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Du Kippour aux SA-5 syriens. Israël face à l’A2/AD

Dans le même temps, les pertes israéliennes sont aussi imputables à un emploi de l’aviation dans des missions d’attaque des têtes de pont égyptiennes (avec d’ailleurs peu d’efficacité), lequel se comprend aisément. En effet, l’Égypte a fait progresser ses forces terrestres avec un solide appui d’artillerie, écrasant les défenses terrestres israéliennes : dans les premières minutes de l’attaque, 175 obus égyptiens tombaient chaque seconde sur la ligne Bar-Lev. Les tentatives de contre-attaque des unités terrestres israéliennes se heurtaient à une forte densité d’armes antichars. Dans pareil contexte, l’usage de l’aviation comme facteur de compensation semblait logique, mais a rapidement provoqué une forte attrition. Cette rationalité s’est, par ailleurs, appuyée sur la croyance en l’efficacité des systèmes de contre-mesures. S’ils étaient disponibles sur les appareils – notamment au terme d’une opération spéciale ayant permis de capturer un radar Spoon Rest, en 1969 –, ils ne couvraient cependant pas l’ensemble du spectre des menaces, en particulier les SA‑6.

Un deuxième facteur réside dans les hésitations israéliennes dans la conduite de la campagne aérienne. Si l’état-major de la Heyl Ha’Avir a mieux anticipé la guerre que le reste des forces et que la réaction a été rapide, les premiers ordres étaient de lancer des frappes non sur les sites SAM, mais sur les bases aériennes et les positions d’artillerie antiaérienne (opération « Tagar »). La conduite de ces opérations fut en soi coûteuse, les appareils, qui volaient à basse altitude, s’exposant aux SA‑7 et surtout à l’artillerie, notamment les ZSU‑23/4. Israël lança ensuite l’opération « Dugman‑5 », visant spécifiquement les sites SAM, sur le front syrien. Mais aucune reconnaissance immédiatement préalable ne fut réalisée, de sorte que les changements de position des batteries, même s’ils étaient connus, ne permirent pas de localisation précise. In fine, les renseignements, vieux de 48 heures, n’eurent aucune utilité et seule une batterie sur les 25 ciblées fut détruite. Six F‑4 furent également perdus et 10 autres sérieusement endommagés, 11 pilotes étant tués (14). Paradoxalement, les Israéliens disposaient de munitions antiradars comme l’AGM‑45 Shrike, mais ne se sont pas placés en position de les utiliser.

Considérées comme préoccupantes – bien plus que durant la guerre du Vietnam –, les évolutions des systèmes de défense aérienne soviétiques allaient donner lieu à un vaste mouvement de recherche dans le domaine des contre-mesures électroniques, en Israël comme ailleurs (15). Surtout, les Égyptiens commirent l’erreur d’avancer dans le Sinaï au-delà de la bulle de protection de leurs SAM, qui n’avaient pas été déplacés : la force aérienne israélienne regagna alors en liberté de manœuvre. De ce fait, les Égyptiens perdirent 28 appareils dans la seule journée du 14 octobre. S’étant ressaisies, les forces israéliennes menèrent une contre-attaque qui les amena à passer le canal de Suez et à encercler la 3e armée égyptienne, provoquant la prise de 12 des 60 batteries SAM égyptiennes, ce qui a ensuite permis d’intensifier les opérations aériennes israéliennes (65 % des missions réalisées à partir de ce moment ont été des frappes tactiques), avant que n’intervienne un premier puis un second cessez-le-feu. Des systèmes radars capturés furent expédiés aux États-Unis, permettant de mettre au point les contre-mesures nécessaires et d’optimiser les engins antiradars. In fine, la menace a donc surtout été traitée par la voie terrestre, avec une prise « classique » des positions égyptiennes, un traitement par l’artillerie, ou encore par des opérations spéciales (16).

L’utilisation de munitions de précision livrées en urgence par les États-Unis (au travers de l’opération « Nickel Grass ») – des missiles AGM‑65 Maverick et des AGM‑62 Walleye – s’est révélée particulièrement efficace, certains rapports faisant état de ce que 90 % des engins atteignaient leurs cibles avec précision. Le général C. Herzog soulignait ainsi que cet épisode de coopération entre les forces terrestres et aériennes – confinant à la synergie des forces – avait été pour le moins inédit. Il ajoutait, par ailleurs, qu’à l’avenir, la prolifération des systèmes SAM – et notamment des SA‑7 portables et leurs évolutions – obligerait les forces aériennes à se concentrer sur la supériorité aérienne et, pour les missions de frappe, sur l’isolation de la zone de bataille et la destruction de l’adversaire à sa proximité (17). Les livraisons américaines dans le cadre de « Nickel Grass » concernaient également des appareils de combat – au moins 100 F‑4 et 36 A‑4 – prélevés sur les unités ou les stocks américains. L’attrition a ainsi été plus que compensée.

Les leçons qui découleront de la guerre seront nombreuses, tant en Israël qu’aux États-Unis. L’asservissement de la stratégie aérienne israélienne au soutien des troupes au sol a, en effet, été critiqué en raison du nombre de pertes qu’une telle posture avait engendré (18). De même, contrairement aux plans d’engagement, les forces aériennes avaient été utilisées afin de répondre à des contingences immédiates, comme l’attaque des pontons égyptiens sur le canal de Suez ou celle des forces blindées syriennes sur le Golan. D’autres problèmes ont été isolés, comme les déficits en matière de commandement et de contrôle, qui ont abouti à une cinématique où les forces étaient engagées tantôt contre l’Égypte, tantôt contre la Syrie, mais pas d’une manière parallèle alors que la masse disponible le permettait pourtant.

Le contre-exemple syrien

Une fois tirées, les leçons ont débouché sur une nouvelle approche des opérations aériennes. Lorsque la décision fut prise de s’engager au Liban en juin 1982 afin d’y éliminer l’OLP, les responsables israéliens savaient qu’ils auraient également à faire face à une forte densité de menaces SAM, les Syriens ayant déployé 19 batteries de SA‑6 dans la plaine de la Bekaa, en plus de disposer d’une importante force aérienne susceptible d’intervenir au-dessus du Liban. Les missiles contraignaient donc la capacité à fournir un appui aux forces terrestres devant progresser vers Beyrouth. La Heyl Ha’Avir disposait cependant d’une nouvelle génération d’équipements. Les F‑15, F‑16 et Kfir à présent disponibles étaient contrôlés depuis des E‑2C Hawkeye de détection aérienne avancée. La reconnaissance bénéficiait quant à elle de l’arrivée de drones tactiques de différents types.

Le 9 juin 1982, Israël lançait l’opération « Artzav‑19 » en envoyant des drones Mastiff sur lesquels se verrouillent les radars syriens, tout en transmettant en temps réel l’image de leur position. Les missiles SA‑6, dont 57 auraient visé les drones – confondus par les Syriens avec des avions –, permirent aux E‑2 et aux B‑707 de guerre électronique de capter puis de brouiller les fréquences. C’est alors qu’une partie des 96 appareils de combat israéliens engagés lâchèrent des salves de missiles antiradars et détruisirent les lanceurs à coups d’armes guidées par laser et électro-optiques. L’opération, menée en quinze minutes, affichait des résultats éclatants : 17 des 19 batteries de SAM avaient été anéanties, aucune perte n’étant à déplorer du côté israélien. La Syrie a évidemment tenté de répliquer, engageant à son tour une centaine de chasseurs, essentiellement des MiG‑21 et MiG‑23, mais elle en perdit 26 en trente minutes dans les combats aériens qui s’ensuivirent.

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