou israéliens (15). Aucune armée n’estime nécessaire de disposer de systèmes de combat autonomes, même si bon nombre d’entre elles voient dans les technologies robotiques – drones et plates-­formes terrestres, exosquelettes – une possibilité de compenser les pertes de volume qu’elles sont subies. La logique est bien celle d’une coexistence, qui pose à son tour nombre de questions. À côté desquelles bien des auteurs sont passés, et tant pis pour la science comme pour le débat public… J. H.

Article paru dans DSI n°132, novembre-décembre 2017

Notes

(1) Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La fabrique, 2013. Pour une critique circonstanciée de ses positions techniques, Joseph Henrotin, « Sur une interview de G. Chamayou, ou de quelques mythes entourant les drones armés », Areion24, 16 octobre 2013.

(2) Au début du XIXe siècle, les Luddites étaient des ouvriers textiles considérant que les métiers mécaniques allaient détruire leurs emplois et qui ont mené des actions de destruction dans les usines. Par extension, le terme s’applique aux oppositions violentes à l’égard des nouvelles technologies.

(3) Le paradigme réaliste en relations internationales est devenu minoritaire dans les facultés européennes.

(4) Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Idéologie du drone », La Vie des idées, 4 décembre 2013.

(5) https://airwars.org/.

(6) Il est bien question de la Russie (sans que les sources soient données), mais pas de l’Iran, de l’Irak ou de la Syrie, qui ont pourtant engagé leurs aviations.

(7) On peut certes dire que la légèreté de la plate-forme rend la précision de son ciblage plus délicate. Mais la même contrainte touche les AC‑208 irakiens qui, eux, sont pilotés in situ

(8) Paradoxalement, la destruction du vol Iran Air par le Vincennes, en 1988, est imputée au fait que ce système… n’était pas actif et que la maîtrise du système de combat du bâtiment par des hommes ayant voulu rester « en manuel » était insuffisante.

(9) On songe en particulier aux sous-munitions antichars guidées ou à des mines comme la M‑93 WAM, qui ne se déclenche qu’à l’approche de certains véhicules, en fonction de leur signature sismique ou infrarouge. La conception de ces systèmes remonte aux années 1980.

(10) En Corée du Sud et au sein de l’US Navy, où son utilisation a été plus que limitée.

(11) Paul Dickson, The Electronic Battlefield, Atheneum, New York, 1976.

(12) Joseph Henrotin, L’art de la guerre à l’âge des réseaux, ISTE, Paris, 2017.

(13) Voir Paul Bracken, « The Military After-Next », The Washington Quarterly, vol. 16, no 4, automne 1993 ; Lonnie D. Henley, « RMA After-Next », Parameters, hiver 1999-2000.

(14) Joseph Henrotin, « La troisième offset, les réseaux et la guerre au futur antérieur », Défense & Sécurité Internationale, no 123, mai-juin 2016.

(15) Voir notamment Philippe Langloit, « Robotique de combat : les progrès viennent des petits États », Défense & Sécurité Internationale, no 125, septembre-octobre 2016.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC.

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