Russie-OTAN : quelles solutions pour un malentendu stratégique ?

Le 30 mai 2016, le Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, annonçait avoir approuvé une nouvelle version du programme de développement pour le complexe militaro-­industriel et la période 2016-2020. « Nous sommes en train de rééquiper toute l’armée, les forces armées, la marine avec de nouvelles armes et nous avons des objectifs qu’il est nécessaire d’atteindre pour garantir la compétitivité de nos produits sur le marché international. » Pour la Russie, les exportations d’armements constituent un volet important de la richesse nationale dans cette période de crise économique. Plus de 25 milliards de dollars seront alloués au programme 2016-2020 qui prévoit des investissements, des apprentissages nouveaux pour le personnel et un soutien de la science à l’industrie de défense. Le vice-­Premier ministre, Dmitri Rogozin, citait la question des turbines à gaz pour l’armée de l’air et la marine dont la production va démarrer en Russie alors que, jusqu’à présent, elles étaient toutes produites en Ukraine (12). Selon lui, la production de l’industrie de défense russe a augmenté de 13 % en 2015 et les exportations militaires russes ont représenté 14,5 milliards de dollars, plaçant la Russie au deuxième rang mondial, juste derrière les États-Unis. Il affirmait aussi qu’en 2015, les entreprises ont livré 97 % des commandes d’État (13). Autant de bonnes nouvelles pour une Russie appauvrie par la chute des prix du pétrole et les sanctions occidentales et dont l’équilibre social vacillera peut-être. Certains Russes se demandent si l’objectif de l’Ouest n’est pas d’annihiler les progrès spectaculaires enregistrés par leur économie depuis la crise des années 1990.

… et nouveaux armements stratégiques

Le 9 novembre 2015, le ministère de la Défense russe laissait filmer, lors d’une réunion au Kremlin présidée par Vladimir Poutine, des informations classées très secrètes sur un nouveau système stratégique baptisé « Status‑6 » (Статус‑6). Le texte indique que le bureau d’études Rubin développe une torpille qui permettrait d’infliger des dommages inacceptables à l’économie d’un pays en créant de vastes zones de contamination radioactives le long de ses côtes. S’agit-il d’une bévue ou d’une fuite délibérée ? Deux sous-­marins nucléaires spéciaux apparaissent en haut du document. D’abord, le KS‑139 Belgorod Projekt 09852, un SNA Projekt 949A (Oscar II) en cours de transformation depuis 2012 au chantier Sevmash de Severodvinsk. Officiellement, le KS‑139 doit servir de sous-­marin de sauvetage, mais le document suggère un autre rôle, dont celui d’emporter un drone. Désigné « sous-­marin nucléaire spécial » Projekt 09851 et baptisé Khabarovsk, l’autre sous-­marin est inconnu. C’est lui qui devrait pouvoir lancer six torpilles stratégiques « Status‑6 », selon l’analyse proposée par H. I. Sutton (14). Il s’agit en fait d’une grande torpille nucléaire de 24 m de long et 1,6 m de diamètre, 27 fois plus grosse qu’une torpille ordinaire. À l’instar de la torpille stratégique T‑15 (23,5 m) développée initialement pour les premiers sous-­marins nucléaires russes, le Projekt 627 (November) puis abandonnée, l’arme est conçue pour frapper des villes côtières et des objectifs stratégiques comme des ports ou des bases navales tout en échappant aux défenses antimissiles. « Status‑6 » reprendrait le concept de la T‑15 pour atteindre une grande ville comme New York.

« Status‑6 » serait propulsée par un réacteur nucléaire couplé à une turbine à vapeur entraînant une ligne d’arbre. Le document prétend que l’arme peut être lancée à 5 400 nautiques de l’objectif et jusqu’à 1 000 m de profondeur. Ce scénario permettrait un lancement depuis la banquise, rendant une parade difficile. L’arme mettrait quatre jours à atteindre sa cible, mais ce délai donnerait la possibilité de prévenir et d’évacuer les populations pour suspendre l’escalade nucléaire. Une tête de 100 mégatonnes contiendrait du cobalt « sale » afin de maximiser les pluies radioactives qui accompagneraient un tsunami (15). Deux mois avant la supposée fuite, l’édition du 8 septembre de la publication conservatrice américaine le Washington Beacon évoquait déjà le développement par la Russie du drone sous-­marin Kanyon transportant une ogive nucléaire susceptible d’attaquer la côte américaine et les bases de sous-­marins stratégiques. Cette première fuite explique peut-être la seconde (16). Quoi qu’il en soit, l’existence de ce programme reflète les inquiétudes russes concernant la difficile mise au point des missiles Bulava et Sineva, face à l’implantation d’un bouclier antimissile américain en Pologne et en Roumanie qui affaiblira la dissuasion russe. Selon H. I. Sutton, le premier tube destiné à la torpille « Status‑6 » aurait été testé à bord du sous-­marin expérimental Projekt 20120 Sarov mis en service en 2008, en pleine crise de fiabilité des missiles balistiques Bulava et Sineva. En mai 2016, le premier chef adjoint du Comité de défense et de sécurité du Conseil de la Fédération, Evgueni Serebrenikov, signalait que la Russie terminait la conception de missiles de nouvelle génération indécelables par un bouclier antimissile. « Nous concevons une nouvelle génération de missiles, les plus modernes, dont on n’a pas encore parlé. Ils seraient invulnérables aux armes de l’OTAN, notamment, aux systèmes de défense antimissile de l’OTAN .(17) »

Modernisation en trompe-l’œil

Tout comme en Chine, la modernisation de l’instrument militaire est une source de légitimité pour le pouvoir politique russe. Mais, contrairement à l’URSS secrète et à la Chine discrète, la Russie communique sur ses programmes d’armement à tel point qu’un seul bâtiment fait l’objet de multiples annonces à sa commande, sa mise sur cale, son lancement, ses essais puis sa mise en service. L’effet médiatique tonitruant masque mal la chute de l’ordre de bataille de la marine qui perd le second rang mondial au profit de la Chine. Une seule unité d’une seule nouvelle classe de sous-­marins nucléaires d’attaque depuis 1992, alors que la série des Projekt 885 Yasen (Severodvinsk) aurait dû en aligner une dizaine en 2016. Quatre frégates, dont trois appartenant à deux classes nouvelles en vingt-cinq ans, la production d’une bonne année au temps de l’URSS. Une dizaine de corvettes ; six sous-­marins conventionnels, dont le prototype raté d’une nouvelle classe Projekt 677 Lada et sept autres Projekt 636.3 (Kilo) en construction ; aucune nouvelle classe de croiseurs ou de destroyers ; reconstitution de la flotte auxiliaire et en particulier des moyens de sauvetage, mais absence de renouvellement du train d’escadre qui imposera certainement la propulsion nucléaire pour les six futurs destroyers de 18 000 t, dont le premier devrait être mis sur cale en 2019, et pour les deux futurs porte-­avions de 100 000 t dont la construction commencerait entre 2025 et 2030. La Russie n’a pas et n’aura pas les moyens navals de contester la suprématie des mers aux flottes occidentales comme durant les deux dernières décennies de l’URSS. Les techniques de construction des sous-­marins russes restent très avancées. Tirant les leçons de l’indiscrétion de leurs deux premières générations, les Soviétiques puis les Russes mettent au point un mode d’assemblage par blocs et par tranches avec l’ensemble des équipements montés sur des plots absorbant les chocs. Chaque bloc est séparé de la coque, réduisant ainsi les vibrations de celle-ci lorsqu’elle est immergée et en mouvement.

Mais les programmes de sous-­marins tardent toujours. Les « nouveaux » SNLE classe Borei construits par l’assemblage de tranches de coque épaisse des Akula ou Oscar inachevés ou désarmés demeurent des bâtiments de troisième génération. Les trois dernières unités sont construites sur le modèle d’une variante 09552 Borei‑A. Surnommés les « mies de pain » à cause de leur forme, les Projekt 949A Antei (Oscar II) sont modifiés avec des missiles Oniks et Kalibr pour masquer les retards du programme 885 Yasen. En équipant chacun des 24 lanceurs monotubes de trois missiles, le potentiel de combat de ces sous-­marins est multiplié par trois. Désormais, ils pourront lancer 72 missiles de croisière (18).

Avec les frappes contre la Syrie, la réalité russe apparaît menaçante pour des marines européennes qui ont perdu l’habitude de se confronter à un adversaire en haute mer ou pour la marine américaine, empêtrée dans le programme du Littoral Combat Ship (LCS). Ces bâtiments non armés et onéreux font pâle figure à côté des corvettes russes qui se livrent à une démonstration depuis la mer Caspienne avec chacune huit missiles de croisière. Le matériau des LCS, l’aluminium, paraît condamner les équipages, comme si les leçons de la guerre des Malouines en 1982 ou de l’incendie du croiseur Belknap en 1975 avaient été oubliées. Sans autonomie et sans l’espace ni les renforts pour déployer un sonar remorqué performant, le LCS ne semble pas capable de participer à l’effort ASM réclamé par le retour des sous-­marins russes en Atlantique. Quant à ce retour, il faut bien sûr le relativiser. Si l’amiral Chirkov a pu affirmer que le nombre de patrouilles de sous-­marins russes avait augmenté de 50 % depuis 2013, celui de sous-­marins nucléaires d’attaque et de sous-­marins conventionnels opérationnels reste si faible que la Russie n’a pas de marge de progression : six et trois en flotte du Nord ; deux et cinq en flotte du Pacifique ; un et trois en flottes de la Baltique et de la mer Noire (19).

Conclusion

Sous le titre de « quatrième bataille de l’Atlantique », évoquant les activités récentes des sous-marins russes, l’amiral Foggo, commandant en chef de la VIe flotte lançait un appel à l’unité de l’Alliance atlantique, à des exercices de réassurance des alliés en mer Noire et en Baltique parallèlement à une reprise du dialogue avec la Russie par tous les canaux possibles (20). Il paraît désormais essentiel que les échanges portent sur les questions de fond, en particulier le moyen de rassurer Moscou sur les boucliers antimissiles. Les tableaux en annexe démontrent que la Russie n’a pas les richesses suffisantes pour entreprendre un réarmement qui lui permettrait de menacer l’Europe. Ces mêmes tableaux montrent que l’Europe possède à elle seule les ressources pour faire face à la situation.

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