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L’infanterie française en perspective : quelle durabilité ?

L’infanterie reste la « reine des batailles » et, depuis les années 1990, fait l’objet d’attentions sur le plan technique – les tenues de type FELIN (Fantassin à Équipements et Liaisons Intégrés) – comme sur le plan humain : le terme de « soldat augmenté » n’est plus tabou. L’exosquelette est censé réconcilier les deux approches. Comment voyez-vous le combattant d’infanterie « occidental » en 2035 ? À quoi ressemblerait-il ?

Par principe, le soldat est un « homme augmenté », psychologiquement et matériellement, pour affronter, et si possible vaincre, des ennemis dans une ambiance de stress intense. Cet effort, qui existe depuis l’origine des temps, est donc relatif. Avec son cheval protégé et génétiquement modifié pour porter un cavalier lourd, son armure à plates, sa lance et sa masse, le chevalier français de la fin du XVe siècle était un magnifique « soldat augmenté ». Tout cela était extraordinairement coûteux et s’est finalement révélé tactiquement peu utile face aux méthodes d’infanterie renouvelées des Suisses et surtout la multiplication des armes à feu légères.

Le combat d’infanterie n’a que très lentement évolué depuis la fin de la Grande Guerre, au moins dans sa configuration antipersonnel. Une section d’infanterie française d’aujourd’hui pourrait encore être en grande difficulté face à une section de parachutistes allemands de 1944. Une d’entre elles a été tactiquement détruite en 2008 dans la vallée afghane d’Uzbin par des hommes équipés d’armes des années 1960. Cette stagnation, qui n’existe pas dans les autres types de combats, s’explique par l’atteinte de limites techniques, mais aussi sans doute parce que le modeste fantassin ne fait pas forcément l’objet d’une attention prioritaire.

Depuis 1914, le fantassin français s’est souvent trouvé en situation d’infériorité d’équipement par rapport à ses adversaires. Un effort a été fait à la fin des années 1940, mais, trente ans plus tard, les soldats français largués sur Kolwezi étaient encore équipés des mêmes pistolets mitrailleurs et fusils semi-automatiques, là où les adversaires étaient souvent armés de fusils d’assaut. L’armée de Terre française a d’ailleurs été parmi les dernières à se doter d’un fusil d’assaut. Il est vrai que la priorité était alors donnée à l’armement antichar. Au début des années 1990, toute l’infanterie française terminait ainsi de s’organiser autour des lance-missiles… au moment même où la menace des divisions blindées-mécanisées soviétiques disparaissait.

Avec la multiplication des interventions, on s’est rendu compte du besoin d’accroître les capacités de combat antipersonnel. Ce fut le début d’un long processus de tâtonnements, commun à toutes les grandes armées de terre, visant à exploiter les possibilités des nouvelles technologies pour augmenter l’efficacité des cellules d’infanterie. Pour une fois, avec le programme FELIN, c’est la France qui est allée le plus loin dans cette voie. Au bout de vingt ans d’efforts, le bilan est mitigé. Les nouvelles technologies apportent des plus indéniables en matière de protection, de communication, de localisation et de précision de tir, mais aussi des contraintes supplémentaires, de poids, d’alimentation énergétique, de charge cognitive. Pour reprendre l’exemple de l’embuscade de la vallée d’Uzbin, il n’est pas évident que si les deux sections françaises engagées avaient été « félinisées » ou même avaient été équipées d’exosquelettes, cela aurait changé beaucoup de choses. Cela n’aurait compensé ni le trop faible nombre de combattants à terre et de munitions portées, ni l’absence d’appuis efficaces disponibles immédiatement.

Croire que « l’augmentation » d’efficacité des capacités des sections et groupes d’infanterie peut être le seul fait de la technologie individuelle, c’est ajouter du blindage sur les chevaliers. Les innovations nécessaires doivent être intégrées en systèmes où les équipements n’ont qu’une part. Après des années d’expérimentation, j’avais identifié, par exemple, que la simple standardisation des cadres d’ordre permettait d’accroître considérablement la vitesse de réaction du groupe de combat, facteur essentiel de succès. Le système FELIN, c’est 42 000 euros dépensés par soldat. Pour l’instant, avec une telle somme, on aurait pu acheter beaucoup de choses qui auraient permis d’augmenter beaucoup plus rapidement l’efficacité du fantassin. FELIN peut sans doute constituer une vraie rupture, mais à condition de le perfectionner. La première erreur serait de tout arrêter maintenant. Le deuxième serait de ne se consacrer qu’à la technique.

En fin de compte, je ne suis pas certain que la physionomie du combat d’infanterie soit très différente dans vingt ans. Tous les équipements majeurs sont déjà présents ou en voie d’adoption, tous les moyens d’appui également. Les fantassins au sol seront équipés sensiblement de la même façon, avec des fusils d’assaut un peu plus performants. En revanche, l’ensemble fonctionnera sans doute de manière plus fluide et mieux intégrée grâce à la numérisation. Il reste à savoir ce qu’il va falloir sacrifier pour un tel investissement.

La qualité d’une infanterie fluctue, forcément, au cours du temps. Historiquement, quand situez-vous « la meilleure infanterie française du monde » ?

L’armée française est devenue un instrument permanent au service exclusif de l’État au cours de la guerre de Cent Ans. L’infanterie, arme du peuple, a alors eu beaucoup de mal à émerger, entre la cavalerie aristocratique et les armes savantes du roi. On préférait bien souvent faire appel à l’infanterie mercenaire étrangère. L’infanterie française n’est devenue vraiment grande que lorsque le regard a changé sur les capacités de l’homme du peuple. Ce fut le cas lors de la Révolution, avec les fantassins-citoyens qui se battaient en masse et avec courage. La confiance qu’on leur a accordée a permis des tactiques nouvelles, plus ouvertes et plus décisives que lors des batailles « réglées » du siècle des Lumières. Jusqu’en 1813, il n’y avait guère que l’infanterie britannique, solide en défense, qui pût lui tenir tête.

La deuxième grande infanterie française a été celle de la Grande Guerre. Par manque de moyens par rapport à l’Allemagne, l’infanterie française de 1914 était incroyablement courageuse, mais, hormis quelques unités comme les chasseurs à pied ou l’infanterie professionnelle coloniale, plus mal formée et équipée que son adversaire. Elle a accédé à la parité tactique en 1916 et sans doute à la supériorité à la fin de la guerre, même si la distinction allemande entre troupes d’élite et troupes de positions, plus médiocres, fausse la comparaison. Le combat de la France libre et surtout les guerres d’Indochine et d’Algérie ont fait apparaître, en particulier avec les parachutistes, une nouvelle et excellente infanterie légère, physique et moderne dans son style. Son esprit perdure encore largement. En résumé, l’infanterie française est à l’honneur lorsqu’on a besoin d’elle et qu’on lui fait confiance. Cela s’accompagne souvent d’une démocratisation interne. Sinon, le fantassin n’est guère la priorité.

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