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Du Kippour aux SA‑5 syriens. Israël face à l’A2/AD

Le lendemain, les appareils israéliens revinrent pour éliminer les deux batteries restantes et s’imposer définitivement, abattant 35 appareils syriens, la Heyl Ha’Havir n’enregistrant toujours aucune perte. Le 10 juin, 21 autres appareils syriens furent abattus : en trois jours, 82 avaient donc été détruits, ce qui posait un évident problème d’attrition à Damas, qui né disposait avant la guerre que d’un peu plus de 460 appareils de combat (19). Fin juillet 1982, il manquait 87 appareils aux Syriens, Israël ayant finalement perdu quelques hélicoptères, un RF‑4E de reconnaissance et un A‑4, détruits par des missiles tirés à l’épaule SA‑7 de l’OLP. Des fautes syriennes ont également pu être soulignées, comme né pas déplacer fréquemment leurs batteries, né pas positionner les radars sur les points hauts (20), ou encore avoir cherché à masquer leur position par des écrans de fumée, renforçant en fait leur visibilité depuis les airs (21). Reste cependant que l’avantage tactique et technologique israélien était bel et bien réel.

Si la disposition de systèmes d’armes modernes par les Israéliens a rapidement été mise en évidence – la Syrie né déployant que des appareils plus anciens (MiG‑21 Fishbed, MiG‑23 Flogger et Su‑22 Fitter) –, les capacités de commandement et de contrôle de la Heyl Ha’Avir ont représenté un avantage décisif. C’était en effet la première fois que des AWACS (Airborne Warning And Control System) modernes, en l’occurrence des E‑2C Hawkeye, étaient utilisés au combat. Ils détectaient souvent les appareils syriens dès leur décollage – un avantage issu de la position plus élevée du radar, comparativement à ses équivalents terrestres qui, du fait de la courbure de la Terre, né peuvent « voir » des appareils volant trop bas – et guidaient vers eux les appareils israéliens. Des drones ont également survolé les bases aériennes syriennes afin de repérer les décollages (22).

D’après certaines estimations, dans 60 % des cas, les pilotes syriens né se seraient rendu compte de la présence d’un appareil israélien qu’au moment où celui-ci les engageait. Comparativement, les Syriens s’appuyaient toujours sur le concept de Ground Control Interceptor (GCI) organisé « à la soviétique », où des contrôleurs radar au sol guident les appareils vers leurs cibles (23). Des appareils d’alerte avancée soviétiques Tu‑126 Moss étaient présents dans le pays avant le lancement des opérations, mais l’ont rapidement quitté. Enfin, le système C3I syrien a quant à lui fait l’objet d’une guerre électronique intense, pendant que les Israéliens se préservaient d’attaques similaires (24).

Des effets indirects porteurs de leçons

La réussite de l’opération israélienne a eu plusieurs conséquences dans la manière d’appréhender la menace des SAM dans la région, mais également ailleurs. La perte de ses batteries a conduit la Syrie à demander à Moscou de positionner dans le pays des SA‑5 Gammon, à bien plus longue portée. Huit batteries y ont été déployées à partir de 1983, dont quatre autour de Damas, maniées par des Soviétiques. Avec 300 km de portée, l’engin faisait peser – contrairement aux SA‑6 – une menace sur l’espace aérien israélien. Une première réponse israélienne a consisté à demander à Washington l’autorisation d’acheter des missiles de moyenne portée Pershing‑2 – d’autant plus précis qu’ils bénéficient d’un guidage terminal radar. La requête, au vu du contexte global, fut évidemment rejetée (25). La deuxième réaction israélienne a été de renforcer les travaux autour de la guerre électronique, mais aussi de travailler aux options antimissiles, avec des versions adaptées du Python‑3 et du Barak. Les recherches alors lancées avaient également intéressé l’OTAN, dont les E‑3 AWACS et les ravitailleurs en vol étaient eux aussi menacés par les SA‑5, cette fois en Europe. Pour autant, « Artzav‑19 » a eu d’autres conséquences, en Israël et ailleurs dans le monde. En ce qui concerne les Israéliens, « c’est alors qu’ils ont commencé à acheter des Scud (26) », selon le général David Ivry, qui avait commandé l’opération.

Ailleurs, si la Krasnaya Zvezda a relayé la bataille en indiquant que 67 appareils israéliens avaient été abattus, la plupart des observateurs soviétiques et du Pacte de Varsovie ont été moins naïfs. Alors que la « deuxième guerre froide » battait son plein, la bataille aérienne a ainsi participé de la perception d’une supériorité technologique occidentale et semble avoir été extensivement analysée par Moscou (27). De facto, elle constituait la concrétisation des logiques liées à la second offset strategy, où la supériorité technologique par l’armement de précision et le traitement de l’information étaient centraux. David Ivry raconte également sa rencontre, en 1991, avec un général tchèque en poste à Moscou en 1982 qui estimait que la perception russe de la bataille était l’un des éléments ayant conduit à l’effondrement de l’URSS (28).

L’observation des opérations israéliennes a, au demeurant, alimenté la réflexion des missiliers russes. De facto, Moscou a continué d’accorder une grande importance aux systèmes SAM, avec pour effet de chercher des distances d’engagement toujours plus longues, tout en conservant le principe d’une défense multicouche. Les évolutions des différentes variantes des S‑300 et S‑400 sont à comprendre comme telles, de même que l’attention portée au S‑300V, à finalité antibalistique – mais partant du principe que les attaques balistiques peuvent cibler les systèmes SAM.

Article paru dans DSI hors-série, n°56, octobre-novembre 2017

Notes

(1) Louis Williams (dir.), Military Aspects of the Israeli-Arab Conflict, University Publishing Projects, Tel-Aviv, 1975.

(2) Eliot Cohen, Israel’s Best Defense : The First Full Story of the Israeli Air Force, Orion Books, New York, 1993.

(3) Lon Nordeen, Fighters over Israel : The Story of the Israeli Air Force from the War of Independence to the Bekaa Valley, Orion Books, New York, 1990.

(4) Steven J. Rosen et Martin Indyk, « The Temptation to Pre-empt in a Fifth Arab-Israeli War », Orbis, vol. 20, no 3, été 1976.

(5) Gary Rashba, « Sacrificial Stand in the Golan Heights », Military History, octobre 1998.

(6) Pierre Razoux, La guerre israélo-arabe de 1973. Une nouvelle donne militaire au Proche-Orient, Economica, Paris, 1999.

(7) H. J. Coleman, « Israeli Air Force Decisive in War », Aviation Week and Space Technology, no 23, 3 décembre 1973.

(8) Thomas D. Entwistle, Lessons from Israeli Battlefield Air Interdiction during the Battle for the Golan, October 1973, Army Command and General Staff College, Fort Leavenworth, 1988.

(9) Chaim Herzog, The War of Atonement, October 1973, Greenhill Books, Londres, 1998.

(10) Itai Brun, « Israeli Air Power » in John Andreas Olsen (dir.), Global Air Power, Potomac Books, Washington, 2011.

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