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Armes chimiques 2. L’art de la guerre chimique

Cependant, ces conceptions restent largement cantonnées au niveau tactique. On peut en effet s’interroger sur la gigantesque désorganisation – et les hauts taux de pertes – qui aurait découlé de frappes chimiques soviétiques sur les grands ports européens, par où devaient transiter les renforts matériels américains en cas de guerre (4). De telles attaques auraient considérablement retardé la mise en ordre de bataille des forces de l’OTAN, tout en nécessitant des opérations de décontamination lentes et complexes. Si ces rationalités d’emploi ne sont plus guère à l’œuvre aujourd’hui, force est néanmoins de constater que les armées européennes et américaine accordent toujours – avec raison – une grande importance à la protection chimique. D’une part, parce que l’on ne peut exclure l’emploi de telles armes dans une confrontation contre, par exemple, la Corée du Nord. Pyongyang compte manifestement utiliser ses agents en cas de guerre, que ce soit en avec de l’artillerie classique ou des roquettes, sur des forces au contact ou sur les arrières alliés. Il ne faut par ailleurs pas négliger la possibilité que d’autres États, éventuellement signataires de la CAC, puissent également y recourir (5).

D’autre part, la menace des ICA (Improvised Chemical Agents) est devenue bien réelle, comme l’ont démontré les exemples irakien et tchétchène. Certes, moins toxiques que les agents les plus avancés, ils constituent une réelle menace. Une dispersion massive de chlore peut être considérée comme moins dangereuse qu’une frappe au VX mais elle pose la question de son emploi dans des zones urbaines, là où les civils comme les infrastructures sanitaires sont beaucoup moins préparés. À cet égard, l’armement chimique pourrait quitter le domaine de la guerre technicienne, industrielle et régulière pour entrer dans le domaine de la guerre irrégulière, dans des zones géopolitiques marquées par de fortes densités de population et une faible préparation des armées à contrer des frappes de cette nature. La question d’un emploi d’ICA dans le cadre d’attentats est là aussi bien réelle et pose la question d’une adaptation des services d’urgence à travailler dans de telles conditions.

La défense chimique : détection et décontamination

Se défendre d’attaques chimiques est une tâche complexe, qui passe par quatre phases : détection, protection, décontamination et suivi médical. La détection recouvre elle-même des phases différenciées. Avant l’attaque, il s’agit de connaître, par le renseignement, les capacités chimiques pouvant être mises en œuvre sur un théâtre ; de trouver ses propres vulnérabilités (matériels, organisation, entraînement, etc.). Pendant une attaque, la doctrine distingue la détection d’alerte et celle de contrôle, permettant de valider l’alerte. Certains agents – ou certaines combinaisons d’agents – ne sont pas immédiatement détectables par les moyens disponibles sur les zones de bataille et doivent être identifiés dans des laboratoires spécialisés. Les systèmes de capteurs peuvent également être sujets à de fausses alarmes, négatives (non-détection d’un agent) ou positives (mauvais fonctionnement du détecteur et alarme à mauvais escient), ce qui peut induire une perte de la confiance dans le matériel.

La protection peut être individuelle ou collective. La première renvoie à la question des systèmes de masque et des tenues de protection. Induisant fréquemment une perte de charge, le port des masques (dont les cartouches peuvent être ré-imprégnées de contre-toxiques, en fonction de la menace probable) peut être source de fatigue, comme d’ailleurs celui de tenues NBC parfois trop peu ventilées. Des progrès importants ont été observés dans le domaine des tissus, de sorte que, dans le cas des tenues FELIN, la tenue de combat bénéficie elle-même d’une capacité NBC. Une tenue correctement mise permet de combattre en ambiance chimique indéfiniment en théorie. La protection collective touche à la protection des habitacles de véhicules (surpression ou circuits hybrides (6)) ou encore aux cockpits d’appareils et aux bâtiments de combat (établissement de « citadelles » en surpression). Reste, cependant, que l’adversaire peut également chercher des failles aux systèmes de protection. C’est, classiquement, le cas de la mise au point d’agents « mask breaker » déjouant l’efficacité des filtres de protection des tenues NBC.

La décontamination peut être immédiate ou approfondie. Une décontamination immédiate cherche à éliminer 90 % à 95 % des toxiques persistants, que ce soit sur les véhicules ou les personnels. Pour ces derniers, le « gant poudreur » permet d’éliminer les gouttelettes, la « terre à foulon » permettant d’absorber les toxiques. Chimiquement neutre, la terre à foulon est composée de kaolin et de silicates d’aluminium et de magnésium. Pour les véhicules, on peut utiliser des solvants qui vont détruire chimiquement les agents toxiques, comme le DS2. Des émulsions remplissant le même rôle peuvent se présenter sous forme d’une mousse qui adhèrera au véhicule à nettoyer. Chimiquement très actifs, ces produits sont à manier avec la plus grande précaution. Reste, toutefois, qu’une décontamination à 95 % pose toujours problème face à la létalité de certains toxiques, nécessitant une décontamination approfondie. À ce stade, les solvants utilisés sont spécifiques pour chaque type d’agent toxique – il faut donc connaître avec exactitude le type de contamination. Les agents G nécessitent ainsi des mélanges à base d’hypochlorite de calcium ; d’autres doivent être traités par hydrolyse alcaline ; tandis que le VX et l’ypérite son éliminés par de l’hydroxyde de sodium fortement dilué.

Rien n’est laissé au hasard (7). D’autres méthodes existent également : réacteurs d’avions montés sur véhicules (Russie) ou encore utilisation d’eau à très haute pression, posant le problème de l’acheminement d’eau dans certains théâtres mais aussi d’une décontamination qui ne s’effectuera pas en profondeur, les agents étant juste déplacés (d’où l’utilisation de bâches permettant de récupérer les eaux contaminées) et non détruits. Reste toutefois que la décontamination des matériels les plus avancés pourrait poser problème, certaines optiques et certains capteurs étant susceptibles d’être endommagés par les solutions de décontamination. De nouvelles recherches portant sur des solvants moins agressifs semblent être menées mais qui ne pourront aboutir quoi qu’il en soit que dans le long terme. Quelques molécules ont été isolées mais elles semblent peu aisées à mettre en œuvre en opération.

La défense chimique : les chaînes sanitaires

L’adaptation des chaînes sanitaires est également un problème majeur. Certains combattants pourraient ne pas être prévenus de l’imminence d’une attaque, qui pourrait par ailleurs être menée sans qu’elle soit détectée. Par ailleurs, la formation et l’entraînement des soldats n’est pas toujours optimal, si bien que la seule possession du matériel adéquat n’est pas en soi une garantie de protection. Les chaînes sanitaires jouent alors un rôle avant et après les attaques. Face aux neurotoxiques, de la pyritostigmine peut être prise de façon prophylactique (8). Après l’attaque et en cas d’apparition de symptômes, l’auto-injection d’atropine permet d’assurer la survie du combattant, un tiers de ses centres nerveux étant protégés, tandis que les effets secondaires du traitement le mettront hors de combat pendant plusieurs heures. Une fois transporté à l’hôpital de campagne, le patient sera déshabillé et méticuleusement débarrassé de tout ce qui peut être contaminé. Le traitement se poursuivra avec une oxime (régénératrice de la cholinestérase) et des calmants devant limiter les convulsions. On s’en doutera, les précautions à prendre et la lourdeur des procédures seraient telles qu’une contamination massive engorgerait totalement les services. Dans le cas des vésicants, aucun traitement efficace n’a été trouvé en plus de quatre-vingts ans de recherche.

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